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Michelet, Le peuple, 2° partie, chap

En somme, ce qu'on goûtait dans les Mystères — et dans le Juif errant et dans les Mémoires du diable de KF. Soulié — c'était une combinaison assez grossière de tout ce que le romantisme, depuis vingtans, avait apporté sous le nom de roman : intrigues d’une puérile extravagance, pittoresque facile et brutal, silhouettes sommaires, déclamations lyriques et sociales.

Mais le succès donnait à ces vieilleries une apparence de nouveauté'. Et c’est pourquoi Victor Hugo jugea bon d'intervenir et de prendre rang. Ce domaine était le sien et, puisque le public se passionnait pour cette forme encore du romantisme, il lui appartenait de donner le chef-d'œuvre du roman social, comme il avait donné jadis, avec Notre-Dame, le chef-d'œuvre du roman historique français.

L'idée première datait de longtemps, — du temps de Claude Gueux et du Dernier jour d'un condamné. Un plan, assez vague d'ailleurs, avait été établi, un acte passé avec les éditeurs Renduel et Gosselin le 31 mars 1832*... Mais le théâtre s'était emparé de lui, les grands recueils lyriques se succédaient, son attention se détourna du roman. En novembre 45 — et il est facile d'en deviner les raisons’ — le projet ancien

1. En 1843 aussi, se livre la grande bataille contre les Jésuites au collège de France. Michelet et Quinet donnent leur cours commun et leur livre parait en juillet. Le Juif errant commence en feuilleton au Constitulionnel le 25 juin 1844.

>. Voy. Historique des Misérables dans l'édition G. Simon.

3. Il faut ajouter que l'échec des Burgraves, toujours en 1843,

lui revint en mémoire et se précisa; un premier titre, les Misères, fut choisi et, pendant deux ans, le poète travailla activement à « son grand ouvrage‘ ». Par malheur, 48 l’interrompit encore, et ce fut la fièvre politique, les grands espoirs, la constituante et la législative, ce fut le coup d'état, l’exil, la guerre de pamphlets. Les fictions romanesques n'avaient plus d’intérêt; le manuscrit, de nouveau, fut enfoui dans les cartons pour y rester Jusqu'en 1860.

Quand le livre parut enfin, en 1862, le succès fut triomphal. Le poète avait réalisé cette puissante épopée démocratique que d’autres avaient rêvée; et peut-être il n’apportait rien que l’on püt dire nouveau, mais tout s’effaçait auprès de lui. Au reste la gloire littéraire n'était pas ce qui le touchait, il tenait du moins à l’affirmer : ce qui le préoccupait, ce n'était pas le roman lui-même, avec sa richesse extérieure et le déploiement magnifique de ses épisodes, c'était son àme profonde et la pensée qu'il y voyait vivante. Sur le rocher de Guernesey, il s'était senti devenir Dieu. Il avait pris le visage de ses dernières années, l’œil songeur, le vaste front auréolé; il se dressait en son attitude d’éternité. Une grande préface, datée du 14 août

l’a découragé du théâtre, et que les recueils purement lyriques sont interrompus de 1840 (Rayons et Ombres) à 1856 (Contemplalions).

1. Le 31 juillet 48, Charles Hugo annonçait dans l’Événement la publication prochaine.

et restée inachevée, offrait à l'humanité la révélation de sa philosophie religieuse et il écrivait à Frédéric Morin (21 juin 1862) : « Ce livre a été composé du dedans au dehors : l’idée engendrant les personnages, les personnages produisant le drame, c’est là en effet la loi de l’art... » Inclinons-nous : un poète qui commente son œuvre a le droit de tout y découvrir.

Donc, les disciples colportaient avec ferveur cet évangile. Les ennemis discutaient âprement, quelques-uns outrageaient. Cuvillier-Fleury, qui tâchait de garder son sang-froid, termina son premier article des Débats (29 avril 62) sur une observation judicieuse : « Ce livre, par sa tendance trop avouée, n’est pas seulement œuvre d'écrivain ; c’est l’acte d’un homme, j'allais dire l'acte d’un parti, une véritable démonstration de 1848. C’est bien tard... »

Il était tard, en effet. L'empire avait, depuis longtemps, calmé bien des ardeurs. Il ne restait plus grand chose, chez les écrivains-philosophes, de leurs espérances de 1840 ou 48. La Revue indépendante, la Démocratie pacifique avaient disparu dans la tourmente. Réfugié à l'étranger, au lendemain du coup d'état, P. Leroux renonçait et George Sand, privée de cet appui, ne pouvait que retomber dans ses incertitudes. Une fois de plus, elle évoluait, avec une sincérité toujours égale, et s’'éloignait de la lutte, au moment même où V. Hugo y consacrait toutes les forces de son génie. Elle était d’ailleurs préparée à cela, ayant, dès 18/44, témoigné

de sa sympathie pour le prince Louis; pleine d'illusions généreuses, elle comptait sur lui pour instaurer le règne de la liberté. Son enthousiasme républicain devint aisément un bonapartisme très résigné : « Le peuple accepte, nous devons accepter... » formule commode de ralliement‘.

Désormais, il n’est plus question, pour elle, de révolte, de propagande sociale, ni de la mission du romancier. « Des théories ? nous en avons trop fait et nous sommes tombés dans la dispute qui est le tombeau de toute vérité, de toute puissance...?. » Idéaliste, elle le sera toujours, mais son idéalisme se fait bourgeois; il ne lui dictera plus guère que d’aimables récits d’un romanesque paisible. Le programme de 1842 est oublié. Tranquillement, la préface de Mont- Revéche déclare : « le roman n’a rien à prouver » et, comme elle n’est pas femme à se contenter d’un mot ou à s'inquiéter d'une contradiction, elle développe sans embarras : « Je demande ce qu'un fait a jamais prouvé et je défie bien qu’on me réponde... Que le bon triomphe du mauvais à la fin, ou que le méchant mange le juste, que la veuve se console ou meure d'une fluxion de poitrine, que le traître fasse fortune ou qu'il aille aux galères, que l’homme vertueux soit récompensé par la société ou par le simple

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