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inférieurs, et l’on sait ce qu’il pense du journalisme avant d'y tomber lui-même.
L'art exige plus de mystère; il ne veut pas des succès trop aisément acquis. Écoutez parler Théodore : « J’en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le caprice fait naître au bout de leur brosse, et d’autres qui écrivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever une fois les yeux au plafond [Bienheureux Scudéry.…, s'écriait Boileau]. Je les admire toujours eux-mêmes, si quelquefois je n’admire pas leurs productions; j'envie de tout mon cœur cette charmante intrépidité et cet heureux aveuglement qui les empêchent de voir leurs défauts, même les plus palpables. Aussitôt que j'ai dessiné quelque chose de travers, je le vois sur-le-champ et je m'en préoccupe outre mesure; et, comme je suis bien plus savant en théorie qu’en pratique, il arrive très souvent que je ne puis corriger une faute dont j'ai la conscience; alors je tourne la toile contre le mur et je n’y reviens jamais* ».
Comme Nisard — sans la définir de la même façon — Gautier est l'ennemi de la littérature facile. Libre aux médiocres de se plaindre des entraves de la poétique. Le poète véritable se passionne pour ces luttes incessantes avec « la langue, la prosodie, le rythme et
1. « Le journal tue le livre, comme le livre a tué l’architecture... » (Préface de Mademoiselle de Maupin). 2. Mademoiselle de Maupin, H, p. 111.
la rime, luttes dont il faut sortir vainqueur et qui sont comme le contrepoint de la poésie! ». La noblesse de l’art est de n'être pas accessible à tous; les aristocraties se forgent des chaînes volontaires. On trouve dans le Pelit traité de poésie française de Banville un chapitre très bref et très net : « Licences poétiques. —
Il n’y en a pas. » C'est exactement l’avis de son maître.
Cette doctrine intransigeante n’était pas sans grandeur. Le culte absolu de son art a, chez un artiste, quelque chose d'émouvant. Mais il y avait aussi, pour la poésie même, un “danger qui sautait aux yeux : était-ce servir sa cause que de l’élever ainsi au-dessus de tout? Détachée de la vie, elle n'a plus que la beauté d'une chose morte; la virtuosité pure est stérile.
D'ailleurs, en portant le débat sur la question de l'utilité, Gautier se faisait la part trop belle. Ce n'est pas attendre du poète une prédication banale, ou le mettre au service d’une doctrine, que lui ouvrir le royaume des idées. Il n’est pas un moraliste, mais il n'est pas davantage un peintre ou un sculpteur. Ces transpositions d'art? l’'engagent en une lutte inégale,
car la description la plus colorée n’est un tableau que
par métaphore et les vers qu'inspire à Gautier lui-
1. Article sur Baudelaire, de 1862 (Fusains el eaux-forles, p. 303).
2. « Laisse-moi faire, Ô grand vieillard, | Changeant mon luth pour ta palette, | Une transposition d'art. » (Musée secret, dans les Poésies qui ne figureront pas dans ses œuvres.)
même la peinture de Zurbaran ou du Titien ne valent pas une toile du Titien ou de Zurbaran!.
Dès l'apparition d’Albertus, la critique fut unanime à vanter les brillantes qualités du jeune poète, comme à regretter qu'il s'obstinât à « méconnaître les conditions » de son art° et à ne pas en voir les limites. La génération précédente ayant conquis à la poésie toutes ses libertés légitimes, les esprits les moins attachés à la tradition redoutaient pour elle ces nouveaux appels à l'indépendance : « La réforme plastique de notre poésie est depuis longtemps accomplie et les œuvres qui ont aidé à cette réforme ne sont plus à refaire’... » Je ne parle pas des feuilles hostiles; mais la Revue de Paris, l’Arlisle‘, la France lilléraire’ exprimaient les mêmes réserves; la Revue des Deux-Mondes publiait l’amusante-lettre de Musset, De l'abus qu'on fait des ad- Jeclifs®. Balzac, qui pourtant devait lui donner des preuves évidentes de son admiration’, ne le goûtait pas sans scrupules : « C’est un des talents que je reconnais, mais il est sans force de conception. Fortunio est audessous de Mademoiselle de Maupin et ses poésies qui
Voy. A Zurbaran, dans España — et Musée secrel. Revue de Paris, 2° série, t. LVI, p. 148.
Revue de Paris, 2° série, t. L, p. 126.
+ Tome IV, p. 195.
. .Tome.IV, p. 455.
7. Voy. dans l’Hisloire des œuvres... de Spoelberch de Lovenjoul (1, 187) les emprunts de Balzac à Th. Gautier.
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vous ont plu m'ont épouvanté comme décadence de poésie et de langage. Il a un style ravissant, beaucoup d'esprit et je crois qu'il ne fera jamais rien... Il est très original, il sait beaucoup, il parle bien des arts, il en a le sentiment. C’est un homme hors ligne, et qui se: perdra sans doute! »
Quant à Sainte-Beuve, sa position personnelle était délicate. Avant Gautier, Joseph Delorme avait confessé: cette religion de la facture : il ne l’oubliait pas et ne voulait pas le laisser oublier... D'autre part, la sympathie lui était difficile; ces jeunes gens avaient remplacé. auprès de Hugo les compagnons de jadis; pour le faux ami qu'il était devenu, leur fidélité tapageuse avait quelque chose de désobligeant. Ajoutez la mauvaise humeur naturelle chez un poète qui se sent dépassé de: très loin, après avoir marqué la voie, qui renoncera bientôt à la poésie, mais qui ne s'est pas résigné encore.
Sur un de ses cahiers de notes manuscrites, pendant
le séjour en Suisse de 1837, je trouve ce jugement sommaire : & T. G. a beau faire, je ne lui vois du poète que le gilet, la cravate, l’écharpe, la coiffure; mais l’âme! Il a la couleur lascive, le goût toujours saligaud au fond, une puanteur d’afféterie?. »
Cela, c'est sa pensée toute nue et brutale, celle que