À Ad. Pictet, octobre
2. En passant à Marseille, au retour de Majorque : « Le docteur Cauvière lit l'Encyclopédie [nouvelle] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va dans toute la ville, prônant cette doctrine et il me remercie de l'avoir initié. » (A Mwe Marliani, 20 mai 1839).
3. Dans les romans que lui demande Buloz, elle travaille à « mettre plus de philosophie qu’il n’en pourra comprendre: il n'y verra que du feu, la forme lui fera avaler le fond. » (A Me Marliani, 22 avril 1839.) — Voy. Simon, dès 1836.
des orages ; il n'y a pas, entre eux, sujet à trahison, pas de désillusion, de colère ; le dégoût ne vient pas. En somme, elle lui a réservé le meilleur d’elle-même.
Les vieux amis de George Sand n'étaient pas sans éprouver quelque surprise de sa conversion philosophique. L’excellent Ch. Duvernet, son plus fidèle camarade, s'élait-il permis quelque scepticisme?... Le 27 septembre 1841, G. Sand lui adressa une longue lettre — une dissertation plutôt, ou une homélie. « Tu demandes à quoi sert la philosophie et tu traites de subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes et arrachée brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites un peu cavalièrement l’œuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon, d’Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc... etc... etc!... » Get elc. s'appelait Pierre Leroux.
C'est le temps où commençait de paraître cette Revue indépendante tout entière inspirée de sa pensée!.
1. Le 1° novembre 1841. — II faut signaler l'importance de ces années qui entourent 1840. L'Histoire de dix ans, de Louis Blanc, en 1841; les six volumes du cours de Philosophie d'A. Comte, de 1839 à 1842, les deux premiers volumes de P. Leroux, De l’humanilé, de son principe et de son avenir, 1840; les deux premiers volumes de Proudhon, De la propriélé, 1840-41 ; de Louis Reybaud, les Réformaleurs ou Socialistes modernes, 1840-43, et J. Palurot, 1842.
La rédaction, tout d’abord, était assez maigre, mais l’essentiel pour mener à bien une œuvre de ce genre est la cohésion. Aux côtés de l’apôtre, deux ou trois disciples seulement : George Sand, Louis Viardot et cet Hippolyte Fortoul qui depuis !‘... La littérature ici passait au se-
1. Le futur ministre de Napoléon IIT avait commencé par être l’admirateur de Lamennais et le disciple de P. Leroux. Mais déjà, en 1838. on pouvait douter, non de la sincérité mais de l'avenir de ses convictions philosophiques. Son roman, Grandeur de la vie privée, inspirait à P. Leroux des inquiétudes : « Le roman de Fortoul a paru hier [juillet 1838]. Je l’ai parcouru de l’œil en coupant les pages. C’est assez beau, mais paradoxal et un peu pédant. Notre ami établit un contraste entre l’ardeur décevante qui pousse les réformateurs et le bien qu’on pourrait faire en silence devant Dieu, dans l’intérieur de sa famille. Il nous vante donc l'amour de la famille. Maïs pense-t-il qu’on puisse purifier et sanctifi:r la famille sans sanctifier la grande famille, l’état, la société, le gouvernement? Que Simiane et Juliette, qui ont apparemment 20.000 livres de rentes aillent s’ensevelir dans la nature et s’absorber aux bords du lac de Genève dans un égoïsme à deux, je le conçois ; mais qu'ils y trouvent le bonheur pour toute leur vie, et cela même sans enfants, c’est ce que je nie. Voilà d’ailleurs une belle thèse quant au peuple! Faites-vous Simiane, trouvez une Juliette, ce que je vous souhaite, .et allez-vous-en vous faire idolâtrer sur les bords du lac Léman : vous serez fort utile à l'humanité et fort agréable à Dieu ! Ce livre me semble la fantaisie d’un jeune homme qui est dans la lune de miel et qui croit que cette lune durera toujours. Oui l'amour est bon et salutaire et il faut le purifier; mais il ne faut pas l’isoler de nos devoirs et de ce qui, avec lui, constitue la vie. Je crains pour votre jeune ami l'ambition du paradoxe. Au surplus, l'effet du livre sera bon sous d’autres rapports; car ce livre respire l'honnêteté, la moralité ; l’amour y est beau, noble, élevé ; Fortoul se montre artiste dans le vrai sens du mot. Son art est de bon aloi. C’est la pensée qui me semble fausse, la thèse philosophique faible jusqu’à l’ab-
cond plan; la poésie n'avait de prix qu'à la mesure de sa valeur sociale, Il n’était pas question d’adresser aux romantiques intempérants un appel qu'ils auraient négligé; moins encore d'offrir une tribune aux artistes à la suite de Gautier et à leur plasticisme honni : vains exercices d'école. L'art du passé, l'art mort devait céder la place à la seule poésie vivante, celle qui, jaillissant de l'âme du peuple, traduit ses aspirations, chante ses vertus, proclame ses droits.
Et, de toutes parts, surgirent les poèles prolélaires. Tous les corps de métiers furent à l'honneur : auprès du maçon toulonnais Poncy et du cordonnier Savinien Lapointe, F. Arago proposait à l'admiration un canut lyonnais, un potier d’étain, un tisserand, un travailleur de la campagne. Je ne parle pas du boulanger Reboul, du coiffeur Jasmin déjà glorieux, ni des muses ouvrières qui poursuivent le rêve de M"° Tastu ou de la pauvre Élisa Mercœur : celles-ci sont les victimes désignées. Mais George Sand triomphante découvre le génie d'un ouvrier en vidanges... « Si la profession qu'il exerce faisait reculer d'horreur certains oisifs, nous leur dirions que dans l'enfer de Rabelais,
surde. Mais le cœur qui a inspiré ces pages d’amour est chaud et généreux. Au surplus, vous lirez et vous jugerez ; moi je n’ai fait que jeter un coup d'œil. Vous trouverez dans ce livre des portraits d'amis, un de Charton entre autres, sous le nom de Cardan... » (Lettre inédite.) — Voy. un article de Sainte-Beuve sur H. Fortoul et le roman humanitaire, dans la Revue des Deux- Mondes (septembre 1838).
la’ belle reine Cléopâtre est laveuse de vaisselle!. »
Pierre Leroux avait appartenu jadis à la rédaction du Globe? et il avait été un des adeptes fervents du Saint-Simonisme primitif. Dès les premiers numéros de la revue, il essaya, sans grand succès, de ranimer ces sympathies lointaines. En même temps qu'aux philosophes, il s’adressait aux « politiques » — plus précisément aux libéraux du National. Il évoquait le souvenir des campagnes menées en commun; aux salisfaits ou aux découragés d'aujourd'hui, il rappelait leurs aspirations généreuses, leurs colères... Mais le fossé, désormais, était creusé. Le National d'Armand Marrast. avait sacrifié beaucoup de son radicalisme passé; une opposition railleuse lui suffisait et il redoutait les ardeurs révolutionnaires. Attentif aux scrupules de sa clientèle bourgeoise, il se défendait de toute sympathie compromeltante pour le communisme et toutes les « extravagances nées sur les ruines du Saint-Simonisme »; il protestait contre cet « abrutissement » qui ferait tomber sur le parti démocratique « l'indignalion ou le dédain*. » Encore moins pouvait-il admettre
1. Queslions d'art el de lillérature, p. 77. Voy. dans ce volume : Les poèles populaires (article de novembre 1841); Dialogues familiers sur la poésie des prolélaires (septembre 1842); Préface du Chantier par Charles Poncy (février 1844); Préface des poésies de. Magu (janvier 1845), Préface des Conteurs ouvriers par Gillaud (février 1849).
2. Le Globe, fondé le 15 septembre 1824 par Dubois et Pierre: Leroux.