Le Luxembourg. S
Clochers silencieux, montrant du doigt le ciel!.
Grand lecteur de dictionnaires, de catalogues et de
manuels techniques, il a horreur de ces termes géné-
raux qui ne sont bons qu'à exprimer des idées abstraites; il aime les mots en artiste, pour leur nuance propre ou leur harmonie, il sait les faire chatoyer, il connaît la vertu d’une brève épithète qui s’enlève à la fin d’un vers, comme un rehaut bien placé :
… et le sourire fin Qui trahit l'émail pur de ses dents’.
Il procède ainsi, à petits coups de pinceau attentifs : en somme, cela seul lui paraît œuvre d'artiste. Il se garde des effusions sentimentales et de tout cabotinage lyrique. Au coin du feu, il cisèle ses strophes, les fenétres closes aux bruits du dehors. Rien de criard d'’ailleurs. Ce rapin aux propos truculents est d’abord, quand il n'obéit qu'à ses goûts, d’une sobriété dont on trouverait peu d'exemples autour de lui. Voyez encore
cette Promenade nocturne, digne des purs joyaux
d'Émaux et Camées, cette quatrième strophe surtout, délicieuse de tonalité et d'harmonie :
.…. Et la lune au disque d’agathe S’avance au-dessus des monts bleus...
1. Un Vers de Wordsworth (Recueil de 1832 — daté sur l’autogr. : Avril 1832). Le vers a été donné en épigraphe au roman de.
Régnier-Destourbet, Louisa ou les douleurs d’une fille de joie, 1830. 2. Élégie I.
Par malheur, cette pureté de style ne peut suffire au cénacle qui réclame un art plus tumultueux. Chef d'école, Th. Gautier se doit à lui-même de donner l'exemple et de prodiguer, avec plus d’abondance et moins de choix, les richesses de son imagination fantaisiste. Il est intéressant de comparer deux pièces de sujet identique et de développement parallèle, Soleil couchant du premier recueil et Notre-Dame des À nnales romantiques de 1834. Brève et ramassée, la première est d'une simplicité saisissante :
… Un nuage splendide, à l'horizon de flamme, Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l'essor, D'un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or, Et c'étaient des clartés à baisser la paupière.
. L'’archevêché, Comme, aux pieds de sa mère, un jeune enfant couché Se dessinait au pied de l’église dont l'ombre S'allongeait à l’entour, mystérieuse et sombre. Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux D'une maison du quai; l’air était doux; les eaux Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague De la vieille cité berçait l’image vague...
Quand il y revient, c’est pour pousser le tableau et charger les effets. Les images sont plus curieuses, d’un pittoresque voulu, trop ingénieux :
À huit heures, l’été, quand le soleil se couche Et que son disque fauve, au bord des toits qu’il touche, Flotte comme un gros ballon d’or,
Tout chatoie et reluit.….
Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales..…
La nef, épanouie entre ses côtes minces,
Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces, Une araignée énorme...
Et les vieux clochers noirs arrachés à leur base,
À la nue empruntant des basquines de gaze, Dansent comme de jeunes fous'.…
Les traits descriptifs se mulliplient et nous passons de 22 à 162 vers. Pour un temps, l'artiste s’'abandonne à sa
virtuosité... Plus tard, il saura de nouveau s’en rendre
maître — et il donnera son chef-d'œuvre:.
En tête de son premier recueil, Th. Gautier avait omis d'écrire une préface. L'oubli, volontaire sans doute, était contraire à tous les usages ; quand le moment fut venu d’une édition nouvelle — et très augmentée’ — il s'empressa de le réparer. Il fallait entrer
1. Publ. dans les Annales romantiques de 1834 et, en 1838, dans
la Comédie de la mort. Le manuscrit porte la date du 2 octobre 1831 (Spoelberch de Lovenjoul, Histoire des œuvres.…., p. 52).
2. Après l’effort ambitieusement romantique d'Albertlus et de la Comédie de la mort, ce sont encore les tableaux pris sur le vif et les impressions directes du voyage d’Espagne qui le ramèneront à la vérité, — à sa vérité poétique. D'ailleurs, il serait instructif de suivre, dans leur ordre chronologique, les pièces qui composent le recueil d'España et de voir, au cours du voyage, les notations précises et sincères succéder aux simples thèmes poétiques des premières étapes.
3. Albertus ou l'âme et le niche Paris, Paulin, 1833 [1832]. — Les 190 premières pages sont le restant de l'édition des Poésies de 1830. La préface est datée d'octobre 1832.
franchement dans la lutte et prendre son attitude de poète.
Cette préface, d’ailleurs, ne ressemble guère aux proclamations des Jeunes-France convaincus. Son esprit est trop alerte, pour qu'il s’abandonne à certaines exagérations truculentes. Il ne voudrait pas plus être dupe de lui-même que des autres, des manies récentes que des vieilles modes et il regarde toutes choses, sauf l’art, d'un œil ironique. Il à peu de désirs et n’a point de curiosité : « L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui use sa vie en famille, avec deux ou trois amis et à peu près autant de chats. Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c’est pour lui l’univers. Le manteau de la cheminée est son ciel, la plaque son horizon. Il n’a vu du monde que ce que l’on en voit par la fenêtre... » Encore a-t-il soin, le plus souvent, de fermer la sienne.
Les agitations de la rue, les soucis des bourgeois ou les rêves des philosophes, la poésie n’a rien à voir à tout cela. Commettre l’art avec les médiocrités de la vie, attendre de lui une utilité pratique, c'est une manière de sacrilège, en même temps qu'une soltise : « Aux utilitaires, utopistes, économistes, Saint-Simonistes et autres’ qui lui demanderont à quoi cela rime, il répondra : Le premier vers rime avec le second, quand la rime n’est pas mauvaise et ainsi de suite. — À quoi