Feuilleton du 12 novembre
proclamer ses oracles, Meurice et Vacquerie s'évertuaient à en propager les échos et l'on écoutait avec respect, — mais cette voix venait de si loin ! En France même, le parti social était battu plus que le parti bourgeois. La presse tenue en bride, les littérateurs, sans emploi! s'ils ne voulaient se laisser domestiquer, n'avaient d'autre ressource que de renoncer à tout, sauf à l’art. Là était le salut. L’art pur se suffisait à lui-même, et il était sans danger. D’un beau mouyement, on revint aux vieilles tirades de Mademoiselle de Maupin et de sa préface.
Il ne faudrait pas croire cependant à une renaissance de l’école. Rien de plus artificiel que ces groupements d’arrière-saison. Sur la dignité de leur art, sur le culte dû à la beauté et le mépris du vulgaire, poètes et prosateurs s'entendaient sans peine. Mais, à part ces premiers principes, qu'était-il de commun entre eux? Le pessimisme de Leconte de Lisle, la perfection froide de Gautier, le charme inquiétant de Baudelaire, la puissance de Flaubert, la manière chatoyante des Goncourt, l'exactitude médiocre de Champfleury... Comment accorder tout cela? Chacun, de son côté, suivait sa voie.
Quelques essais pour établir une union concertée n'aboutirent pas. Je ne parle pas du salon de la Pré-
1. Proudhon, sur Hugo et Lamartine (cit. par Cassagne, l'Arë pour l'art, p. 91). |
sidente (M"° Sabatier) et des propos de table recueillis par Maxime Ducamp : « Flaubert disait à Gautier : Que penses-tu de Molière? — Gautier répondait : Comme tapissier, il avait peut-être quelque mérite, mais comme poète !.. Que l’on ne me parle point de ce compagnon, il a fait des cacophonies d'images qui méritent la corde. Flaubert convenait que Molière avait des torts, mais il se hâtait d'ajouter : Il y a, dans le Malade imaginaire, une phrase de génie qui en fait un écrivain de vaste envergure; il a écrit : Ce sont des Égyptiens vêtus en Maures qui font des danses mêlées de chansons. Ça c'est un diamant! — Lorsqu'il était question de Racine, on n'épargnait pas les invectives. Selon les dispositions de son esprit, Flaubert éclatait de rire ou de fureur, en répétant :
De ton horrible aspect purge tous mes états". »
Ce retour aux sottises de 1830 n’est que puéril. Mais voici qui pourrait être plus sérieux. En 1851, À. Houssaye, maître déjà de l’Artisle, avait acquis la propriété du titre de la Revue de Paris et s'était associé, pour une exploitation en commun, Th. Gautier, Louis de Cormenin et Maxime Ducamp. En face de la Revue des Deux-Mondes toujours hostile, il y avait, en effet, une place à prendre et un rôle à jouer. Cependant la ten-
1, Maxime Ducamp, Souvenirs lilleraires, I, p. 134.
tative avorta. À. Houssaye se retira le premier, puis Gautier, puis Cormenin et Maxime Ducamp resta seul maître du terrain. | Or celui-ci était loin de partager, en matière d'art, les enthousiasmes de ses amis. Devant leurs paradoxes, il avait toujours gardé une attitude ironique. En 1855, la préface de ses Chants modernes attaque à la fois la virtuosité pure, le culte de la forme et celui du passé : « Quoi! nous sommes le siècle où l’on a découvert des
/ planètes et des mondes, où l’on a trouvé les applications
de la vapeur, l'électricité, le gaz, le chloroforme, l’hélice, la photographie..., nous touchons à la navigation aérienne, et il faut s’occuper de la guerre de Troie et des Panathénées!.. On découvre la vapeur, nous chantons Vénus, fille de l’onde amère ; on découvre l'électricité, nous chantons Bacchus ami de la grappe vermeille!... » À cette religion du passé, il oppose la religion de la science et, parlant de ses conquêtes : « Ce mouvement, purement utilitaire, a besoin d’être dirigé; pourquoi la littérature ne se chargerait-elle pas de cette mission qui se rattache aux œuvres vives du corps social actuel:? »
1. Les chants modernes, Paris, Michel Lévy, 1855, grand in-8°. — Ce sont des idées, neuves alors, qui feront leur chemin. M. Ducamp chante les Chants de la matière, la Vapeur, la Faulx, la Bobine, la Locomotive.…. et le capital productif (le Sac d'argent). Malheureusement, il n’a rien d’un poète :
Je suis jeune et pourtant si belle Que chacun m’adore à genoux ;
De plus en plus, les divergences s’accusentet, jusqu'à la tentative suprême du Parnasse, il en sera ainsi. Champfleury s'est détaché, Flaubert partage ses malédictions entre les romantiques et les réalistes, sans ménager le lyrisme utilitaire de Maxime Ducamp', Baudelaire est tout à Edgar Poë... À peu près seul, Th. Gautier demeure inébranlable. En prenant la direction de l’Arliste en 1856, il proclame encore sa foi : « L'art, pour nous, n'est pas le moyen, mais le but; tout artiste qui se propose autre chose que le beau n'est pas un artiste à nos yeux”... » Mais l'admiration qu'on lui témoigne va plutôt à sa personne et à son talent qu'à
Je n'ai point trouvé de rebelle, Chacun de ma force est jaloux; Car je suis la Vapeur immense!
Je tiens l'avenir désormais;
Avec le siècle je commence
Et je ne finirai jamais... (p. 250).
Évidemment, ce n’est plus du Théophile Gautier; mais nous sommes loin encore d'E. Verhaeren.
1. « Arsène Houssaye a profité de la manie rococo qui a succédé à la manie moyen âge, comme M"° Beecher-Stowe a exploité la manie égalitaire. Notre ami Maxime, lui, profite des chemins de fer, de la rage industrielle, etc. Mais nous ne profitons de rien, nous sommes seuls. » (Lettre à Louis Bouilhet, mai 1855. — Correspondance, édit. Conard, 3° série, p. 29.) — Sur le romantisme, voy. la première Éducalion sentimentale de 1845, p. 255 et suiv. — Sur Champfleury, lettre du 5 août 1854. — Sur la Case de l'oncle Tom, une de ses grandes haines encore, lettre du 18 août 1854 (Corresp., WE, pp. 13, 17).
2. Décembre 1856 (cit. par Cassagne, l'Art pour l'art, p. 137).
ses idées : & Il a un monde poétique fort restreint », note Flaubert.
Il est difficile, vraiment, de parler d’une école. Pour qu'il y ait école, il faudrait au moins des illusions paragées : or ce qu'il y à de vivant en eux les éloigne les uns des autres. [ls ne mettent en commun que des déceptions, et cette vaine formule de l’art pour l’art. Ce n’est pas elle qui jettera de la clarté dans cette confusion. Loin d'annoncer un programme nouveau, elle n'est qu'un héritage du passé.
En 1857 et 58 paraissent deux volumes de vers, deux chefs-d'œuvre, mais d’un art exactement opposé, les Fleurs du Mal, Émaux et Camées. I s’écoulera des années ayant que celles-là prennent leur rang; mais il est acquis déjà que ceux-ci marquent une fin.
1 Sd des mt CE EE R T3 : - 4 F .
A. Vacquerie et V. Hugo d’après des documents inédits.
Parmi les nouvelles recrues qui, après la dispersion du cénacle, vinrent remplacer auprès de Hugo les amis d’autrelois, il se trouva peu d’admiralteurs aussi fervents et aussi fidèles que deux jeunes gens de dixhuit ans à peine, élèves encore à l'institution Favart, A+ Vacquerie et P. Meurice.
Ils s'étaient, dès leur première rencontre, liés d’amitié. L'un des deux seulement était de famille parisienne. Né à Villequier le 19 novembre 1819, Vacquerie arrivait de sa Normandie pour achever des études brillamment commencées au lycée de Rouen. Déjà les tournées de M"° Dorval lui avaient révélé le drame moderne et sa vocation lui était apparue. Ses succès scolaires lui donnaient d’ailleurs les plus belles espcrances. En maniant le vers latin, il se préparait à écrire des vers français qui, souvent, seraient des vers latins encore; car ce romantique à tous crins devait rester avant tout un disciple enthousiaste et appliqué... Mais il voulait se montrer truculent. Sur la tvrannie des règles et les droits du génie, sur Shakes-
peare qu'il admirait par principe et sur Racine qu'il comprenait peu, il avait de ces jugements qui se condensent en formules décisives. Il s’admirait d’être sans préjugés ; il était riche de projets et il invoquait Pa-
rIS :
Je suis né sur le bord du fleuve que tu vois,
Mais tout près de la mer, et mon enfance est pleine De voiles où le vent souffle sa forte haleine
Et qui vont bravement vers les pays lointains. Pour loi, j'ai tout quitté, mère, père, sœur, frère, Je ne t’apporte rien que l’ardeur de bien faire, L'amour du vrai, des yeux que le beau fait pleurer, Un immense besoin de croire et d'admirer‘...
Vacquerie se révèle tout entier dans ce dernier vers. Et l’on sait quel fut l’unique objet de celte admiration. Toutes ses exaltations de jeune homme, tous ses enthousiasmes, tous ses rêves se ramenaient à un seul nom, Victor Hugo. « Paris, c'était surtout Hugo », ditil encore.
Comme tant d’autres, il osa, en une lettre timide, dire sa ferveur et, comme tant d'autres, il reçut en réponse un de ces petits mots dont le poèle avait le secret, nobles et simples, d’une bonne grâce si encourageante. [l lui sembla que la gloire s’offrait à lui. Il fat admis dans cet appartement de la place Royale empli d'un murmure d’adorations. Il connut à son