‹ La bataille romantique (volume 2)Chapitre 97 sur 146 · Dernières paroles, Élégiei, XIX · texte numérisé non relu

Dernières paroles, Élégiei, XIX

aînés, même les maîtres illustres, parleront toujours de lui avec une sorte de gravité respectueuse. « M. Auloni Deschamps avec lequel j'ai eu des relations que donnent la muse et le malheur », écrira ( '.hateaubriand x....

Ce qui lui convient, c'est la méditation, l'effort personnel. Passionné surtout de musique, <u ces premières années, admirateur enthousiaste de Mo/art, de Rossini, de Cimarosa, il n'est pas des collaborateurs de la Muse française', on ne le voit pas aux premières réunions de l'Arsenal. Tandis que les romantiques unissent leurs ardeurs juvéniles, lui seul cherche la solitude. Les querelles littéraires lui importent peu. Il a choisi son maître, l'auteur de la Divine Comédie, et il se consacre à son culte.

Mais esi-il possible de traduire Dante sans s'être fait une àme pareille à la sienne, sans avoir connu les paysages où s'est formé son génie?... J'emprunte quelques vers à une pièce inédite que lui adresse, en octobre 1835, un de ses amis les plus intimes, le poète A. -S. Saint- Valry :

Ainsi, cher Antoni, quand prés de votre père

Noua venions tous, bêlas! dans un temps plus prospère,

Poètes, apporter nus si fraîches primeurs,

Comme au pied d'un vieux cèdre éclosent mille fleurs,

Lorsqu'autour du vieillard chaque muse Qdèle

Murmurait doucement quelque chanson nouvelle,

Dans ce concert charmant d'harmonieuses voix,

Où la plus faible encor s'enhardissait parfois,

1. Lettre inédite à Emile Deschamps. — Dans une lettre non datée d'Alfred de Musset : « Je ne trouve à vous dire qu'une chose, c'est que votre main est une de celles qui tiennent le mieux une plume et que j'aime le plus à serrer ». (Gâtai. Charavay, n° 394.)

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Vous seul, vous vous taisiez! Mais malgré ce silence,

Tout Ira hissait déjà votre oisive puissance,

El l'on pouvait déjà sur votre front rêveur

Lire ces mots écrits : poésie et malheur!... A cet âge où le cœur rêve un ciel tout serein.

Le votre, sans rosée, était déjà d'airain; Quand c'eût été le temps de déployer voire aile, De monter, en chantant, à la voûte éternelle. Sérieux et pensif, vous preniez le chemin Qui conduit <le Lutèce au vieux pays romain, Kl bientôt votre muse à peine adolescente Descendait aux enfers BUr la trace du Dante, Comme si, sans espoir, et plus morte à l'amour. Pour (die il n'était pas d'assez sombre séjour! Ah! comme en revenant de cette nuit profonde, Sous un étrange aspect vous apparut le inonde! Comme, encor face à face avec l'éternité, Tout ne vous sembla plus qu'erreur et vanité! Comme au lieu d'approcher ce fruit de votre bouche, Vous l'avez rejeté d'un air morne et farouche! Comme en pesant, helas! leurs rêves dans vos mains, VOUS avez eu pitié pris les pauvres humains!... *

Antoni Deschamps publia sa traduction du Dante à la lin de 1829, après deux voyages en Italie1. A cet le date, l'école romantique a pris conscience d'elle-même. Elle n'en est plus aux balbutiements timides de la Muse française. La préface de Cromwell, la préface des Etudes françaises et étrangères ont affirmé ses principes. Au premier groupement de 1823-1824 succède le second cénacle, moins embarrassé d'hésitations et de scrupules. Certains alliés compromettants se sont écartés, des recrues nouvelles se présentent. A. Deschamps a droit à une place d'honneur.

Le poète dont il s'est fait l'apôtre est un des

I. La Divine Comédie du Dante traduite en vers français par Antoni Deschamps. Paris. Cosselin. Canel et Leva\asseur, 1829, in-S'.

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dieux <!u romantisme, un de ces poètes souverains dont il convient de ne prononcer le nom qu'avec un frisson d'enthousiasme. Milton et Dante, « les deux seuls poètes des temps modernes qui soient de la taille de Shakespeare », a proclamé Victor Hugo. Plus encore, d'ailleurs, que l'auteur du /'«radis perdu, le grand Florentin hante les imaginations. Ce mélancolique exilé, ce génie Apre et puissant a toute la majesté d'une de ces grandes figures légendaires, — et il apparaît tout proche cependant. Les luttes qu'il ;i soutenues sont dignes de passionner encore; les ennemis qu'il a attaqués sont les éternels ennemis.... Sans trop d'effort, ces jeunes poètes peuvent partager ses colères et lui prêter, en retour, leurs enthousiasmes. « Dante semble le poêle de notre époque, écrit Lamartine en 1S30, car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immortels qui sont toujours aussi des hommes de circonstances; elle s'y réfléchit elle-même, elle y retrouve sa propre image et trahit ainsi sa nature par ses prédilections.... » Transposition dangereuse peut-être, — mais n'est-ce pas là l'immortalité véritable?

Antoni n1a pas abordé son travail comme un traducteur vulgaire. Une exactitude banale ne lui suffît pas. Il s'en est tenu à quelques chants du poème : mais ces fragments, il a voulu en conserver toute la couleur. « Pour essayer de rendre un pareil style, nous n'avons point choisi cette langue courtisunesque dont parle Courier, et qui serait déplacée môme dans une traduction de Virgile. La manière d'Alighieri a quelque chose d'arrêté, de précis, qui rappelle les figures découpées sur un fond d'or de

ce Giovanni da Fiesole , qui semble le peintre du Paradis, comme Michel-Ange est celui de l'Enfer. Locutions dantesques, répétitions de formes, expressions latines, nous avons tout reproduit scrupuleusement.... »

Or, par une conséquence assez singulière, c'est cette ferveur d'imitation qui donne à Antoni Deschamps son originalité, — originalité acquise. Dans ce commerce exclusif avec le vieux maître, il a pris certaines façons de penser et d'écrire dont il ne se débarrassera jamais et qui constituent, dans la foule des poètes romantiques, sa manière propre : ce style dogmatique, grave jusqu'à la sécheresse, dédaigneux des vains agréments, sans souplesse, dune concision âpre et dure, parfois prosaïque, mais loyal, vibrant, net de lignes, détachant en une lumière brutale le contour des paysages, des silhouettes ou des idées. Toujours il restera le poète dantesque '.

Pour ses contemporains, il en réalise même le type physique, avec son visage tourmenté, ses yeux profonds, Tétrangeté inquiétante de sa physionomie mobile et passionnée. « Ce grave Antoni, écrit Victor Pavie, maigre et sec, aux yeux noirs, au teint mat et olivâtre, au nez cartilagineux, vêtu de bronze avait le masque du maître dont il baisait religieusement les pas.... » A certains signes aussi, on pouvait prévoir le mal dont il allait être frappé. « Il portait en lui le germe de deux manies qui devaient se prononcer et s'invétérer, avec le temps, jusqu'à la folie. Il serrait légèrement ses paupières

1. Voir L'article de Blaze de Bury dans la Revue des Deux Mondes (août I8U).

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sur ses yeux, avec un mouvement de crispation nerveuse et se tirait les cils de manière à causeries plus douloureux agacements à ses amis 1.... »

La folie, c'est peut-être beaucoup dire : une folie, en tout cas, qui laissait à son esprit toute sa clairvoyance et qui n'altéra jamais la richesse de son imagination. Les premières atteintes n'effrayèrent pas sa famille et ses amis. « Quant au mal qu'éprouve notre bon Antoni, écrit à Emile leur oncle de La Tour, le 27 mai 1831, vous lavez dit, o'esl te spleen. Les Anglais n'y connaissent d'autre remède que les voyages lointains. Dites-lui, je vous prit', que je prends part à toutes ses souffrances, et que, si j'avais cinquante ans de moins, j'irais le chercher et le mènerais faire un long tour dans les (li.r-ncuf cantons de la Suisse.... » De Lamartine, en mai 1832 :

Mon (lier et illustre confrère en pensée, Vous êtôfl toujours le verre d'eau parfumée que mes lèvres savourent en descendant des tribunes. Que vos vers sont admirables. Je vais les porter à madame de Girardin. L'envoi est magnifique et je voudrais bien m'en parer aussi!

Guérissez-vous et pour cela changez d'air. J'ai eu, en 1821, la maladie mentale que vous croyez avoir. C'est la lecture de la vie du Tasse qui me l'avait donnée. Je changeai d'air et cela passa insensiblement.

Venez changer d'air et chevaucher avec moi (sérieusement) à Saint-Point. Je pars demain.

Vous ne changerez pas d'air moral. Nous vivons de même vie.

Lamartine 2.

1. Victor Pavie, Œuvres choisies, Paris, Perrin, 1887, t. II, p. 149.

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