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Mémoires d'un bourgeois de Paris, t. IF, p

Mais, en face de sa maison, se dressent des maisons concurrentes qui cherchent à le vaincre par ses propres armes. En octobre 1829, paraît le premier numéro de la Mode, revue élégante certes, puisque la duchesse de Berry en a accepté le patronage, de prix plus abordable cependant que la Revue de Paris. Puis ce sera la grande entreprise d'E. de Girardin, le Journal des connaissances utiles et la Presse à ho francs'. Désormais, la littérature et la publicité iront de pair et se prêteront un mutuel appui, si bien que l’on ne distinguera plus guère ce qui relève de celle-ci et ce qui est du domaine de celle-là. Delphine Gay, l’ancienne Muse du cénacle, la déesse qui semblait l’incarnation même de la poésie est devenue, en 1831, la femme d’E. de Girardin : cette union, à cette date, a une valeur symbolique.

Balzac, car il faut toujours en revenir à lui, nous a tracé des coulisses de la littérature un tableau singulièrement expressif. Quelques années plus tard, Sainte- Beuve s’effraye à son tour de cette marée montante de la littérature industrielle. La belle émulation des poètes a laissé la place à de basses rivalités d'argent : « Chacun, s’exagérant son importance, se met à évaluer son propre génie en sommes rondes, le jet de chaque orgueil retombe en pluie d’or. » Personne qui puisse réagir : « La police ne se fait plus, la littérature in-

1. Voy. P. Souvestre, Causeries lilléraires sur le XIX° siècle.

dustrielle est arrivée à supprimer la critique. » Le talent est devenu métier, les consciences se sont avilies, la réclame s’est imposée partout. Et Sainte-Beuve regrette le Globe de 1828 et sa dignité revèche mais loyale!.

Ces aspirations nouvelles, cet élargissement des esprits, ces préoccupations politiques et sociales qui prennent, par les émeutes continuelles, un caractère d’urgente actualité ; — d’autre part, cet envahissement de l’esprit bourgeois, cette brutalité des appétits, cette poursuite du plaisir et de l’argent : ce n’est plus l’atmosphère paisible où s’exaltaient les premières ferveurs romantiques. La révolution de juillet, remarque Sainte- Beuve, « a rompu brusquement le concert poétique? ».

Les lettres, d’ailleurs, au milieu des querelles politiques, ne soulèvent plus les mêmes passions; elles ont peine à garder leur prestige. La Comédie Française est près de la faillite et se traine péniblement. Les ardeurs s’éteignent.

Au début de 1830, Cordellier Delanoue s'engageait dans la lutte avec un bel enthousiasme. Sa Tribune romantique voulait traduire tous les espoirs de la jeune école, défendre ses œuvres et son programme, pour-

1. De la lillérature industrielle (Portrails contemporains, t. ID). 2. Portraits contemporains, t. KL, p. 331.

suivre ses ennemis'. En 1832, il ne lui reste rien de ses illusions et il gémit sur le passé, si proche encore et déjà si lointain : « Certes, ce fut un beau temps pour l’art et pour le théâtre en particulier, que le trajet de 1822 à 1830... Dieu sait comme on se battit! Avec quelle insultante colère on se mesura d’abord; puis avec quel risible acharnement d’un côté, quelle énergie persévérante de l’autre, quelle exaspération des deux parts on se saisit, on s’enlaça, on s'étreignit pour s’enlever de terre, pour se jeter l’un l’autre, haletant et brisé, sur l’arène du Théâtre-Français. Beaux jours quand j'y pense! On vivait, alors, on vivait double. On courait au théâtre comme à l'enlèvement d’une redoute, au pas de charge; et le cœur battait aux plus hardis... » (On croirait entendre un demi-solde conter ses campagnes...) Mais aujourd'hui! « Les hommes ne sont plus les mêmes. Le siècle positif se montre nu à qui veut voir; les oripeaux qui le couvraient sont jetés là dans un coin, comme gênants ou tout au moins comme inutiles. Plus personne ne s'occupe de ces haïllons à passequilles et à pailleltes... La lice est déserte, à jamais déserte et ce serait miracle d'y retrouver seulement un morion qui ne füt pas hors de service... Je me trompe, on y trouverait encore le ca-

1. La Tribune romantique. Continuation de la Psyché, Paris, Corréard, 1830. La préface-programme est signée de Cordellier Delanoue; voir le compte rendu d’HJernani, des vers de Fouinet et un amusant article de Gérard sur M. Jay el les pointlus littéraires.

non bouché de M. Baour et la lourde coulevrine de M. Jay. » Devant cette indifférence, il regrette les colères qui accueillaient jadis tout effort de nouveauté : « Mieux valait peut-être la vertu diablesse du vénérable public de l'empire et de la restauration, vertu sauvage qui s’armait de griffes et de dents'! »

Pour adoucir ses regrets, Cordellier Delanoue ne voit que trois artistes dignes de ce nom : Mérimée, Sainte- Beuve et surtout le poète en qui revivent Shakespeare et Dante, Victor Hugo. Celui-ci, certes, ne songe pas à abdiquer sa royauté. Hernant, Marion, les Feuilles d'automne, Notre-Dame de Paris... ces quelques années vont être pour lui des années triomphales. Puissamment équilibré, il ignore ces inquiétudes ou ces déceptions dont souffrent des âmes plus profondes que la sienne. Il n’est pas homme à résister au temps, à se plaindre que la politique prenne le pas sur les lettres pures, ou à souffrir des défaillances du parti libéral. Que les libéraux aïent su recueillir les bénéfices d’une révolution qui promettait mieux, cela n’est pas pour l’éloigner. N’a-t-il pas — après quelques autres, mais plus bruyamment que personne — proclamé la fameuse formule : le romantisme, c’est le libéralisme en littérature ? Cela lui suffit, puisqu'après tout le libéralisme est vainqueur. Il ne demande qu’à rester sur les positions où il s’est établi avec son armée.

1. Cordellier Delanoue, Le Barbier de Louis XI, 1439-1483. (Publication de Charles Lemesle), Paris, M"° Charles Béchet, 1832.

Les choses pourtant ne vont pas sans peine. Si les deux fractions primitives du romantisme sont arrivées à l'unité, il s’en faut de beaucoup que tous les libéraux politiques soient gagnés aux théories de l’école. Un bon nombre demeurent irréductibles et s’en tiennent, en fait de littérature, à l’ancien libéralisme purement classique de Jay ou de Jouy.

Définitivement conquis depuis 1825, le Mercure du XIX* siècle ne songe, sous la direction de P. Lacroix et À. Pichot, qu’à être agréable à Hugo. Régulièrement, il rend à l’admiration de ses lecteurs les premiers essais du poète enfant, ses articles du Conservaleur ou de la Muse; il s'élève contre ses ennemis’... Mais, parfois, il se trouve dans une situation embarrassante, pris entre ses sympathies littéraires et ses alliances politiques. À propos du pamphlet d'A. Jay, la Conversion d’un romantique : «M. Jay s’est toujours trouvé au premier rang pour défendre nos franchises selon la charte; par malheur, la charte ne dit rien des droits et libertés de la poésie. M. Jay, avec qui je me plais à fraterniser comme homme d'opinion et homme d'esprit, ne marche pas dans la voie où je voudrais l’entraîner à la suite du mouvement litté-

1. Tome XXIX : l’Antre des Cyclopes, et l’article sur Waller Scott; — t. XXX, article sur Byron; — t. XXXIT, Le jeune Banni; — t. XAXV, César passe le Rubicon.…

2. Voy. tome XXVII, Hernant el la cabale; — &. XX XIV, article sur Marion de Lorme.

ho LA BATAILLE ROMANTIQUE.

raire qui s'opère avec une imposante lenteur’... »

Dans son ensemble, avec plus ou moins d’âpreté, la presse libérale demeure toujours aussi routinière. Le Constilulionnel s'acharne à démontrer l’extravagance des « prétendus novateurs » et les accuse de ramener notre théâtre plus de deux siècles en arrière, à l’art

informe d'A. Hardy?. La Gazelle lilléraire accorde ses

éloges à Lamartine, surtout pour faire remarquer que lui seul « n’a pas dû ses succès à une coterie* ». Quant au Nalional, celui surtout qu’il faudrait gagner, son attitude, sans être nettement malveillante, est assez revêche. Armand Carrel ne voudrait pas se ranger parmi les esclaves de la tradition, mais il répugne aux audaces excessives, au désordre littéraire, à un « art en révolte contre ce qui constitue l’art ». Il en veut à Hugo du zèle indiscret de ses fanatiques. « Le temps des rieurs viendra, écrit-il au lendemain de la première d'Hernani, et peut-être /lernani sera-t-il moins ménagé qu'il ne l’eût été sans l’étouffante assistance d'une amitié qui n’a su garder ni mesure ni décence... » Et l’article continue sur un ton d’ironie : « C’élaient des jeunes gens à figure douce et généralement de très jeunes gens qui proféraient ces exclamations furibon-

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