Histoire du romantisme
2. Paris, Henri Dupuy, 1834, in-8°. Frontispice de Boisselat.
l'adaptation exacte du rythme au sentiment, il arrive, sur un thème banal, à une intensité d'expression presque poignante.
Oh ! je suis triste, je suis triste.
Triste, triste jusqu’à la mort...
Cela est-il de 1830, — ou d’hier ? Ailleurs, de ces vers larges et pleins, « dont le son vibrant prolonge la mesure’ » et qui retentissent en nous :
Tu t'en iras, pensive, avec mon souvenir... (p. 53). Mon cœur, comme un flambeau qui brüle solitaire. (p. 16).
Sur son village breton :
Toi que la grande mer berce de son bruit sourd (p. 129).
Cette harmonie subtile, intérieure au vers, dont Sainte-Beuve a eu l'intuition? et qui fera le charme
1. Th. Gautier, article sur Baudelaire (Portraits et souvenirs litléraires).
2. De Sainte-Beuve, on a coutume de citer quelques vers et surtout une note des Pensées d’Août : « Je prie les personnes qui liront sérieusement ces études et qui s'occupent encore de la forme de remarquer si, dans quelque vers qui, au premier abord, leur semblerait un peu dur ou négligé, il n’y aurait pas précisément une tentative, une intention d'harmonie particulière par allitération, assonance, etc. ; ressources que notre poésie classique a trop ignorées et qui peuvent, dans certains cas, rendre à notre
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du rythme baudelairien, le premier, peut-être, il l’a cherchée d’un effort volontaire et réfléchi. Il a pressenti cette prosodie mystérieuse’ du vers français, indépendante de la prosodie mécanique, plus difficile à manier, mais qui offre au poète des ressources infinies. Répétitions de mots, allitérations, rappels de sonorités dures ou alanguies, brusques sursauts de rythme, ce jeune homme a tout essayé. IL sait la valeur expressive des syllabes et des lettres :
Je sens en moi comme une boule
Qui va grossissant, roule et roule...
Je sens en moi comme une houle
De flots qu'une digue refoule...(p. 224)
prosodie une sorte d’accent. Ainsi Ovide, dans ses Remèdes d'amour :
Vince cupidines pariter Parthasque sagittas.
Ainsi moi-même, dans un des sonnets qui suivent :
J'ai rasé ces rochers que la grâce domine...
Sorrente m'a rendu mon doux réve infini...
Mais c'est en dire assez pour ceux qui doivent entendre et beaucoup trop pour les autres. » — Mais cette note ne se trouve pas dans l'édition originale de 1838. Il est à remarquer d’ailleurs que, dans la pièce qu’elle accompagne (Monsieur Jean), l'harmonie ne semble pas avoir été le principal souci du poète. Ajoutée postérieurement, la note ne serait-elle pas pour répondre à certaines critiques ?
1. Baudelaire. Notes pour une préface des Fleurs du mal. Œuvres posthumes publ. par Crépet, p. 9. — Voy. A. Cassagne, Versification et métrique de Ch. Baudelaire, Paris, Hachette, 1906.
J'ai beau pleurer, j'ai beau pleurer, Je n’aurai point sous ma paupière Assez de pleurs pour pénétrer
À travers le sol, dans sa bière
Et pour aller lui murmurer :
On pense à toi, chère poussière | Oh! C'est à se désespérer.…. (p. 225)
Mort, où ton noir navire a-{-il donc emporté La blanche et belle passagère ?... (p. 220)
Par ce minuit d'hiver, la glace pend aux branches Des arbres spectres noirs de grosses larmes blanches... (p. 229)
À un navire :
O vous qui, sillonnant la lame verte et nue... (p. 8)
Et dans une tonalité différente :
Feuilles et fleurs en automne effeuillées.. (p. 212) Dans les balancements de la cloche isolée... (p. 219) L’aube pâlit la lune et les étoiles blanches... (p. 228)
Tout cela est d’un art déjà moderne et autrement subtil que les parades claironnantes de Feu et flamme ou des Rhapsodies: Il ne semble pas que personne s’en soit douté. Sainte-Beuve n’a parlé de Boulay-Paty que beaucoup plus tard et n’a connu que la partie médiocre de son œuvre‘. Son nom ne figure ni dans l’His-
de Nouveaux lundis, T. 111, 345; X, 177.
: ÈS , be de - A. à
toire du romantisme de Gautier, ni dans les souvenirs d’Arsène Houssaye. Lui-même, volontairement, se tenait à l'écart. Venu à Paris aux environs de 1850, il avait pris part aux grandes batailles, mais avec plus de discrétion que certains et, s’il fréquenta chez Hugo, on ne peut dire qu'il ait fait partie du cénacle. Le bruit de Paris le fatigua toujours. Sa pensée se reportait vers la Bretagne natale'. De santé délicate, de tempérament mélancolique, il ne pouvait se plaire dans la troupe bruyante réunie autour de Gautier.
Parmi les fidèles de la Place Royale, celui-ci fait figure de chef. Il est aussi, avec Gérard, le plus grand poète du cénacle. L'art pur, désintéressé n’a pas de champion plus enthousiaste. Le cabotinage, chez lui, ne va pas au delà du costume et de certaines outrances de parole ; encore ses paradoxes sont-ils moins pour étonner autrui que pour son divertissement personnel. Il n'est pas, comme Petrus Borel, dupe du rôle qu'il lui plaît de jouer et s’il est Jeune-France, c’est qu'il a horreur des bourgeois; mais sa verve parodique n'épargne ni ses compagnons ni lui-même. Il n’y a rien, dans la série des factums anti-romantiques, qui soit comparable, comme ironie clairvoyante, à quelques pages de Daniel Jovard?.
1. Voy. les lettres publiées par M. André Pavie, Médaillons romantiques. Paris, 1909.
2. Voy. dans les Jeunes-France (édit. orig., p. 147) la nid de
Il conserva toujours cette gaieté franche de rapin. Elle s’associait chez lui à une étonnante puissance de travail. Il n’était pas de ceux qui se satisfont de théories, de programmes ou de mirifiques projets. Profondément, il eut la foi. Les besognes écrasantes du Journalisme laissèrent intacts ses scrupules d'artiste intransigeant : sur ce point, pas une défaillance, pas une concession en quarante ans de vie littéraire. Avec cela, une admirable franchise de cœur, une spontanéité vibrante, une bonté toujours offerte... Homme de lettres avant tout, on ne lui vit jamais aucune des faiblesses de l’homme de lettres.
Conduit Chez les Hugo par Gérard de Nerval, son condisciple de Charlemagne, Th. Gautier n'avait pas tardé à faire ses preuves. Au lendemain d’Hernani, il était à son rang. Pourtant son premier recueil se pré-
senta de la façon la plus discrète. Un petit volume
romantisme : «Il lui apprit à faire du rêveur, de l’intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la Bible; l’intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau cassé, avec son beafsteak brülé ou toute autre déception
morale aussi douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier .
catalogue venu, en y prenant desmoms de peintres en & ou en 0... Il lui fit voir aussi comment on s’y prenait pour trouver la rime riche; il cassa plusieurs vers devant lui, et lui apprit à jeter galamment la jambe d’un alexandrin à la figure de l’alexandrin qui vient après, comme une danseuse d'opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse qui se trémousse derrière elle; il lui montra une palette flamboyante... »
in-12, chez un éditeur de second ordre‘. Sur le titre, ces mots de Chénier : « Ah! si je puis un jour!... »; mais, en épigraphe au premier morceau, deux vers de Malherbe, — ce rapprochement est à noter. Aucune profession de foi tapageuse, pas de titre flamboyant, ni de pseudonyme aux sonorités barbares, pas de frontispice, pas même un simple fleuron. Le jeune poète offrait tout uniment ses Poésies et se contentait de son nom véritable, Th. Gautier. Il voulait être jugé sur ses vers et négligeait les moyens ordinaires de forcer l’attention. Modestie ou orgueil?... Or la révolution de juillet éclatait au même moment. Comme Jules de Saint-Félix avec ses Poésies romaines, il jouait de malheur. Le volume passa inaperçu et l'édition, presque entière, resta chez l'éditeur.
Le livre est d'un débutant encore indécis; à sa variété, on reconnaît des influences diverses : des méditations et des élégies qui pourraient être classiques, des évocations moyenageuses, des ballades, des visions de cauchemar et des effusions lamartiniennes, des souvenirs de Byron, des croquis de style familier à la façon de Joseph Delorme.:. Mais, parmi les imitations, se détachent quelques paysages qui sont déjà de l’excellent Gautier, précis, francs de contour et de couleur, vigoureusement dessinés par le rythme :
1. Poésies de Théophile Gaulier. Paris, Charles Mary; Rignoux,
LA
Pas une feuille qui bouge, Pas un seul oiseau chantant, Au bord de l'horizon rouge Un éclair intermittent;
D'un côté, rares broussailles, Sillons à demi noyés, | Pans grisâtres de murailles, Saules noueux et ployés;
De l’autre, un champ que termine
Un large fossé plein d’eau ;
Une vieille qui chemine ù Avec un pesant fardeau.
Et puis la route qui plonge Entre mille coteaux bleus,
Et, comme un ruban, s’allonge En minces plis onduleux‘.
Ce n’est plus là de la description à grand fracas. Il n’a que faire de ces paysages tourmentés, des splendeurs orientales, du décor romantique ou d’un exotisme en clinquant’... La nature, pour le ravir, n’a
1. Paysage. Voy. aussi le Marais, le Sentier, la Demoiselle, Voyage, Ballade.
2. Quoique les hasards de l'existence l’aient entrainé à courir l'Europe, il n’a jamais été, comme son ami Gérard, un voyageur enthousiaste. — Voy. son article de la Charte du 6 janvier 1837 sur les Voyages littéraires (Fusains et eaux fortes) : « Au besoin d'aller chercher loin des impressions qui impliquent qu’on en manque où l’on est, à ce pitoyable engouement de pittoresque ou de couleur locale dont notre époque est affligée, s’est bientôt jointe la curiosité naturelle qui pousse aux voyages. Il s’est levé à cette:
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pas besoin de se mettre en frais. Pour l'artiste véritable, le sujet le plus simple est le meilleur, car ce n'est pas la matière de l’œuvre qui importe, le travail est tout.
De son éducation de peintre, il a gardé une singulière netteté de vision, le sens des lignes et du rythme plastique, surtout l’amour de la couleur... Couleurs fraîches et joyeuses du printemps, torpeur des étés, couleurs plombées de l'hiver, couleurs dures des gemmes et des marbres, grisailles des vieux murs, incendie des vitraux sous le soleil, nacres des chaïirs, teintes délicates des pastels : toutes les nuances, et toutes les images.
… Je veux un bois mouvant De sycomores et d'yeuses,
Comme un grand éventail sans cesse soulevant Ses masses de feuilles soyeuses‘.…..
Courir à perdre haleine en plein cœur du soleil?.….
Une heureuse trouvaille de style s'impose à son souvenir. De Wordsworth, il n'oubliera plus ce vers, rencontré par hasard en épigraphe à un roman :
occasion une nuée de touristes de bas étage, en proie aux monomanies artistes, qui s’est abattue sur les campagnes comme une plaie d'Égypte. » — Le 2 mars 1837 (ibid.), l’article ironique : Au bord de l'Océan : « I1 me sembla que j'étais à Paris, au bord du bassin de la Villette, quand les eaux sont basses... » etc.