Voy. ses Œuvres posthumes
2. Odéon, 22 avril 1843. — Deux jours après (24 avril), le Théâtre-Français donnait, avec moins de succès, la Judith de M»: de Girardin. La Judith avait été écrite à l'intention de Rachel, soucieuse elle aussi de prouver à ses adversaires que son talent ne la condamnait pas à interpréter seulement le répertoire. Depuis longtemps, elle attendait une occasion avec impatience et pressait Me de Girardin. « Je suis très occupée de ce que
lendemain, le petit avocat provincial fut illustre; on salua en lui le prophète d’une religion nouvelle; la Comédie-Française le sollicitait; en attendant de l’accueillir, l’Académie lui donnait son prix de 10.000 fr. Même, la traditionnelle parodie désarmait en son honneur et se changeait en dithyrambe’... Il est rare que des succès de ce genre soient dus aux mérites d’une œuvre; on ne les obtient que contre quelqu'un et, par la suite, on a souvent à les regretter’. Ponsard, il est vrai, n'avait pas cherché cette dangereuse fortune. Sérieux et attentif, l’école moderne l’effrayait un peu, mais il tenait à lui rendre justice. Son premier essai avait été, en 1837, une traduction française de Manfred et, en 1840, il donnait à la Revue de Vienne un parallèle de Racine et de Shakespeare, où le poète anglais n'était certes pas sacrifié.
Ponsard est, à l’art classique, ce qu'était au roman-
vous m'avez dil..…., lui écrivait-elle de Bordeaux, le 24 juin 1841. Je rêve Judith et l’auteur de Judith... »
1. Au théâtre du Gymnase, le 13 juin 1843, Lucrèce à Poiliers ou les Étables d'Augias de Léonard, véritable apothéose à laquelle Ponsard assista triomphalement dans une loge.
2. « On est toujours bien aise de saper un homme de génie avec un homme de talent; c’est une tactique qui, pour n'être pas neuve, n'en est pas moins habile et qui temporairement produit toujours un certain effet... Il est fâcheux vraiment pour M. Ponsard, honnête et consciencieuse nature, studieux et loyal jeune homme, qu'on fasse de lui un instrument, un bélier à battre en brèche une gloire que quinze ans d’assauts n'ont pu entamer... » (Th. Gautier, article du 2 mai 1843, Art dramat., UK, p. 47.)
tisme Casimir Delavigne. Sur ce point, il n’a jamais varié. « Si je me souviens bien, disait-il en 1840, on distinguait autrefois des classiques et des romantiques, ou des gens qu'on appelait à peu près ainsi... » Dans son discours à l’Académie, il affirme encore : « Je comprends la différence qui existe entre la tragédie et le mélodrame, mais je n’aperçois pas celle qui sépare le drame de la tragédie’. » Ses admirateurs ont mal compris Lucrèce ; il ne s’est pas défendu, car il est difficile de se défendre d’une admiration, même maladroite. Mais cette œuvre, dont on a voulu faire une œuvre de combat, était une œuvre de conciliation.
Plutôt qu'aux tragédies pseudo-classiques de la génération précédente, elle s'apparente à la Fêle de Néron d'A. Soumet, aux études romaines de Saint-Félix, même au tumultueux et brillant Caligula de Dumas, — je n'ose pas dire (mais Gautier l’a dit, après Vigny) au Coriolan et au Jules César de Shakespeare. Il ne s'agit pas de rétablir la tragédie dans ses droits et sa rigueur, mais de l’adaptier aux conditions nouvelles — et pour cela, d’abord, de la débarrasser de vaines entraves et de conventions surannées.
Ponsard se soucie peu des règles; 1l n'a pas la superstition des trois unités : il nous conduit de Collatie à la maison de Brutus et au palais de Tarquin. {l s’est
1. Cité par Latreille, La fin du Théälre romantique el François Ponsard.
à peu près interdit l'emploi de confidents. Il aligne patiemment tout ce que lui fournit Tite Live, mais il ne craint pas de prendre avec l'histoire certaines libertés. Parmi ces républicains de type cornélien, on retrouve, non sans surprise, des personnages qui sont d'une autre tradition : le jeune débauché, l’amoureuse jalouse et passionnée. En peignant la folie feinte de Brutus, il songe à Hamlet, à Lorenzaccio, au Cherea de Caligula et, pour donner à son héros plus de réalité poignante, il imagine à sa haine des Tarquins une cause inattendue : une rancune de mari trompé...
Ceci, vraiment, était audacieux; mais, avec lui, les audaces paraissaient sans danger; l’œuvre, dans son ensemble, n’en conservait pas moins la tonalité grise la plus rassurante. C’est à quoi fut sensible le public Odéonien et c’est ce que souligna la presse antiromantique. Füût-ce au prix de quelques concessions, on pouvait compter sur ce jeune poète pour mettre en déroute les novateurs ou encore, comme on disait élégamment au Gymnase, pour nettoyer les étables d’Augias.
La raison, enfin, prenait le pas sur l’imagination : là était l'important; la scène française retrouvait le calme après l'orage. De la Rome impériale chère aux artistes, colorée, brillante, corrompue, on revenait à la Rome républicaine consacrée par les chefsd'œuvre. L'action se déroulait tranquille, sans secousses, sans incidents accumulés; on assistait à de grands
débats politiques ; on frémissait au récit d’un songe ; des récits faisaient connaître ce qu’un art judicieux doit dérober aux yeux. Le poète ne cherchait pas à secouer les nerfs des spectateurs, à maintenir leur curiosité haletante, à spéculer sur la surprise. Aucun artifice de mélodrame, point de mise en scène, de cortèges ou de tableaux saisissants, rien qui rappelât le prologue de Catilina. Seulement des dialogues d’allure solennelle et réfléchie, quelques personnages bien disants.
Cette sobriété, ce mépris des effets vulgaires seraient d'un artiste véritable, si l’on trouvait chez Ponsard autre chose que des qualités négatives, s’il était un évocateur d'âmes, un psychologue, un poète... Mais il n'est rien de tout cela. L'art racinien lui demeure étranger. À Corneille, il emprunte bien moinsses élans vers le sublime que ses habitudes de raisonneur normand et, s’il est un latin de tradition, c’est au sens le plus étroit du mot.
Vraiment, il fallait être bien las des turbulences romantiques pour goûter la froideur de Lucrèce. Mais elle était l’image, médiocrement vivante, des vertus domestiques et l’on avait tellement abusé de la passion ! Avec celle-ci du moins, aucune surprise n'était à craindre.
Au moment où se lève le rideau, la quenouille à la main, auprès de sa fidèle nourrice et parmi ses esclaves, elle a choisi son attitude, qu'elle n’abandonnera plus. Le quatrième acte la retrouvera adonnée aux mé-
mes soins, toujours contente d'elle-même et discourant encore. La laine glisse entre ses doigts, les sentences se pressent sur ses lèvres; son sang-froid est imperturbable, sa tranquillité sans défaillance. Même devant l’attentat de Sextus, elle ne s’émeut pas; elle raisonne toujours et elle prêche. Sa pudeur alarmée ne lui arrache pas un cri'. À quoi bon une révolte
inutile, si
. l’affront de son corps n’atteignit pas son âme!
Ce qui la préoccupe le plus, ce n’est pas l’acte brutal, la violence personnelle qui lui est faite; ce sont les propos qui vont courir sur son compte, la honte qui va couvrir son nom, l'exemple funeste que, malgré elle, elle aura donné.
La nuit, quand je dormais, il vint droit à mon lit. Je m'éveille.. Il avait une épée et me dit,
A l’endroit de mon cœur portant la lame nue :
« Si vous ne cédez pas, Lucrèce, je vous tue,
Et de ce même fer, dans votre sein plongé, J'irai tuer en bas un esclave que j'ai.
Je l’apporterai mort à côté de vous, morte,
Et dirai qu’entendant du bruit, j'ouvre la porte, Qu’ayant surpris par là votre amour clandestin. J'ai satisfait sur vous mon parent Collatin.
Ainsi, votre trépas faisant votre souillure,
Vous laisserez un corps privé de sépulture. »
1. Comp. dans le Caligula de Dumas, la scène de Caligula et Stella (IE, v).
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Et Collatin et Brutus s’indignent sur le mode tragique :
— Oh!
— Perfide Sextus!
— O déplorable enfant | — Détestables Tarquins!..,
Mais elle, avec simplicité :
IH s’en fut triomphant.
Je n’ai pas craint la mort, j'ai craint l’ignominie ‘.…
La pudeur est peu de chose, auprès de la vertu.
La pauvre Dorval eut quelque peine à animer cette statue médiocre. Le rôle lui convenait peu et ses admirateurs les plus ardents ne trouvèrent que des éloges embarrassés. « M"° Dorval, note Gautier, a montré son intelligence et son talent ordinaires. » Quant à Bocage, sa voix contrastée, sa diction véhémente parurent presque ridicules. Il lui fallait autre chose que cette prose lourdement versifiée.
A cet égard, Ponsard avait bien donné à son “public ce que l’on attendait de la tragédie bourgeoise. Avec lui, le théâtre se dégageait non seulement du lyrisme romantique, mais de toute poésie. Le vers n'avait plus aucune couleur. Assez terne dans l’expression des idées moyennes et dans les développements moraux, au