Gautier, Histoire du romantisme, p
gné de l'hellénisme classique, ou pseudo-classique. IL ne s’agit pas, pour lui, de revenir, sous prétexte de tradition, à un art plus sage, à un antique plus ou moins modernisé et capable de plaire au public bourgeois, mais au contraire de libérer l’antiquité d’avilissantes imitations.
Qu'elle soit l’éternelle maîtresse d'ordre, d'harmonie, de mesure, il n'y songe pas... Aucun effort, d'autre part, pour pénétrer la pensée grecque, scruter la profondeur des mythes, dégager les symboles. L’hellénisme philosophique ou politique de Laprade, de Louis Ménard, de Leconte de Lisle ne lui est pas moins étranger que le classicisme de Ponsard'. Il n’y a rien, dans la Voie lactée, des inquiétudes de Psyché; le souvenir de Platon est absent du poème et Orphée n’est plus guère qu'un chanteur amoureux.
En face de nos scrupales de conscience, de notre tristesse chrétienne, l’art grec affirme la noblesse souveraine de la beauté, principe de toute joie. A travers les siècles, les artistes ont vécu de son souvenir. IL est le triomphe de la nature : cela suffit à sa gloire, comme à la gloire de ses admirateurs*. Au reste, Ban-
1. C’est pourquoi Leconte de Lisle, sans pouvoir méconnaitre ses qualités d’artiste, témoignera toujours, à l'égard de Banville, un certain mépris intellectuel. Même après les luttes menées en commun, il y aura toujours deux chapelles distinctes.
2. « Aujourd’hui, le devoir du poète est d’enseigner aux hommes que tous leurs instincts sont nobles et que chacun de nous a droit, sur cette terre, à toutes les félicités. » (Cariatides,) — « O
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ville prend avec lui d’étranges libertés. IL a pratiqué Ovide plus qu'Homère et les gentillesses mythologiques du dix-huitième siècle l’'émeuvent plus que la statuaire grecque et sa froide beauté. Il est homme à adresser un madrigal à la Vénus de Milo. Il s’est fait un Olympe selon ses goûts, où, dans un décor de fêtes galantes, des marquises à falbalas, poudrées et fardées un peu, échangent des propos mignards.
« Il est lyrique, invinciblement lyrique, et partout et toujours, et presque malgré lui», dit encore Gautier. Sans doute, mais il l'est à sa façon qui n'est pas la plus haute. Lyrisme, fantaisie, virtuosité verbale, ces mots, pour lui, sont à peu près synonymes.
Ce qui fait le poète lyrique, ce n’est plus la profondeur d’un sentiment ou la noblesse d'une idée. C’est une certaine exaltation de liberté, l’amour de l’art, la divine insouciance devant les réalités de la vie, le mépris des opinions bourgeoises, l'esprit de révolte — mais de révolte sans but précis, sans aucune ambition de reconstruire, pour le plaisir seulement de se révol-
vieux monde! disait Gautier, tout ce que tu as révéré est donc méprisé; de maigres anachorètes vêtus de lambeaux troués, des martyrs tout sanglants et les épaules lacérées par les tigres de tes cirques se sont juchés sur les piédestaux de tes dieux si beaux et si charmants : le Christ a enveloppé le monde de son linceul... Virginité, moysticisme, mélancolie, trois mots inconnus, trois maladies nouvelles apportées par le Christ... Je considère la femme à la manière antique... » (Mademoiselle de Maupin, t. IT. p. 15). — C'est là le principe de l’hellénisme de l’art pour l’art.
ter. Sans colère surtout, car Gringoire n'est pas Chatterton. Douleurs ou joies, il n'importe; l'essentiel est que retentissent les belles rimes sonores : les premières Odes funambulesques datent de 1845.
Le rythme, par lui-même, a toutes les vertus : il est émouvant, léger, héroïque, bouffon ; d’une plaisanterie vulgaire, il fait un trait charmant de grâce malicieuse ; à des banalités, il donne un air de fraicheur ; il attriste ou dispense la joie; il rase le sol ou, d’un coup d'’aile, nous emporte en plein azur... Peut-être cette conception du lyrisme est-elle un peu étroite, mais elle lui suffit. L'art pour l’art n’a pas d'adepte plus fervent; sa confiance dans le métier est absolue : c’est qu'il en connaît toutes les ressources. Il est tout à fait injuste, quoique lui-même semble nous y autoriser, de revenir sans cesse à la richesse de ses rimes; son harmonie est autrement subtile et le Pelit trailé de poésie ne dit pas tout. ;
Sa facture est d'une délicatesse et d’une variété infinies. Toute sa vie, il a cherché du nouveau — ou, pour mieux dire, de nouveaux modèles, car il estime, comme l’auteur de la Défense, qu'imiter c'estconquérir. Après ses maîtres romantiques, la Pléiade et le grand Ronsard; puis, notre vieille poésie, la série des poèmes à forme fixe et leurs tours de force prestigieux.
Ses audaces déconcertent les critiques. La Revue des Deux-Mondes proteste; Ch. de Mazade ne lui pardonne pas ses rythmes impairs, ces vers de treize pieds, d'une
nonchalance délicieuse : «Il a créé le vers de treize. pieds, par malheur ce vers a le tort d’être de la.
prose’. » On reconnaît l’éternelle objection à toute nouveauté rythmique. Après les Odes funambulesques, Sarcey — ou M. de Suttières — sera plus dur et parlera de décrépitude?. Mais Banville ne s’émeut pas. Qu'on le traite de clown, il n’a garde d’y contredire ; il répond aux pédants par des gambades nouvelles : cette virtuosité est son titre de gloire le plus légitime. À Asselineau :
Tu le sais, hélas!
Les plus grands sont las De gloire,
Et comme un hochet,
Ont jeté l’archet D'ivoire !
Au rythme ailé d’or Il fallait encor Un maître.
Fou de volupté, Alors, j’ai dompté Le mètre *.…
L'Artiste, journal grave et consacré, ne tolérait pas.