‹ La bataille romantiqueChapitre 108 sur 139 · Comp. ci-dessus les vers du Mercure du 7 mai · texte numérisé non relu

Comp. ci-dessus les vers du Mercure du 7 mai

cela sert-il? — Cela sert à être beau. N'est-ce pas assez? Comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce que l’homme n’a pu détourner

et dépraver à son usage. En général, dès qu’une chose devient utile, elle cesse d’être belle... » Nous sommes

à l'opposé exactement du romantisme primitif : « La poésie, proclamait Hugo en 1822, n’est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes. »

Si l’on discute la valeur d'exécution de son œuvre, le: poète est prêt à s’incliner. Gautier n’est pas de ceux — et ceci encore est nouveau — qui voudraient, au nom de l'inspiration, justifier des faiblesses de style ou de grammaire. Îl prendra la défense de Boileau‘, comme Baudelaire celle de Buffon. Mais les droits de la cri-

tique ne vont pas plus loin et, si l’on jette la morale

dans le conflit, elle n’en sortira pas sans dommage.

La préface de 1832 n'avait pas cherché querelle à cette respectable personne qui, de son côté, n’avait pas. trop à reprendre à ces premiers vers; mais il était à prévoir que Mademoiselle de Maupin déchaïînerait ses

1. Du moins, il rappelle en l’approuvant ce jugement de Sainte- Beuve : « Je conçois qu'on ne mette pas toute la poésie dans le métier ; mais je ne conçois pas du tout que, quand il s’agit d’un

art, on ne tienne nul compte de l’art lui-même et qu’on déprécie-

à ce point les parfaits ouvriers qui y excellent. Supprimez d’un: seul coup toute la poésie en vers, ce sera plus expéditif; sinon parlez avec estime de ceux qui en ont possédé les secrets. Boileau était du petit nombre de ceux-là.» Portraits et souvenirs littéraires, p. 230. |

colères : Gautier jugea prudent de la mettre hors de cause tout d’abord.

Ici, il ne se contente plus de quelques pages spirituelles. Le roman est accompagné d’un véritable plaidoyer, d’un réquisitoire plutôt, cinglant, agressif, d'une verve intarissable. Il s'attaque à la vertu et à ses défenseurs; il dénonce leurs pudeurs hypocrites. Critiques « sociaux, progressifs, moralisants, palingénésiques, mytlriques, panthéistes, buchézistes », admirateurs du passé ou apôtres d’un morne avenir, il n’en épargne point. Le morceau est étonnant de fougue juvénile; jamais ne s’est exprimé avec plus de véhémence le mépris des créateurs pour leurs éternels ennemis' : aussi s'en est-on beaucoup servi... Pourtant, il serait injuste de n’y trouver qu'une étincelante chronique. Mademoiselle de Maupin n'est pas seule en question; une idée plus haute domine le débat : l’excellence et l’utilité de l’Art, son excellence à cause de sa difficulté même, son utilité en vertu de cela précisément qui le fait juger inutile.

Cette idée, Gautier ne laisse pas échapper une occasion d'y revenir : dans ses articles de la Charte de 1830},

1. Voy. à la fin de la Couronne de bluets d’Arsène Houssaye (Paris, Souverain, 1836), la Moralilé écrite par Th. Gautier.

2, De l'excellence de la poésie (16 janvier 1837) : « Quand même de la belle prose vaudrait de beaux vers, ce que je nie, le mérite de la difficulté vaincue doit-il être compté pour rien? Je sais que beaucoup de gens disent que la difficulté ne fait rien à la chose; cependant qu'est-ce que l’art, sinon le moyen de surmonter les

de la Chronique de Paris', de la France littéraire, dans ses préfaces*’, dans ces digressions qui se mêlent à tous ses romans‘. C’est vraiment une religion nouvelle : « La beauté pour moi, c’est la divinité visible”, » — entendez la beauté sous toutes ses formes.

Comme toute religion, cette religion de l’art impose à ses adeptes de s’oublier eux-mêmes, de négliger leurs petites passions, leurs émotions personnelles, leurs inquiétudes, tout ce qui avait fait l'âme du lyrisme romantique. Surtout, elle leur interdit toute défaillance. Libre de contrainte, n'ayant d'autre fin qu'elle-même, d'autre raison d’être que sa perfection, l’œuvre d’art qui n’atteint pas à la pure et froide beauté est une œuvre méprisable. Plus méprisable encore, si elle obtient les suffrages de la multitude. Cela, c’est la suprême déchéance : l’éloquence et le théâtre, qui s'adressent à la foule, sont pour Gautier des genres

obstacles que la nature oppose à la cristallisation de la pensée, et, si cela était facile, où serait donc le mérite et la gloire? Nous réclamons donc pour le poète le trône le plus élevé dans l’Olympe des supériorités de la pensée humaine; le poète absolu et arrivé au degré le plus inaccessible de perfection serait aussi grand que Dieu, et Dieu n’est peut-être que le premier poète du monde. » (Fusains et eaux-fortes, p. 54.)

1. Macédoine de poètes (3 juillet 1836). — Une partie de cet article a été reproduite en janvier 1842 dans le Musée des familles sous le titre : Utilité de la poésie (Fusains et eaux-fortes).

Les Grotesques. |

Préface de Fortunio, 1838.

Voy. par ex. Mademoiselle de Maupin, édit. Lemerre, IL, p. 15. Mademoiselle de Maupin, 1, 217.

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