En alternant avec des spectacles de musique
dire, mais qui semblent aussi bien du répertoire de la Porte-Saint-Martin ou de l’Ambigu. Le 10 avril, l’Alchimiste fut un nouvel effort vers le grand art, effort assez malheureux. En somme, Anténor Joly faisait, à ses dépens, l'expérience que Harel avait faite avant lui. Ruy Blas, l’Alchimiste et, pour finir, la Fille du Cid : le drame en vers ne pouvait donner autre chose; de Victor Hugo à Casimir Delavigne, il suivait sa pente. Il y avait un théâtre pour les poètes, mais les poètes manquaient — et le public disposé à les admirer.
Quant à Victor Hugo, il commença à écrire les Jumeaux en juillet, pour les abandonner le 23 août. « Abandonné pour cause de maladie », déclare le manuscrit. La maladie, sans doute, n’était pas très grave, puisqu'elle ne l’empêcha pas de partir le 25 pour les bords du Rhin, mais elle se prolongea jusqu'aux Burgraves au début de 1843. Aïnsi abandonné, A. Joly dut s’avouer vaincu, Le 15 avril 1840, il réunit son personnel : dix-huit mois d'exploitation se soldaient avec un déficit de 280.000 francs... Une nouvelle société se constitua, les représentations reprirent pour un an; mais il ne restait rien des belles espérances d’autrefois. La Renaissance n'était plus qu’un théâtre comme les autres. [ei encore, le mélodrame avait triomphé.
Au moment précis où le drame romantique se transportait à la salle Ventadour, M"° Dorval quittait la rue de Richelieu pour interpréter au Gymnase le répertoire d’E. Souvestre et de Laurencin' et Rachel débutait à la Comédie-Française (12 juin 1838).
On a conté souvent son histoire. C'était la fille d’un petit colporteur juif et d’une revendeuse à la toilette. Vedel, alors caissier du Théâtre-Français, l’avait découverte un jour parmi les élèves de Saint-Aulaire et avait été frappé de ses qualités naturelles. Après quatre mois de Conservatoire, Samson lui avait donné des conseils; mais rien ne pouvait faire prévoir la fortune qui lui était réservée. Même, son début fut assez terne, devant une salle à peu près vide... Puis, tout à coup, le succès se dessina, triomphal. Cette enfant maigre, souffrefteuse, sans aucune culture, interprétait les chefs-d'œuvre tragiques avec une flamme, une puis-
1. La Revue de Paris souligne la portée de cet événement : « Si la retraite de M": Dorval du Théâtre-Françaïis ne soulevait qu’une question personnelle, si ce n’était qu’une actrice de moins à la Comédie-Française, une actrice de plus au Gymnase, nous ne nous occuperions de ce fait que pour regretter de ne plus voir à leur place tant de talent et tant de puissance; mais ce fait touche à des intérêts plus graves ; ce n’est ni plus ni moins que la proscription d’un genre dont M*° Dorval est l’unique interprète; c’est, de la part de la Comédie-Française, un retour aux vieilles idoles, une abjuration éclatante de ses erreurs et de ses hérésies. Ce n’est pas M"° Dorval, mais bien le drame moderne qu’on exclut ; c’est M. Hugo, M. Dumas, M. de Vigny qu'on exile de notre première scène et, avec eux, tout ce que le drame compte de jeune, de fort et de viril. » (2° série, t. LV, p. 213, 1838).
sance, une sincérité, une noblesse aussi, où se révélait l’actrice de génie. Par elle, le répertoire somnolent revenait à la vie. Camille, Émilie, Hermione, Eriphile, Monime, Roxane, plus tard Laodice, Pauline, en attendant Chimène, Esther, Ariane... chaque création nouvelle était une résurrection. Dégagées de l’armature rigide des traditions, les nobles héroïnes se dressaient dans leur immortelle jeunesse. Les tirades où l’on avait déployé tant de virtuosité stérile retrouvaient leur humanité frémissante.
En quelques jours et sans y songer peut-être, une ignorante réalisait ce que n'avait pu accomplir, en des années de lutte, toute l’armée classique avec ses journalistes, ses académiciens, ses sociétaires. Et la foule, rebelle aux théories, indifférente aux polémiques, se laissait conquérir. Pour le Théâtre-Français, c'était la fortune retrouvée. Les recettes qui, à ses premières représentations de juin et juillet oscillaient de 500 à 700 francs, passaient à 2.000 en septembre, à 5 ou 6.000. en octobre.
Le public qui va d’instinct aux médiocrilés est capable de s'élever aussi au grand art, pourvu que ce soit le grand art traditionnel et qu'une nouveauté d’interprétation ou de mise en scène pique sa curiosité. C’est à quoi Rachel s’entendait à merveille, soutenue d’ailleurs par l’expérience paternelle. Avec le génie tragique, elle avait le génie commercial. Ses fantaisies continuelles, ses sautes d'humeur, ses exigences, ses disparitions
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brusques et ses retours inattendus alimentaient la chronique des petits journaux. Impossible de la confondre avec les honorables fonctionnaires qui lui donnaient la réplique. La vieille maison en était bouleversée ; on s’irrilait, on s’efforçait de lui tenir rigueur; les critiques même montraient les dents, mais le succès excusait tout.
Il était désastreux, pour les romantiques, qu’une telle force fût au service du passé; la Renaissance n'était pas où ils avaient cru. Granier de Cassagnac s’en prit à Racine qui n’en pouvait mais‘...
L'attitude de Gautier marque plus de finesse. Il est trop artiste, certes, pour ne pas sentir les dons exceptionnels de la jeune tragédienne. Une inquiétude pourtant refroidit son enthousiasme : en dire du bien, c’est donner des armes à l'ennemi, remettre en question une victoire acquise déjà.
Il a bien essayé de la gagner au drame*, mais il y a peu d'apparence que l’on trouve jamais en elle une seconde Dorval. Aussi ne s’engage-t-il pas sans réserves. Il affecte de louer surtout ses attitudes, son masque expressif, ce qu'il y a chez elle de heurté et de
1. Campagne de la Presse. Une réplique assez vigoureuse de V.-L. Joguet, Racine et la critique, dans l’Artiste, 2° série, t. I, p. 28. |
2. « Nous n’avons pas envie de faire du paradoxe, mais nous pensons que Mlle Rachel est née pour jouer le drame moderne. La tragédie, malgré les succès qu’elle y a obtenus n'est pas le vrai milieu de son talent, » (22 mai 1842. — Art. dram., U, 244.)