‹ La bataille romantiqueChapitre 30 sur 139 · Revue de Paris, t. XXV, p · texte numérisé non relu

Revue de Paris, t. XXV, p

Celui-ci est mieux qu'un article d'actualité ou de polémique courante : une étude d'ensemble, destinée à un public très étendu et qui veut juger l’œuvre entière, marquer l’avortement des espérances d'autrefois. Le titre même annonce une contre-partie aux pages qu'écrivait Sainte-Beuve dans sa première ferveur Victor Hugo en 1831. Dès les premiers mots, Nisard prend sa position de combat : « Les trois dernières productions de M. V. Hugo ont donné de l'inquiétude à ses meilleurs amis. Ceux qui l'avaient loué jusqu'ici avec une ardeur systématique et qui avaient fait, pour chacun de ses ouvrages, une théorie nouvelle... ceux-là mêmes commencent à prendre avec leur héros un ton réservé. » — Non pas que lui-même veuille tomber

d’un excès dans l’autre. Son article n’est pas d’un en-

nemi déclaré; il n’est pas non plus d'un esprit timide que les audaces scandalisent. Il affecte l’impartialité. Il remplit un devoir pénible... Mais cette modération de forme aggrave la portée des critiques. Rien de ce que le poète écrit aujourd'hui qui ne témoigne, hélas! de la décadence irrémédiable de son art. Est-il destiné « à traîner avec lui, pendant les années de l’âge mûr et de la vieillesse, le cadavre d’un esprit autrefois brillant ?.… L'article que nous allons lui consacrer serait-il un article nécrologique ?... »

L'article, en effet, est bien dans le ton d’une oraison

funèbre, l’oraison funèbre d’un prélat acariâtre. Il n’est

question que de « mort littéraire », d’espérances flé-

es À:

tries — et de jugement dernier de la postérité. Çà et là, des éloges d'une douceur qui s’aigrit aussitôt : « Dans le genre lyrique qui vit d'images et de tours hardis [entendez qu'il vit de peu de chose}, M. V. Hugo a fait quelques ouvrages qui resteront... — Quelques lecteurs désintéressés, et nous sommes de ceux-là, préfèrent la prose de M. V. Hugo à ses vers. [Bel éloge pour un poète! Mais attendez la suite :| C'est moins parce que cette prose est de meilleure qualité que sa poésie, que parce que les imperfections de M. V. Hugo y sont plus supportables et que ses rares qualilés SV déploient plus librement. » Puis, pour être tout à fait équitable : « Son art n’a produit que d'excellents morceaux dans des livres médiocres »... Or le juste milieu ne saurait se contenter de cela; il ne se laisse pas éblouir. Nous sommes « un pays de littérature essentiellement pratique et sensée ; ... le génie, en France, c'est un admirable concours de {outes les convenances, un mélange égal de toutes les qualités supérieures et de toutes les qualilés secondaires. » Voilà qui est rassurant pour la bourgeoisie lettrée.

Du même air d’impartialité tranquille et malveillante, Chaudesaigues, au lendemain des Voix inlérieures, prononce le même verdict'. Après tant de bruit, va venir l'oubli. L'œuvre dramatique n’a rien donné

1. Revue de Paris, 2° série, t. XLIIL, p. 183 (1837). — Voy. aussi, au t. XXXVI, p. 149, la chronique annonçant la candidature de V. Hugo à l’Académie.

de ce qu’elle promettait : « Trois années se sont écoulées depuis la représentation d’Angelo. Ce long silence indiquerait-il, chez M. Hugo, l'intention de renoncer au théâtre? Dans l'intérêt de l’art dramatique et pour la gloire du poète, nous l’espérons... » De quoi il ne faudrait pas conclure qu'impitoyable pour ses drames, il soit plus indulgent pour ses idées (« Qu'est donc la philosophie de Hugo ? Un bateau à la remorque, rien de plus... ») ni plus juste pour son génie lyrique (« La phrase et la déclamation n’ont plus de charme pour personne; encore moins les roucoulements éternels de l’individualité. ») Une quinzaine de pages acerbes pour amener cette conclusion : « Qu'il ne compte pas sur l’attention des esprits sérieux. » — Il va de soi que les esprils sérieux, ce ne sont ni les bousingos, ni les dandys, ni les artistes intransigeants, ni les rêveurs d'utopies…

Tel est le ton, depuis la déception de Marie Tudor et d’Angelo. Et je ne parle pas des ennemis véritables, de la critique haineuse de G. Planche’. En somme le poète n’a pour lui que Jules Janin et Granier de Cassagnac qui, après Marie Tudor, lui a sacrifié Dumas? et qui, avant Ruy Blas, lui sacrifiera Racine*. Mais

1. Voy. les articles réunis dans ses Portraits lilleraires. Paris, Werdet, 1836. — Sur les Voix intérieures, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1837.

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