Article traduit dans le Panorama liltéraire, t
5. Article du 1° avril 1831, trad. dans la Revue de Paris en 1834 (Nouv. série, t. IV, p. 65).
LA RÉACTION BOURGEOISE, Gr
son, la prostitution comme moyens... » Pour les adeptes de l’art pour l'art, cette déclaration méprisante : « Nous entreprenons cet examen, moins dans un but littéraire que par des considérations morales. Le public anglais qui s'occupe fort peu de son propre théàtre s'inquiète bien moins encore de celui de nos voisins; mais il y a, dans l'aspect général de ce théâtre français moderne, quelque chose qui indique un état si irrégulier de société que la matière semble plutôt appartenir à la politique qu’à la critique... »
« À ce ton grave et pudique, observe la Revue de Paris, ne dirait-on pas qu'il s’agit de proposer au Parlement d'établir un cordon sanitaire autour de la France ? » Il-n’est pas jusqu'à la Belgique, terre bénie de la contrefaçon littéraire, qui pille les auteurs à suc- . cès pour avoir le plaisir de crier ensuite au scandale, à l’impudeur, et au satanisme!.
Tout cela, sans doute, est excessif, Chez ces romantiques de la nouvelle génération, il y a plus de cabotinage que d'immoralité véritable. Mais tout de même, ce cabotinage n’est pas sans péril et Joseph Prudhomme a quelques raisons de s’indigner. Par trop de complaisance à jouer un rôle, on risque de le jouer au naturel ; on en vient, sous prétexte d'art, à trouver élégantes toutes les perversions.
1. Sur les polémiques du Journal de Liège et de J. Janin en 1834, voy. Revue de Paris, t. X, p. 45.
Dans son premier roman, E. Legouvé étudie un de ces cas de déformation morale’. Voici son personnage : « Max est un homme-drame. C’est un homme qui voit et cherche du théâtre partout ; la rampe est entre lui et toutes ses sensations, tous ses sentiments, toutes ses actions. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cet homme est bien la personnification de cette phrase révoltante, ignoble et niaise qui sort maintenant de toutes les bouches : il y «a de la poésie lä-dedans. — Votre père meurt insensé?... J{ y a de la poésie là-dedans. — Un misérable déshonore une femme et l’assassine avec mille raffinements de barbarie?... Jl y a de la poésie là-dedans. — Vous faites deux cents lieues avec le corps de votre, FE dans votre voiture ?... /l y a de la poésie là- dedans #7"
On prévoit la matière du roman et les horreurs au travers desquelles va parader ce jeune sot pourri de littérature, incapable d’éprouver un sentiment sincère et de voir jamais dans la vie autre chose que des spectacles propres à satisfaire son dilettantisme, disposé à excuser ou à provoquer tous les crimes — de l'inceste à l’assassinat — pour se trouver en présence d’émotions rares ou de cas exceptionnels. Le plus curieux, c'est qu’en écrivant cette étude d'homme de lettres, Legouvé, la conscience même, n'ait pu se défendre tout à fait de la contagion et qu'il professe pour ce
Max, Paris, Canel, 1833.
maniaque prétentieux autant d'admiration à peu près que de vertueuse horreur. Mais il avait alors vingtcinq ans et, si le respect filial l’obligeait à réprouver certains écarts d'imagination, ses symnpathies de jeune homme lui rendaient aimables les audacieux.
Le roman de Legouvé fut bien accueilli, — mieux que ne l'avait été son précédent volume de vers?. La Revue de Paris risque cet éloge : « Nous avions le Don Quichotte des romans de la chevalerie errante, nous aurons maintenant le Don Quichotle des romans frénétiques*’... » C’est peut-être beaucoup dire; mais une chose est digne d'attention : du terrain esthétique, la polémique se déplace sur le terrain moral et une offensive nouvelle se dessine, offensive bourgeoise. Cela, au moment où, de lui-même, le cénacle se décompose. Théophile Gautier l’a très bien compris et, avec lui, tous ceux qui, au nom de la souveraineté de l’art, partent en guerre contre la bourgeoisie, la morale bourgeoise, l’utilitarisme bourgeois.
Leurs invectives et leurs paradoxes aggravent le mal. Un moment, avant 1830, le romantisme avait répondu aux aspirations de tous. Ce qu'il en reste aujourd'hui tend à s’isoler, à n'être plus qu’une coterie, sans lien
1. Soixanle ans de souvenirs, 1, p. 182. — Comp., sur le mode ironique, la préface de l’Eccelenza de Roger de Beauvoir, Paris, Fournier.
2, Morts bizarres. Paris, Canel, 1833.
SL XLVII, p. 546.
avec la partie solide et bourgeoise de la population. Telle est du moins l'impression des observateurs superficiels — ou des étrangers.
M" Trolloppe a signalé ce divorce. C’est une de ces voyageuses intrépides qui, après quelques mois de séjour, se sentent en mesure de définir un peuple. D’ailleurs, les Français sont si faciles à connaître, ils parlent d'eux-mêmes si volontiers !... Elle a donc regardé autour d'elle, elle s’est informée et son enquête, après tout, est consolante pour notre amour-propre national.
Non, la France n’est pas corrompue autant qu'on pourrait le croire, à la juger sur ses écrivains. Il ne faut pas lui reprocher une littérature qu'elle est la première à mépriser. Victor Hugo « ce champion du vice, ce chroniqueur du péché, de la honte et de la misère » n’est estimé que de quelques-uns. « Il est à la tête d'une secte; il est pontife d’une société qui a aboli toutes les lois morales et intellectuelles par lesquelles
les efforts de l'esprit humain ont été jusqu'à présent /
réglés. Mais Victor Hugo n'est point un écrivain dont les ouvrages soient populaires en France... » Et plus catégoriquement : «Je pourrais dire que la France parait rougir de lui! »...'. Ainsi M Trolloppe nous encourage, pour nous sauver malgré nous.
1. Paris el les Parisiens en 1835, Trad. Cohen. Paris, Fournier,
Il est certain que le poète porte la peine des excentricités de ses fidèles. Quelque bruit qui se fasse autour de ses œuvres nouvelles, le cercle des admirateurs s'est resserré. La Revue de Paris a été longtemps très favorable. Elle l’a défendu au moment du Roi s'amuse ; elle a exalté le succès de Lucrèce Borgia; l'échec de Marie Tudor ne l’a pas émue outre mesure et Angelo a ravivé son enthousiasme’. Même, quand Nisard a entamé sa polémique sur la Lillérature facile, elle s’est efforcée de ménager tout le monde et de dégager sa responsabilité *?.
Mais, peu à peu, sous la direction Buloz, son attitude se modifie : il faut bien suivre le courant; une revue ne peut braver l'opinion moyenne de ses lecteurs. Déjà, à propos des Chants du crépuscule, en 1855, quelques réserves, très prudentes il est vrai — des regrets plutôt que des critiques — mais très nettes cependant*. Et deux mois plus tard, Nisard donne un nouvel article, M. V. Hugo en 1836, publié simultanément dans la Revue de Paris et la London Review.
1. Sur Le Roi s'amuse, article de H. C. de Saint-Michel, t. XLV, p. 201 (1832), — sur Lucrèce Borgia, d'A. Pichot, XLVIE, p. 132 (1833), — sur Marie Tudor, d'A. Pichot, LVI, p. 112 (1833), — sur Angelo de G. de Cassagnac, 2° série XVII, p. 27 (1835).
2. Le dernier n° de la r°° série affirme l’impartialité de la direction (t. LVII, p. 320). En tête du n° suivant (2° série, t. I, p. 5) sous le titre de Manifeste de la jeune lillérature, la réponse de J. Janin à Nisard.