‹ La bataille romantiqueChapitre 103 sur 139 · Hisloire du romanlisme, p · texte numérisé non relu

Hisloire du romanlisme, p

les frères Johannot, Jehan Duseigneur, Gigoux, Célestin Nanteuil, Camille Rogier... Dans ce troisième cénacle, ceux mêmes qui rêvent de gloire littéraire sont fiers d'avoir appartenu à la « jeunesse des ateliers ». IL suffit de lire, dans les Rhapsodies, la série des dédicaces : &« À Léon Clopet, architecte. — A E. D., peintre.

— À Joseph Bouchardi, graveur. — A Eugène Bion, statuaire. — À Napoléon Tom, peintre. — A Jules Va-

bre, architecte... » Ajoutez que Petrus Borel lui-même a hésité entre la poésie, la peinture et l'architecture, que Gautier commença par être peintre et qu'il l’est resté : « Le rapin dominait en nous le poète et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort... »

De là, cette gaieté exubérante, ce cabotinage ingénu. Seul, Gérard de Nerval a une âme profonde et douloureuse, mais il ne sera jamais compris. Le cénacle tout entier est à la poursuite du pittoresque; il n’est sensibie qu'aux mérites d'exécution, aux effets de mots, aux jeux de lignes et de couleurs.

De là, le succès du roman plastique : l’auteur de Notre-Dame s'est contenté de marquer la voie, luimême n'est pas dupe de cette fausse richesse, mais ses disciples croient y trouver des ressources inépuisables et, si leurs peintures sont souvent licencieuses, ce n'est pas corruption véritable, mais souci d'art, rien n'étant plus terne que la simple vertu, ni plus pittoresque que les mauvaises mœurs; infinie variété des monstres!... Seuls, importent, en tout sujet, le décor

et le costume; même les prétendues études d’âmes se ramènent à cela. |

De là enfin, cet amour des gueux en haïllons, mauvais garçons, francs-taupins, écoliers, et cette haine des bourgeois. Non que l'injustice sociale leur soit une préoccupation; mais le bourgeoiïs est la négation de l’art, et cela est autrement grave. Il est, par définition, l'être moyen, impersonnel., uniforme de costume, d’allures, de pensées et de sentiments, celui dont H. Monnier, en quelques traits, a marqué le type total et définitif.

En matière de poésie, ce souci technique, cette tendance à subordonner l’idée à la forme expressive viennent de loin. C’est une’suite logique des premières victoires du romantisme sur l’art poétique traditionnel.

Dès 1828, dans cette préface des Études françaises, un des plus précieux documents du romantisme, E. Deschamps se préoccupe de dresser au-dessus des simples hommes de lettres les poètes, créateurs de beauté : « La poésie n’est pas seulement un genre de littérature, elle est aussi un art par son harmonie, ses couleurs et ses images... »; de quoi il conclut que les artistes seuls, et les peintres surtout, sont dignes d’en juger. Par malheur, elle « a ce grand désavantage sur les autres arts de n'avoir pas une langue à part et d’être

obligée de s'exprimer avec les mêmes signes qu’un exploit d'huissier' ». Triompher de cette difficulté, suppléer à cette faiblesse, toute la poésie est là... N'est-ce pas le contre-pied exact des paradoxes de Stendhal?

L'année suivante, Sainte-Beuve signale cette nouvelle campagne du romantisme, « la querelle de la forme ou du style ». Aux disciples incolores de M": de Staël, il oppose les « successeurs de Chénier? ». Il ne suffit pas d’avoir conquis les libertés essentielles; il faut faire rendre à l'instrument libéré tout ce qu'il est capable de donner. On ne s’est pas dépêtré des fausses élégances et des ornements traditionnels pour tomber à une prose banale. Le vers français qui longtemps demeura monotone et figé offre des ressources harmoniques et descriptives d’une variété infinie; les mots, les simples mots ont une valeur qui échappe à la foule des écrivains : cela, le seizième siècle l’avait compris. « Sévère dans la forme et religieux dans la facture* », le poète doit être un artiste — et l'artiste un virtuose.

Devant la splendeur des Orientales, les bons esprits

du Globe et de la Revue française sont restés éblouis,

Hugo dirait effarés. Ils protestent à l’unisson : « Poé-

1. Voy. la belle édition de M. Henri Girard, dans sa Bibliothèque romantique. Paris, les Presses françaises, 1924.

2. Joseph Delorme. Voy. la Vie de J. Delorme et, à la fin du volume, les Pensées (III, p. 295 et suiv.).

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