Souvenirs de soixante années, p
2. Voy. Porel et Monval, Histoire de l’'Odéon, p. 38. — Sa Françoise de Rimini fut, en 1830, beaucoup moins heureuse au Français.
sera cette synthèse? L'extension et l'application des doctrines du christianisme...‘ »
Comment se réaliserait cette révolution qu'il appelait de ses vœux, comment les principes de l’évangile suffiraient à établir toute une organisation sociale — instruction, gouvernement, industrie, police même — cela n'était pas très net encore; mais il se plaisait parmi ces nuages et dans ce mystère. La platitude de ses intrigues romanesques se relevait de hautes spéculations, ses livres étaient chargés de préfaces, préludes, prologues, hymnes liminaires et aperçus prophétiques. Quant aux critiques et aux railleries, il affectait de s'en soucier peu. « Je m'’attends à être traité de visionnaire et de fou », disait-il’. Son attente ne fut pas déçue.
1. Préface des Ombrages, Contes spirilualisles, Paris, Renduel,
2. Préface de Résignée, Paris, Gosselin, 1833. — Pourtant il n'était pas insensible à la critique. D’une lettre à Millot : « Voici, monsieur, quelques lignes confidentielles; elles contiendront une idée profondément gravée en moi; c’est que j'ai entrepris une œuvre difficile et que j'ai ouvert une large porte à la calomnie. On m'accuse déjà de ne point penser ce que j'écris. C’est à faire pitié. Si je pouvais réunir mes dépréciateurs, je leur dirais mes veilles, ma solitude, mes études, mes anxiétés et enfin le rationalisme senti de ma foi; mais je ne prétends pas à l'honneur dangereux d'être chef de secte; je mets en avant des idées morales et je suis récompensé de mes efforts quand je puis sentir palpiter auprès de moi quelque sympathie vive et affectueuse... » — A Ph. Busoni : «11 ne m'’appartient pas de juger les critiques ingénieuses que vous avez faites de Résignée dans le Temps... Ce dont je vous remercie sincèrement, c'est d’avoir parlé avec gravité des idées graves que j'ai émises ; elles sont bien vaguement esquis-
Sans rien avoir de l’exallation nerveuse de Drouineau, Emile Souvestre ne se fait pas une idée moins grave du roman. Qu'il y ait songé ou non, le manifeste qu'il publia d’abord dans la Revue de Paris’ et ensuite en tête de Riche el pauvre se présente comme une réplique à la préface désinvolte, impertinente de M':de Maupin. Il lui a donné toute la solennité désirable.
D'abord, un de ces vastes tableaux synthétiques à la mode depuis la préface de Cromwell, un tableau de l'humanité en quelques pages, pour arriver à cette conclusion que Souvestre, romancier, est l'héritier direct d'Homère et de la Bible, du Dante et de Milton... Au roman, «il appartient désormais de vulgariser les idées d'avancement, de les personnifier et de les faire agir pour leur donner en quelque sorte l’autorité de l’exemple. Comme l'épopée antique, il fournira au peuple des modèles, il lui résumera la science, il lui nommera les
sées, mais je crois trop à l'influence, à l'avenir de ma doctrine pour la compromettre avant le temps. Je n'ai point le désir de jouer un rôle; je m'efforce d’être utile par mes travaux sur la sociabilité. Les préventions mêmes qui circulent dans le public sur ce système religieux et politique me semblent des garants de succès, car il suffira de quelques explications pour les renverser. Mais j'ai besoin de descendre plus avant dans mon système par la réflexion, l'expérience du monde, puis la solitude. Vous soutenez avec esprit le système des convenances. Eh! monsieur, ne voyez-vous pas où l’atonie qui en résulte nous a conduits? Prenons garde de passer de la léthargie à de violentes convulsions; c’est là ce que je voudrais éviter, c'est là que portent toutes mes pensées, mes pensées de tous les jours. » (Lettres inédites.) 1. Tome XXXIV, 1836.
Dieux qu'il doit adorer. » Et l’aimable auteur des Derniers Bretons se sent pris d’un enthousiasme lyrique : « Politique, morale, philosophie, critique, histoire, tout sera de son domaine, il étendra sur tout ses draperies dorées el ses réseaux de fleurs... » Puis, il revient à la gravité et à la profondeur; il observe son temps : « la foule se désaccoutume des bagatelles sonores et devient pensive... »
On ne peut dire qu’il apporte à cette foule pensive rien de bien original, ni que les œuvres répondent aux promesses.de ce manifeste ambitieux. L’échelle de Jemmes, Riche el pauvre', ses deux romans sociaux sont d’une inspiration généreuse, mais l’exécution en est si molle et banale! Son pessimisme est découragé d'avance. À quoi bon marquer l'esclavage de la femme, ou l'injustice de la fortune, pour prêcher ensuite la résignation totale? E. Souvestre ne recule pas seulement devant l'esprit de révolte; il le condamne, il le trouve aussi injuste que l'injustice qu'il prétend redresser. Pas plus que les pauvres, les riches ne sont responsables de la misère humaine : les uns et les autres suivent leur route : « Avec plus de sang-froid, Antoine eût compris que l'inégalité était la loi éternelle des êtres, qu'il y aurait toujours des riches et des pauvres, comme il y avait des hommes heureux et des infortunés, des hommes sains et des infirmes, que