‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 82 sur 146 · VU de Joseph Delorme (février · texte numérisé non relu

VU de Joseph Delorme (février

2. Ici encore se retrouve ta timidité de certains doctrinaires qui, après avoir provoqué le mouvement, se refusent à le suivie. La virtuosité, le « matérialisme poétique » des Orientales les effrayent. — Un rédacteur anonyme du Globe marque 1res bien l'intérêt de Joseph Delorme : « Jamais nous n'avions vu se montrer dans des vers tant de mois lias ou tombés en roture redevenus poétiques et nobles, comme on dit, par la seule magie du rythme » (26 mars). Mais le 11 avril, un nouvel article apporte des réserves sérieuses. C'est la scission. (Voir Des Granges, liv. cit. — Michaut, Sainte-Beuve avant les Lundis.)

3. « Pour passer des Méditations, des Odes et Ballades, des Orientales, d'Eloa, de Cromwell et de sa préface aux leçons de M. Cousin, nous n'avions pas besoin de changer d'atmospbère. Poésie, art, philosophie découlaient de la môme source, s'allumaientau môme foyer.... » (Poutmartin, cité par Biré, A. de Pontmartin, sa vie et ses œuvres, p. 31.)

E. Ronteix donne en 1829 une petite Histoire du romantisme en France l. Il suffirait pour mesurer le chemin parcouru, de la comparer à YEssai sur la littérature romantique publié sans signature en 1825 et surtout à la brochure du libraire Audin, en 18-22 -. Aucune trace des inquiétudes ou des incertitudes de jadis. A peine un souvenir de la bataille, — si rude, mais qu'il juge gagnée maintenant. Si Ton continue à discuter avec âpreté les œuvres successives, on ne saurait plus guère nier la légitimité du mouvement dont elles se réclament. Sans intentions agressives, l'auteur a pris pour épigraphe : « Hors du romantisme il n'est point de salut ». Et il ajoute : « Mon épigraphe n'est ni une plaisanterie, ni une exagération; c'est le résultat d'observations longues et attentives; c'est un fait évident pour qui sait réfléchir ».

Ceci est d'autant plus significatif qu'E. Ronteix n'est ni un fanatique, ni un enthousiaste. Il n'est môme pas un écrivain professionnel. Étranger aux coteries, il ne plaide pas pour lui-même — ou pour des amis. D'ailleurs, il appartient à la fraction libérale du parti; il a cette prudence de goût, cette défiance de tous les excès. Ses yeux ne sont pas fermés aux ridicules de l'école et son ironie ne les ménage pas à l'occasion. Mais ceci est acquis désormais : malgré les attaques les plus vives, en dépit des maladresses de quelques-uns des siens, le

i. Sons le pseudonyme R. de Toreinx, Paris, Doreuil, in-18. 2. Estai sur le romantique. Réimpr. en 1820.

romantisme « a vécu, il a grandi; maintenant il triomphe, il règne; qui sait même si bientôt il ne persécutera pas ». Le moment est venu de dresser son bilan, de fixer sa place, de tracer la courbe de son histoire. Le livre d'E. Ronteix s'adresse aux gens du monde: il est, avant tout, un manuel de vulgarisation.

Dans ces conditions et à celte date, il ne faut pas s'étonner de certaines injustices. Qu'il ne devine pas, après Henri III, la gloire future de Dumas, cela n'est pas sans excuse. Il est beaucoup plus fâcheux de le voir oublier Vigny et proclamer « la décadence si soudaine et si prématurée de Lamartine ». liais A. de Vigny demeure un peu en marge du mouvement romantique. Quant à l'auteur des Méditations, n'est-il pas permis, après la Mort de Sacrale el le Pèlerinage de regretter le temps de sod début triomphant, et est-ce si mal juger que de le mettre en garde contre <■ les vagues plaisirs de son imagination rêveuse? >, Un chef-d'œuvre comme les Méditations ne se recommence pas. Après 1830, Lamartine lui-môme sentira le besoin d'appuyer sa poésie sur une base plus ferme, d'objectiver son lyrisme. Or, c'est précisément ce que lui demande E. Ronteix : « Pourquoi le poète des Méditations s'est-il figuré qu'il pourrait vivre de l'air du temps, en poésie bien entendu? Les pensées d'un écrivain sont, il est vrai, le principal aliment de son génie; mais ne faut-il pas qu'il leur donne une base, qu'il les appuie sur des faits, sur des observations positives? C'est ce qu'a négligé M. de Lamartine; il n'a guère cherché d'inspiration que dans ses rêves : il a eu tort. »

lYnitk ROMANTIQUE et LE cénacle. i85

On relèverait dans ce petit volume bien des observations pénétrantes, des pages d'un goût très fin1, .Mais ce n'est pas là l'important. Ce qu'il faut retenir surtout, c'est le caractère objectif de cette critique, son impartialité et son assurance tranquille. La double origine du romantisme, ges maîtres étrangers, ses tendances diverses et son principe général : le mouvement se <le-sine maintenant en pleine clarté. Dans toute son ampleur aussi. La lutte contre les unités, les efforts des poètes pour se débarrasser des superstitions pseudo-classiques, les polémiques diverses, autant d'épisodes d'une révolution dont les soldats euxmêmes ne soupçonnaient pas la portée. Le romantisme est partout. Théâtre, roman, histoire, poésie, peinture, musique, politique même et médecine, il a tout envahi. Et partout, c'a été le retour à la vie. Il est vrai qu'E. Ronteix abuse de l'analogie. Découvrir du romantisme dans les théories du docteur Gall ou dans la politique de Royer Collard, c'est forcer le sens des mots au point de leur enlever toute valeur précise.

Il exagère encore, quand il nous montre les romantiques assiégeant en vainqueurs les portes de l'Académie. Les quarante ne se rendront pas de si tôt. En face des barbares et des étrangers, ils s'obstinent dans cette attitude hargneuse que leur imposent leurs plus chères traditions. Auger. le triomphateur de la fameuse séance du 24 avril 1824 est resté le pontife officiel de l'orthodoxie littéraire, comme Baour-Lormian en est le chevalier.

t. Sur Lemeroier, sur Nodier....

igC LA BATAILLE ROMANTIQUE.

Aux infidèles repentants, l'Académie n'ouvre pas ses portes sans avoir obtenu des garanties. D'A. Soumet, elle a exigé une apostasie véritable et Augcr, dans sa réponse, a pris soin de donner à sa rétractation toute la solennité nécessaire. Quelques mois plus tard, Casimir Delavigne doit s'ingénier à son tour à trouver des formules opportunes :

raisonnables avant tout, marchons ensuite avec indépendance... ». Et Ton sait ce que veulent dire exactement ces mots : raison, indépendance. D'ailleurs, en accueillant railleur des Messeniennes. l'Académie a surtout voulu marquer l'extrême limite de sa tolérance. A Lamartine, resté étranger aux polémiques, mais coupable de cette faute grave, les Méditations, elle impose un stage de près de cinq années. Avant lui, J. Droz, Ch. Brifaut, l'abbé de Féletz ont droit à l'immortalité....

Par bonheur, les excommunications académiques ont perdu de leur importance1. Pour les prendre au sérieux, il n'y a plus guère, avec les journalistes du Constitutionnel, que quelques littérateurs d'occasion : ultras acharnés à dénoncer sous toutes ses formes l'esprit de nouveauté, officiers épris de belles lettres à l'ancienne mode, plumitifs en quête de laurier. Tel, Gabriel Gandois qui se désole de

1. Dans un pamphlet de 1826 : « Au moment où nous écrivons, l'Académie française a perdu toute importance littéraire; elle s'est placée, par l'organe de ses muets, hors de la littérature et des besoins du moment ; ses élections sont tournées en ridicule, ses arrêts sont cassés et ses foudres n'alarment que ces âmes simples qui craignent encore le Vatican... ». (Biographie des quarante de l'Académie française. Cité par Tristan Legay, Victor Hugo jugé par son siècle, Paris, 1902. — Voir aussi, de Gérard, /' Académie ou les membres introuvables, 1826).

n'avoir pu, tenu par « la triste sujétion d'un emploi de bureau », limer plus à loisir une virulente satire à l'adresse de monsieur Victor Hugo :

Eh quoi! fier dramaturge, intrépide anglomane *....

Tel encore, le Vte Le Prévost d'Iray qui donne lecture, en séance académique, d'un Avis aux propagateurs des nouvelles doctrines littéraires2, — ou cet officier d'état-major qui prophétise, emporté par l'enthousiasme :

Noble dans son urbanité Sans pouvoir mémo être imitée; Grande dans sa simplicité Sans pouvoir être rabaissée; Digne d'une célébrité Qui ne saurait être éclipsée; La Muse du peuple français.

Bien loin d'être dégénérée, Par tous les peuples admirée, Plus glorieuse que jamais Viendra d'un Nimbe académique Couronner le monde classique Fidèle à ses doctes décrets 3....

De 1826 à 1828, le nombre de ces petits pamphlets a diminué; il semble que lune des deux armées se décourage et que l'autre ne sente plus le besoin de se défendre4. Mais dès les premiers mois de

1. Les Romantiques, satire composée en 1828, publiée en 1830, Paris, Delaunay, 1830, in-S .

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