Théâtre de l'Ambigu-Comique, 2 juillet
l’ancienne mode, une histoire assez naïve de voleurs. Les auteurs ont eu les ambitions les plus modestes. Mais un jeune acteur, échappé de l'Odéon et engagé à l’'Ambigu comme doublure, s'empare du personnage; il l’habille de loques pittoresques; sur son visage, il rend visibles toutes les tares, il l'anime de sa voix et de ses gestes, il lui prête toute sa violence, sa cinglante gaieté, ses ironies féroces et sa grandiloquence tumultueuse. Et le public est conquis, et, sans que les auteurs y soient pour rien, Robert Macaire prend vie.
Pourtant, ce n’est encore qu'une silhouette truculente. Les événements de 1830 lui donnent une valeur nouvelle. La foule croit découvrir en lui les passions qui l’agitent elle-même et qui jaillissent en émeutes. Il est une manière de philosophe, le grand contempteur de toutes choses, le bandit phraseur et dilettante, cabotin, loqueteux et magnifique, un Méphistophélès du ruisseau... N'est-ce pas ainsi que se créent les types légendaires, par une collaboration de la foule anonyme et de l’homme de génie?
En janvier 1832, la Porte-Saint-Martin reprend l’Auberge des Adrets. Mais l’œuvre primitive n’est plus à la taille du héros. Frédéric Lemaître se charge de la refondre et de la compléter, et c’est, en 1834 et 1835, le drame définitif, Robert Macaire, qui triomphe aux Folies-Dramatiques puis à la Porte-Saint-Martin!. Quel-
. 1. Collaborateurs : Saint-Amand et Antier.
ques protestations seulement‘. M. Prudhomme ne s’inquiète pas trop des audaces et du cynisme du bandit. Il est un monstre, mais un monstre joyeux. Il s’apparente à ces héros dont s'épouvante la sagesse bourgeoise?, mais il est aussi, à le bien regarder, une formidable caricature, et cela est rassurant. D'ailleurs, les scendarmes sont à ses trousses; même bafoués, on aime les savoir en éveil. L'ordre social a ses défenseurs.
À distance, le drame paraît bien indigne de sa fortune. Frédéric Lemaître disparu, on ne reconnait plus cette grande bouffonnerie satirique, ce réalisme truculent. Il reste un mélodrame-vaudeville vulgaire, sans éclat et, avec ses airs tranchants, de la plus bourgeoise banalité. te
Qu'un acteur de cetle envergure, interprète-né du répertoire shakespearien, ait attaché son nom à de telles pauvretés, cela est un signe des temps. Mais ce qui est le plus triste, c’est cet avilissement général du romantisme dramatique. Après avoir, en face de la tragédie vieillie, représenté une forme d'art supérieure, vibrante de lyrisme, il tend de plus en plus à sortir de la litté-
1. Voy. l’article de Léon Gozlan à la Revue de Paris, 2° série, 4. XIX, p. 118 (1835).
2. Victor Hugo ne s'est-il pas souvenu de Robert Macaire dans le rôle de Don César? Voy., au début du 4° acte, l'entrée de Robert Macaire roulant par la cheminée. En mai 1848, la Porte- Saint-Martin réunit sur son affiche Robert Macaire et Ruy-Blas, avec Frédéric Lemaitre dans les deux pièces (rôles de Robert Macaire et de Ruy-Blas).
rature pour obtenir de médiocres succès. Ses dépouilles vont à la comédie pseudo-historique et au mélodrame. « Le mouvement si énergiquement imprimé à l’art dramatique par Christine, Hernani, Henri IIT ne s’est pas continué; nous avons cru un moment que nous allions avoir un théâtre moderne, mais nos espérances ont été trompées; les deux chefs qui s’étaient vaillamment portés en avant, la bannière d'une main et l'épée de l’autre, ont été lâchement abandonnés par leurs troupes; quand ils se sont retournés, ils se sont vus seuls!'. »
Même responsables, il était assez pénible pour les créateurs du drame moderne de se résigner à cette déchéance. Personnellement, l’auteur de la Tour de Nesle, d’Angelo, de Catherine Howard n'avait pas à se plaindre de la Porte-Saint-Martin qui l'avait traité largement. Tant que son prestige ne fut pas menacé, il se garda de rien dire. Mais il lui déplaisait qu’on fît appel à d’autres, surtout si les autres avaient du succès. Or, en 1836, après l'échec de Don Juan de Marana, la Duchesse de la Vauballière de Rougemont [M.-N. Balisson|] fut accueillie avec enthousiasme. D'où grande colère.
L'œuvre était fort éloignée du répertoire de Dumas et de ses amis. Elle était du genre attendrissant et moralisateur; elle opposait à la corruption des roués
1. Th. Gautier, Où en est l'art théâtral? article du 1° janvier 1838, Histoire de l’art dramatique, 1, p. 84.
les saines vertus bourgeoïses et, pour comble de scandale, un notaire menait l'intrigue, instrument de la Providence, protecteur de l’innocence persécutée'. Un drame pareil sur un théâtre dont il avait fait son domaine, c'était une manière de provocation.
La querelle fut très vive. Comme tout écrivain défendant ses pièces, Dumas invoqua les droits supérieurs de l’art. Comme tout directeur défendant sa caisse, Harel répondit recettes et exigences du public : « La duchesse de la Vauballière et Léon’, malgré leur immense succès et les bénéfices considérables qui en ont été la suite, ne m'ont cependant pas fait gagner encore autant d'argent que j'en avais perdu avec la plupart des ouvrages si fort regrettés par M. Alexandre Dumas. Le drame litlérairement fait [c'est lui qui souligne] m'avait endetté; le drame bien fail a rétabli mes affaires. Avec le public aristocralique, j'étais arrivé à un notable déficit; je dois au public bourgeois un boni considérable. Plus de 500.000 francs de recette dans l’année qui vient de finir m'ont tout à fait cor-
1. Le duc de la Vauballière était contraint par le Régent d’épouser une jeune fermière qu'il avait enlevée et perdait à la fois sa femme et son titre au profit de son rival. Le notaire Morisseau ne serait-il pas le prototype du Des Tournelles de M: de la Seiglière ?
2. Léon, du même Rougemont : une variation, encore, sur le fils naturel ; sous des costumes historiques, un drame bourgeois et larmoyant, — mais ici le notaire Morisseau a cédé la place à l'avocat Patru.
rompu, je l’avoue, et la gloire accompagnée de protêts dont M. A. Dumas me déclare à jamais déchu ne me laisse aucun regret, en présence du produit net que j'encaisse honteusement avec des pièces malheureusement privées d’illustres suffrages, mais qu'une foule obscure vient tous les jours entendre et applaudir'. »
C’est à peu près ce que Vedel répondait, dans le même temps, à Victor Hugo. Mais celui-ci était bien armé. La Comédie-Française s'était engagée par contrat à remettre à la scène Angelo, Marion Delorme et Hernani ; elle dut s’incliner devant une décision des tribunaux?’. Ce succès d’ailleurs n'était pas de grande portée : l’insistance du poète à exploiter ses œuvres anciennes pouvait s’interpréter de manière fâcheuse et il fallait autre chose que des reprises pour regagner le terrain perdu. |
Surtout, il importait de rompre toute solidarité avec le mélodrame compromettant, de renoncer à la prose, de rétablir le drame romantique sous sa forme première, avec son lyrisme éclatant. « Des vers, et puis des vers et encore des vers! s’écriait Th. Gautier, il faut laisser la prose aux boutiques du boulevard:!... » Si tous les théâtres actuels, du Petit-Lazari à la Coiné-
1. Voy. le Monde dramalique de Gérard de Nerval, t. IV, p. 187.
2. Angelo a 36 représentations en 1835, 10 en 1836, 6 en 1837, 6 en 1838. — Hernani, 13 PÉRSNRE en 1838. — Marion, 19 en 1838, 5 en 1839...