Art. du 3 février
3. En revanche, d'autres reprochent a. Mme de Staël son excès
de timidité et de scrupule. A. Soumet, alors dans toutes les ardeurs de la jeunesse, est de ceux-là : •< <»n ne saurait trop
répéter aux Français qu'ils marchent avec, trop de crainte dans les champs de L'imagination le ae sais pourquoi les Français se
révoltent contre l'indépendance littéraire des autres nations.... Que nous importent les défauts des tragiques allemands, s'il est vrai que les lieautes ilniit leurs ouvrages etincellenl aient agrandi pour nous le domaine des beaux arts?... >• {Les scrupule.* littéraires de Mme la baronne de Sluël ou Réflexions sur quelque» chapitres du livre de P Allemagne, Paris. Delaunay, 1814, in-18.) — En 1817 la traduction de la France de |ady Morgan soulèvera,
10 LA BATAILLE ItOM WTini I
plus. Toute traduction nouvelle esl suspecte. Les comptes rendu- sont assaisonnés d'injures ou de railleries méprisantes. Aux Débats, Hoffman, Geoffroy, Auger se serrent autour de leur général. Félet/ ne pardonne même pas ,'i GtingUené son Histoire littéraire d'/htlic. si prudente pourtant *; hans un
discours Sur le Oetirë romantique en littérature, A. Jav prélude à ses aménités futures. Plus spirituel, le Nain jauni s'amuse à jeter les bases d'une « confédération romantique » entre les puissances, l'Allemagne et l'Angleterre représentées par Mme de Staël et Benjamin Constant, la Russie, la Prusse et l'Autriche par Schlegel el Kotzebue, l'Italie et l'Espagne par Sismondi ;!. Que l'on prenne [es
choses au tragique OU que l'on préfère l'ironie,
c'esi l'ien ' une querelle nationale3 »: il Faut
avec Ba comparaison de Racine el de Shakespeare, une émotion analogue. Voir Observations sur l'ouvrage intitule la France, Paris, Nicole ISI7. in-.S1 [par Defaueenpret, l'auteur de La traduction]. Lettre à milady Morgan sur Racine et Shakespeare [par Ch. Dupin], Paris, Delaunay 1818, in-S". La France telle qu'elle est et non là France deUtdy Morgûnt pttr William Playfair [Defaucon- |.iri . Paris, Nicole, 1820, in-8°.
i. Les :t premiers volumes parus en 1811; le 4e el le 5* en 1 s 1 lî : le (V en 1818; les Bui vanta sonl posthumes. La première partie avaH été Lue à L'Athénée en ISiKt.
2. M. Haigron {le Roman historique..., p. 155) a cité Quelques
articles des Statuts : <• Art. 8. — Pour anéantir à jamais la pureté de la langue française et faire qu'elle ne suit plus employée par les diplomates comme la plus intelligible el la plus claire; Mme de Staël-Holstein el M. Benjamin Constant B'èngagent à écrire en Langue française el h faire passer dans
leur style toute l'obscurité des langues du Nord, pendant que le sieur de Sismondi introduira dans le sien l'enflure el les coneettidee langues du Midi, et i-e, jusqu'à ce que les Français ne s'entendent plus entre eux ».
3, Débats, entrefilet du 6 janv. I.Xlli.
LES ORIGINES M 1>KH\T. h
défendre le patrimoine français- Avant que 1rs romantiques aient pu songer à faire le dénombrement de leurs forces, toute l'armée classique a pris ses positions de combat,
Pourtant, ce n'était encore qu'une campagne de presse. Le vicomte de Saint-Chamans estima qu'un pareil débat méritait bien un volume et que la noblesse de France se devait à elle-même d'intervenir. Ecrit en 1814, arrêté par les événements politiques, son Anti-romantique paraît en 1816 ' : pour un défenseur de l'ordre, le moment ne saurait être plus favorable. Dès les premières pages, on reconnaît un champion de qualité : <• Ma dame c'est la France, déclare-t-il galamment; je sens mes forces doublées quand il s'agit de faire confesser à tous venaus qu'elle est la plus belle! » Et il provoque ses adversaires : l'auteur de la Littérature du Midi de l'Europe, celui du Cours de littérature dramatique et « l'illustre amazone » dont l'armure fut éprouvée déjà en tant de combats.
Le livre est composé de façon à répondre à tous trois ensemble. Aux analyses admiratives de Sismondi et de Schlegel. il riposte par quelques analyses de Shakespeare et de Calderon, analyses adroitement parodiques qui racontent froidement, en les dépouillant de toute poésie, les intrigues les plus chimériques : procédé commode pour que des fantaisies exquises prennent l'apparence de pures folies. Aux effusion*- lyriques de Mme de Staël, à ses développements un peu confus et nuageux, il
I. L" Anti-romantique i an examen & fizetyttai ottvragts noiibeauà},
par M. ir vicomte «if s.... Paris, Le Rompant, l816j in-S'.
oppose la pure tradition classique, les droits de la raison, la salutaire tutelle des règles u que les anciens ont non inventées mais découvertes », les dangers de l'imagination. Il se défie de ces œuvres (|iii o émeuvent, entraînent, ravissent »; il pense que « les émotions ne prouvent rien et ne sont pas le hal sublime de Vari » (p. 218). Les phrases de Voltaire sur le bon et le mauvais goût le rassurent et le ravissent; mais il a l'imprudence d'ajouter : « L'habitude faitlegoût » (p. 221), concession dangereuse.
Quant à la clarté, la lecture attentive de ses adversaires hi lui a t';iit aimer davantage. Il l'aime trop, il l'aime an point de ne trouver chez Kantque « galimatias double1 »,au point d'écrire : «Voltaire, La Harpe ont parlé de métaphysique très clairement... » (p. 307). Sa conclusion enfin est piquante : « Si cette école, qu'ils appellent nouvelle, continue <1<- propager ses erreurs,... les auteurs infestés par de pareils principes ne pourront produire un seul ouvrage complètement beau ; la plupart môme deviendront à peu près fous ou souverainement ridicules. J'en connais qui ne commencent pas mal » (p. 413).
Très catégorique, il n'est pas toujours très loyal. Il sait ce que peuvent donner des citations tronquées, détachées de l'ensemble, séparées de ce qui les explique ou les atténue et disposées suivant un ordre nouveau, arbitraire. lia trouvé chez les clas-
1. Ghap. x : De la Philosophie de Kanl et de la Génération des Idées. — « J'admets par politesse que Kant et Fichte soient de grands philosophes », concède dédaigneusement un rédacteur des Débats (23 oct. 1816).
siques d'incomparables modèles de ce genre de discussion : il le manie un peu lourdement, mais en toute conscience. Il connaît l'art aussi d'arracher à ses adversaires des aveux qui n'ont jamais été dans leur pensée, de jouer sur les mots, de tirer d'une phrase des conséquences inattendues.... Mais, à vrai dire, ce qui nous intéresse, ce ne sont pas ces grosses malices, ces indignations naïves. L'essentiel n'est pas de porter un jugement sur le passé, de se prononcer entre la tragédie française qui est morte et le drame de ('alderon qui ne l'est pas moins. L'important, c'est l'avenir.
Or, à cet égard, la clarté est loin d'être faite. Les œuvres manquent, d'abord, qui pourraient expliquer les alarmes des uns ou justifier les théories des antres. Fout au plus pourrait-on signaler une certaine effervescence des esprits, quelques aspirations vagues, une curiosité impatiente des barrières traditionnelles, un désir de conquérir à la poésie de nouvelles provinces. Les vieilles légendes sont en faveur. Creuzé de Lesser donne en 1814 la troisième édition de ses Chevaliers de la Table Bonde, la deuxième de son Amaclis, la première de ses Romances du Cid. Roquefort Flamericourt imprime, la môme année, son mémoire sur YÉlat de la Poésie française dans les XIIe et XIII' siècles. De 1813 à 1817. Marchangy, patiemment, publie les huit volumes de sa Gaule poétique. En 1816. Raynouard entreprend son Choix des Poésies originales des Troubadours.... Mais la « mode des troubadour- ■ est déjà une vieille mode, et l'universitaire P.-J.-B. Chaussard qui a coneu le projet d'élargir l'Art poétique et d'y faire admettre quelques genre-
1 i LA BATAILLE ROMANTIQUE.
dédaignés commence par |>oscr en priacipe l'infaillibilité des dogmes de Boileau '.
On ne voit pas davantage quelles ressources pourrail offrir à notre littérature l'imitation de l'étranger. L'Allemagne a pu démontrer la relativité des règles que l'art classique affirmait absolues; mais
la romanli-me allemand n'a aueune prise encore
sur le romantisme français. Quant à l'Angleterre, la première traduction de Byron est datée de ishi-; l,i vogue de Wal ter Scott ne commencera qu'en IS17, peur atteindre son apogée aux enviions de iH^o:i.
El enfin, a-l-on le droil de dire seulemenl ([iules mois, objets du débat, aienl un sens précis? I><' vicomte <le $aint-Chamans sent très bien que là as! le point faible de ses adversaires, que, si leurs jugements sont absolus, leurs idées demeurenl flottantes ei que cette indécision les condamne. Qu'entendent-ils au juste, en parlant de classique et de romantique?
1. Poétique secondaire ou Essai didactique sur les genres dont il n'est point fait mention dans la poétique de Boileau, par l'.-J.-Ii. ChauBsard, Paris, Bgron, I8t7. Dne première édition, plus sommaire, avait été publiée chè? Didot en 1811.
2. y.uieiktt et Selimou la Vierge d'Abydos. trad. de l'anglais par L. Thieasé, Paris. Planeber, 1816, La première traduction collective, de Pichol el D. s. ({Susèbe de Salle), parait eu 1810-1821. Voy. I.. Bstève, Byron et le romantisme français, Paris. Hachette, IÔ07. '
'.i. Les premières Iraduetions passent presque inaperçues : Guy Manncriny astrologue, nouvelle écossaise, trad. par Jos. Martin, Paris. Plancher, 1816; l'Antiquaire, trad. de l'anglais par Mme de M. (Maraise). Paris, lienard, 1S17. — La ineine année, les Puritains d'Ecosse. Irad. par Delauroupret. L'année sui-
vante Bob-Roy, la prison d'Edimbourg, Waverley. — Voir l'article de Nodier dans les Débats du 28 nov. 1817. et la deuxième livraison du Conservateur littéraire.
Ils définissent souvent, trop souvent, car leurs définitions ne s'accordent pas; elles manquent de netteté ou de général il<;. Du sens étymologique des termes, il ne j)eul plus être question. Or, à part cela, qu'a-t-on proposé? La poésie classiipie est d'inspiration antique, la poésie romantique, d'inspiration chevaleresque; — la poésie classique est païenne, la poésie romantique est chrétienne ; — dans la poésie classiipie. c'est le sorl qui règne en maître, dans la poésie romantique, c'est la providence ; — les anciens « mettaient toute leur poésie dans les sens », les modernes « placent toute la poésie dans les émotions de l'âme ' » : voilà qui n'explique guère certaines œuvres, car, enfin, le Jules César de Shakespeare, le Coriolan de Calderon ne sont pas des productions classiques, et le romantisme ne revendique ni Polyeucte, ni Athalie, ni surtout Zaïre et Tancrède.... On peut déclarer encore, si ■ l'on a des prétentions philosophiques : les Grecs ont imaginé la poétique du bonheur-, ou de la jouissance, la notre est celle du désir'; ou, si Ton goûte le langage figuré : ta poésie classique ressemble à la sculpture, la poésie romantique ressemble à la peinture, — l'une doit être simple ou saillante, l'autre a besoin des mille couleurs de l' arc-en-ciel*; mais ce sont là des mots en l'air ou, tout au plus, des observations particulières, applicables à quelques exemples seulement, Réduites en formules absolues, leur fausseté on leur insuffisance saute aux jreux. En somme, une seule définition reste claire,