‹ La bataille romantiqueChapitre 13 sur 139 · Préface de Jocelyn · texte numérisé non relu

Préface de Jocelyn

Harmonies, en mai 1830, affectait d'ignorer la foule et de s'adresser à ceux-là seulement qui, loin du monde, se réfugient « dans la solitude de leur âme, pour pleu-

rer, pour attendre ou pour adorer ». Traduire les im-

pressions fugitives du poète, nous renvoyer l'écho de ses tristesses ou de ses espérances : la poésie ne pouvait avoir d’autre objet... Mais quelques mois ont suffi pour le rejeter dans le réel. Il a découvert brusquement les aspirations et les forces latentes de son temps, et la beauté de l’action. « Oui, certes, écrit-il en novembre à À. de Latour, la poésie peut s'élever jusqu’à la politique. » La poésie, — et le poète'. Gagné aux doctrines de l’Avenir, la pensée généreuse de Lamennais l’entraine ; il suivra jusqu'au bout son évolution. Il flétrit avec lui « l’odieux individualisme ». Il renonce « momentanément à la solitude ». Il se fait l’annonciateur du parti nouveau. Dans un monde régénéré, la poésie ne peut rester fidèle aux formes mortes du passé : « Elle ne sera plus lyrique, dans le sens où nous prenons ce mot, elle n'a plus assez de jeunesse, de fraicheur, de spontanéité d'impression... Elle ne sera plus épique, l’homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser... Elle ne sera plus dramatique, le drame va tomber au peuple... Elle sera de la raison chantée, elle sera philosophique, religieuse, politi-

1. Rey-Dussueil dit aussi : « Peut-être le temps est-il venu de tenter une alliance entre la littérature et la politique. » (Liv. cit.,

hs ÉSU

que, sociale, comme les époques que le genre humain va traverser'. »

Et bientôt, dans son ardeur de néophyte, le poète des Médilalions et des Harmonies ira plus loin même que le prosateur Auger. Il en arrivera presque à éliminer de la poésie ce qui est la poésie même, à écrire à Virieu : « Je vois se réaliser ce que j'avais toujours senti, que l’éloquence était en moi plus que la poésie, qui n'est qu'une de ses formes*... » Il parlera avec quelque dédain de ces « solitaires ascétiques de la pensée à qui Dieu n’a donné que des ailes* », rêveurs inutiles en un temps qui n’a que faire de leurs rêves.

Il ne faut pas s'émouvoir de ces excès de parole. Une seule chose est à retenir : en art, comme en religion, comme en politique, l’évolution est fatale, le socialisme doit être le refuge pour tous ceux à qui le libéralisme n’a apporté que des déceptions.

Ainsi, la révolution de 1830 a donné l'essor aux revendications démocratiques. En même temps, et par un effet contraire, elle a assuré le triomphe de la bourgeoisie. C’est elle qui a recueilli tous les bénéfices de la lutte. Or l'esprit bourgeois comporte des qualités

1. Les destinées de la poésie, p. 58 (Février 1834). 2, Lettre du 22 septembre 1835.

Page 1