mode du pays, on s'y prend d'avance
Telle tille qui n"a pas encore eu l'honneur de voir pointer, même de loin, la plus petite demande en mariage, a déjà son armoire particulière, où s'entassent, en hautes piles, nappes, serviettes, beaux draps blancs et le reste. L'homme des champs est comme le rat des champs; il aime à se sentir pourvu et ses armoires sont des greniers.
Margaretha ne fut donc pas trop surprise quand elle entendit parler de trousseau. Elle n'en fit pas moins une petite moue d'enfant gâtée, qui n'annonçait rien de bon ; mais Barbara tint ferme cette fois.
Il y avait en réserve dans l'ar-
moire trois pièces de toile, le lin de deux ans. Elles furent apportées sur la table; on en mesura la longueur, la largeur; on soupesa la toile de la main pour en apprécier la qualité, et remontant d'année en année, on passa en revue toutes les filles de Weggis dont le trousseau valait la peine d'être noté.
Dès le lendemain soir. Margaretlia se mit à l'œuvre. On commença par couper une petite pièce de vingt-quatre braches, qui devait donner trois beaux draps. Après les ciseaux vint l'aiguille, qui prit du temps à enfiler; puis l.i b.itelière entama
DE POSTCNF.N' 15 ^
un ourlet de long, non sans bouder et rechigner. Avait-on jamais vu un ourlet pareil? Il y en avait pour la moitié de riiiver.
La mauvaise humeur aidant, le fil s'embrouilla dès les premiers points.
— Et d'une! ricana Tobie du haut de son poêle.
— Je voudrais bien t'y voir, méchant troupier ! Crois-tu que va aille comme la rame?
Margaretha recommença. Cette fois, elle prit garde à son fil ; mais elle n'avait pas avancé d'un doigt que l'aiguille sautait.
— Et de deux ! dit Tobie.
Elle essaya de fredonner une
chanson pour se donner du cœur à l'ouvrage; mais qui donc
a jamais chante en cousant?
Qiiel rhythme s'ajuste au cheniinement de l'aiguille? Plus la batelière chantait, plus l'aiguille battait la campagne.
Elle en était encore aux premiers essais, lorsqu'il arriva deux garçons du village.
— Tiens, dit l'un, un trousseau ! Est-ce que Grite se marie?
— 11 fiut d'abord que notre patronne apprenne à coudre, grommela Tobie.
Grite eût volontiers posé son ouvrage; mais elle n'osa, surtout après le mot de Tobic.
Elle servit les deux visiteurs, puis se remit à la besogne et s'y appliqua de son mieux; mais l'aiguille ne piqua pas
DE POSTUNF.N 8)
plu.^ jv.,-.;^, vt le tu ne s entortilla pas moins.
Quand le coucou sonna dix heures, Margaretha poussa un soupir de soulagement.
— Jésus-Dieu ! c'est-il pesant, cette aiguille ?
Pendant qu'elle s'exclamait ainsi, un des garçons lui enleva sa toile d'un tour de main. Ce fut pour le coup qu'ils eurent de quoi rire.
J.iniais ligne réputée droite ne festonna plus gaillardement que l'ourlet de la batelière.
Tantôt l'aiguille avait fait de longues enjambées, tantôt elle avait cheminé sur place. Quelquefois le fîl était resté lâche dans la main ; plus souvent il s'était tendu à tout rompre.
Margaretha n'était pas de trop bonne humeur; mais elle ne put s'empêcher de rire avec les autres : c'était justement l.i même chose que ce certain jour où elle avait appris à ramer.
— Bah ! dit-elle, revenez seulement dans huit jours.
Ce disant, elle arracha la toile des mains des railleurs.
Au bout de liuit jours, un premier drap, base <i'une pile naissante, prenait place dans l.i grande armoire. Margaretha avait travaillé comme à la tâche. Cependant, quelque bonne volonté
UE POSTUXEN 87
qu'elle y mit, clic ne devint jamais habile.
Les bateliers connaisseurs admiraient le sillage du bateau de Postunen; mais les filles de Weggis tenaient en beaucoup moins haute estime les ourlets de Margaretha.
— Belle toile, petit travail !
disait-on au village. Le trousseau de Postunen fera plus d'honneur au tisserand qu'à celle qui l'a cousu.
Heureusement que Katharina- Barbara, dont les yeux faiblissaient, voyait mal les imperfections de l'ouvrage. En revanche, elle voyait fort bien que les draps commençaient à s'étager en pile, et que les nappes taisaient bonne figure à côté.
A T E L I li R F.
Chaque fois qu'on ouvrait l'armoire, elle y jetait un regard furtif et mesurait les progrès accomplis.
Qjiand les garçons de Weggis apprirent que Margaretha travail- I.ut à son trousseau, ils ne se demandèrent pas s'il y avait à redire aux arrière-points; ils pensèrent que la belle sauvage
s'apprivoisait, et leurs assiduités redoublèrent. C'était d'ailleurs la saison.
A la campagne, c'est en hiver que les amourettes vont leur train : il y a trop de besc^ne en été.
L'avant-veille de Noël, Margaretha revint du bateau, sautant comme un oisillon échappé.
— Qu'y a-t-il ? demanda Katharina-Barbara.
— Encore un, Mutterli, encore un 1
— Qui ? dit la mère avec un pressentiment qui lui serra le coeur.
— Le plus beau parti de Weggis.
— 11 y a plus d'un beau parti à Weggis.
DE POSTUNKN 93
— Le plus beau de tous.
— Dominique!
— Dominique!
— Et tu l'as refusé?
— Comme les autres.
La distance était grande entre Dominique et Margaretha ; mais les rêves de l'ambition maternelle n'ont guère plus de mesure que ceux des jeunes filles dont la tête bout à seize ans.
Dominique était justement le prétendant désiré, l'époux de choix rêvé pour Margaretha. Il possédait maison au village et de beaux biens à l'entour, sans compter un vaste domaine sur la colline, en amont de Postunen.
Aucun n'avait meilleure réputation auprès des mères qui son-
geaient à marier leurs filles. Il était sobre, rangé, travailleur, toujours debout le premier.
Il venait quelquefois à Postunen , et Katharina- Barbara l'avait surpris regardant sa fille à la dérobée. Il ne lui en avait pas fallu davantage pour bâtir mille châteaux en Espagne, que la terrible enfiint venait de renverser d'un souffle.
— Dis-leur donc qu'ils m'attendent, toi qui a tant envie de me marier! s'écria Margaretha.
Si jamais j'en aime un, il n'aura pas besoin de venir me faire les yeux doux dans mon bateau. Je veux assez le lui dire.
Tout en parlant, elle voulut avoir recours aux caresses; mais sa mère la repoussa avec colère.
DE l'OSTUNEV 95
— Le plus honnête garçon de la paroisse! Dominique! Jésus- Dieu!... Et moi qui avais tant prié la Sainte - Vierge de te mettre au cœur un grain de bonté pour lui I
Grite avait plus de dix-sept ans, et c'était la première fois que sa nu-re la grondait.
-Mutterli, dit-elle, je n'ai jamais entendu que du bien de Dominique; mais l'amitié, ça ne se commande pas.
— Voilà comme vous êtes, folles têtes de jeunesse! Que vous faut-il donc pour aimer quelqu'un? Est-ce pas assez de l'honnêteté?... Grite, c'est ta mère qui te le dit, tu es trop fière de ta beauté. Quand tu auMS refusé tous les honnêtes
garçons du village, tu finiras par épouser un mauvais sujet qui saura conter fleurettes.
Margaretha se sentit piquée.
— Ma mère, je voudrais bien vous faire une question.
— Quoi?
— Vous aimiez mon père quand vous vous êtes mariée?
— Si je l'aimais? Par la Sainte- Vierge, je n'en sais trop rien. Il m'aimait, lui, et c'est l'essentiel... Mais, pour sûr, je n'étais pas comme toi, à ton âge. J'étais une bonne fille, moi.
Qpand j'ai vu que c'était un honnête garçon, je me suis dit que je serais heureuse avec lui, et je n'ai pas raisonné plus loin.
Quand on se conduit bien et qu'on a pris accoutumance l'un
DE POSTUNEN 97
avec l'autre, on s'aime toujours assez.
— Mon père n'aurait pas pensé comme ça.
— Ça se pourrait, reprit Barbara. Il était tout comme toi, ton père, excepté qu'il jasait moins. Mais pour les hommes, c'est différent. Il faut qu'ils vous aiment les premiers; autrement, ils sont trop volages.
A ce moment, on heurta à la porte. C'était un pèlerin attardé, qui demandait le bateau de Postunen. Il ne pouvait venir plus à propos. Margaretha courut au rivage.
Au retour, en plein lac, elle laissa tomber les rames, et se mit à rêver. Puis elle se dirigea vers le rocher de la madone, et
y fit une station plus longue encore que de coutume.
— D'où viens-tu? lui demanda Barbara dès qu'elle parut sur le seuil.
— J'ai posé les rames en revenant, et je me suis mise à regarder le lac, qui est tout gris, ce soir.
— Belle occupation, quand on a une mère inquiète au logis !
— C'était pour penser à ce que vous m'avez dit, Mutterli.
— Et qu'as-tu pensé si longtemps?
— J'ai pensé que je ferais ce que je pourrais pour aimer Dominique; mais si ça ne me réussit pas, vous, Mutterli, vous ne me ferez point de reproches,
DE POSTUXnN 99
car je suis sure que mon père, qui dort sous sa croix de bois, n'en serait pas content.
Un rayon d'espérance brilla dans les yeux de Barbara. Comment ne pas aimer Dominique, si seulement on en prenait la peine?
Elle embrassa Gritc sur les deux joues. Peu s'en fallut qu'elle ne lui demandât pardon de l'avoir grondée trop fort.
Margaretha tint parole; mais quand le coeur des jeunes filles se donne à tîche d'aimer, il a coutume de travailler à contrefin. Vainement elle repassait dans sa mémoire tous les mérites et toutes les vertus de Dominique ; c'était toujours ce même Dominique, contre lequel
lOO LA BATELIÈRE
il n'y avait rien à dire, sinon qu'elle ne pouvait pas l'aimer.
Un soir qu'elle revenait en bateau, avec Tobie, et qu'elle rêvait, — car elle était devenue rêveuse, — il lui échappa une exclamation singulière :
— Un sournois, vous dis-je!
— C'est-il de moi que vous parlez? demanda Tobie.
— Jésus-Marie ! Je t'avais oublié, Tobie, et je me parlais toute seule.
— Si notre bourgeoise le permet, je lui dirai bien à qui elle pensait.
— Moi?
— Notre bourgeoise pensait k ce monsieur Dominique, qui I.t guette tous les jours, de sa grange, là-haut.
DE POSTUNEX lOI
Ma:g.irctlu tressaillit.
— Savez-vous que ce monsieur Dominique m'a entrepris l'autre jour, comme nous revenions ensemble du village, pour savoir s'il y a des dettes sur votre bien? Vous ferez comme vous voudrez, notre bourgeoise ; mais si jamais vous l'épousez, vous me donnerez d'abord mon congé; car foi de troupier! je ne veux pas être de cette noce.
— ^ Et qui t'a dit que je songe à l'épouser?
— Oh! on sait assez ce qui se dit.
— Mettons qu'il veuille m'épouser. Qu'est-ce que ça lui ferait qu'il y eût des hypothèques sur notre bien? Il est assez riche pour laffranchir.
— Mal raisonné, notre bourgeoise, mal raisonné! C'est un avare, votre monsieur Dominique, et c'est bien malgré lui qu'il vous aime. Mais que voulez-vous? Vous l'avez ensorcelé, comme tant d'autres. Par exemple, ce n'est pas le plus heureux des hommes, car s'il enrage d'amour après vous, il n'enrage pas moins que vous ne soyez pas aussi riche que lui, ce qui fait qu'il ne peut jamais se mettre d'accord... Je suis bien hardi de vous parler ainsi, notre bourgeoise; mais pourquoi ditesvous vos affaires tout haut, comme s'il n'y avait que les étoiles pour vous entendre?
Depuis ce jour, Margaretha !ic se donn.i plus la peine
DE POSTUNEM lOJ
u .luncr i>>oimiiiijuc. Le lac gris, le ciel bleu, la .madone du rocher, la croix de son père, tout lui disait : « C'est un sournois ! »
Mais Dominique ne se tenait point pour battu. L'idée qu'une pauvre fille pût le refuser, dépassait et renversait tout ce qu'il avait jamais acquis de notions sur les choses divines et humaines. Il fit tant, par chemins et manières, qu'il lia amitié intime avec Thomas-Casimir et même avec Jérémias, quoique ce dernier, que l'ambition d'argent rongeait aussi, n'eût pas trop de goût pour ceux qui étaient plus riches que lui.
Un soir qu'il ét.iit seul avec eux, causant de bonne amitié et
vidant un verre de compagnie, il leur conta sa mésaventure.
Thomas-Gîsimir, qui était replet, faillit être pris d'une attaque d'apoplexie, et Jérémias en laissa tomber sa pipe d'effroi, ce qui ne le rendit pas plus indulgent pour Margaretha, car c'était une pipe de prix. Le lendemain, Thomas-Casimir ne fut point paresseux sur la route de Postunen. Il ne trouva que Barbara, qui avait heureusement de quoi désarmer sa colère. Ce n'était qu'une question àe temps ; Grite faisait ce qu'elle pouvait pour l'aimer.
— Seulement, disait la veuve, ÇA n'avance à rien do li brusquer.
Demi-heure après, Margaretha
DU POSTUNEN 105
suppliait sa mère de ne plus songer à ce mariage.
— Alors, va le dire à ton oncle, répondit Barbara. Pour moi, je ne l'oserai jamais.
— J'y '^'•lis, reprit Margaretha.
Ce n'est pas une vie de se tourmenter le coeur tous les jours et toutes les nuits.
Elle sortit; mais au lieu d'aller chez Thomas-Casimir, elle se rendit chez le curé. Il eut quelque peine à comprendre cette répugnance invincible pour un jeune homme que toute fille de Weggis eût été Hère d'épouser; mais il était trop instruit des choses du cœur pour pousser l'insistance au-delà des justes limites. Il promit à Margaretha de lui venir en aide : mais il
io6
LA BATELliiRE
eut beau faire, il n'obtint rien, ni des uns ni des autres,
— Il faudra qu'elle dise pourquoi, répondit Dominique.
Alors commencèrent pour la batelière de Postunen des jours de tribulations, pendant lesquels on n'entendit pas un chant s'échapper de ses lèvres. Ils y vinrent, chacun à son tour, celui-ci avec des prières, celuilà avec des menaces, tous lui reprochant de vouloir mener sa mère au tombeau.
Margaretha ne donna d'explications à personne. Quelles explications eût-elle données?
Quant à Dominique fusa obstinément de k- voir.
HIlc disparaissait dès qu'on le signalait sur le chemin
DU posruNF.x 107
tuiicn, ce i quoi les yeux de Tobie servirent grandement.
Seule Barbara ne fit point de reproches à sa fille. Elle l'avait promis; mais il était focile de voir qu'elle dévorait en silence un chagrin cruel.
Heureusement que le curé redoublait ses visites, ce dont Margaretha le bénissait dans son cœur, car chaque fois qu'il avait passé. Barbara était plus tranquille et plus résignée.
Les hirondelles reparurent, l'herbe des prés s'émailla de fleurs nouvelles, et déjà les cerisiers, vêtus de leurs blanches corolles, en secouaient sur la terre la neige odorante et légère.
Barbara parut renaître avec les beaux jours; ses joues livides reprirent quelque couleur, et l'on vit de temps en temps passer un sourire sur ses lèvres.
Quant à Margaretha, ce renouveau de la nature fit sur elle le même effet que sur les oiseaux et les fleurs. Voyant sa mère plus sereine, elle sentit sa tristesse se dissiper peu à peu.
La jeunesse n'est pas faite pour les longs chagrins.
La gaité renaissait donc à Postunen : mais on n'y parlait plus du trousseau.
C'eût été, pour Barbara, un entretien de méhincolic que la vue de ce beau linge, condamné à s'enfouir sans espoir dans une
DE POSTUNEN II}
armoire vermoulue. D'ailleurs, la saison s'annonçait bonne.
Les allants et venants étaient nombreux, et, malgré l'échec de Dominique, les amoureux ne se faisaient point rares. Il y a partout des courages qu'excite la difficulté. Mais, comme autrefois, ils y perdaient leur peine.
Un jour du mois de mai, le bateau de Margaretha fut assailli par un violent orage. Elle l'avait bien vu venir; mais elle avait trop compté sur la vitesse de ses rames. Elle s'était fait pour ces occasions un costume consistant en un chapeau de feutre à larges bords, et une peau de chèvre, en guise de manteau, percée de deux trous pour les bras.
Ce tut dans cet équipage qu'elle aborda à Altstad. L'orage redoublant de violence , elle courut s'abriter chez le batelier, son confrère. Elle entra comme un tourbillon, riant aux éclats et regardant ses jupes ruisselantes. La chambre était pleine de gens attablés.
— Sergent, dit l'hôte, voilà justement la batelière de Postunen ; vous pourrez faire la traversée en retour; ça ne coûte que moitié prix.
Ces paroles s'adressaient à un personnage très entouré, assis au fond de la chambre.
Ce n'était rien moins qu'un garde-suisse, au service de France, en grand uniforme : habit rouge, épaulcttcs blanches, le bras cou-
DEPOSTUNF.N 115
vert de galons et la poitrine chamarrée de brandebourgs.
C'était le second garde-suisse que Margaretlia voyait en sa vie. Elle en avait vu un à Lucerne, dans sa plus tendre enfance, et ce lointain souvenir s'était embelli, d'année en année, de tout ce qu'elle avait ouï de cette poignée de braves, au service du roi de France.
Aux yeux de tous les Suisses, mais particulièrement de ceux des anciens cantons : Lucerne, Uri, Schwyz, Unterwald, cet uniforme symbolisait la vaillance helvétique, et ce n'était point pour eux un petit événement que de le rencontrer, par hasard, dans les sentiers de leurs montagnes.
Il6 LA BATELIÈRE
Margaretha n'eut pas plus tôt vu le sergent, que le cœur lui battit à l'idée qu'elle allait traverser le lac avec un de ces héros dont la gloire était grande dans toutes les paroisses de son pays.
Les belles filles ont toujours aimé les hommes vaillants.
La dernière goutte de pluie n'était pas encore tombée que Margaretha et le garde-suisse s'embarquaient pour Postunen.
Mais, une fois en bateau, il arriva ce à quoi on ne se serait jamais attendu, savoir que le sergent, assis à la proue, ne cessa pas de regarder la rive dont on s'approchait, tandis que Margaretha, honteuse et piquée, ne regardait que le sergent.
On était à moitié l.ic, et il
nn PosTUNKV 117
n'y avait pas eu encore une seule parole échangée.
« Il laut pourtant que j'entende le son de sa voix », pensa Margaretha.
— Sergent, dit-elle, non sans un léger tremblement, vous venez de loin, à ce qu'il parait?
— C'est pourquoi on a hâte d'arriver.
Si le sergent avait le parler bref, il avait la voix belle, une voix d'homme , sortant tout droit de la poitrine.
Margaretha aurait bien voulu l'entendre une seconde fois; mais longtemps encore elle rama sans autre entrelien que celui de la vague morte, qui chipotait sous la proue.
Que cherche-t-il donc au ri-
Il8 LA BATELIÈRE
vage? Une paj'se, peut-être?
Cette idée ne fut pas trop agréable à la batelière de Postunen ; mais elle n'en eut que plus grande envie de le voir en face et d'obtenir de lui au moins un regard.
— Dites donc, sergent, repritelle de sa voix la plus agaçante, savez-vous qu'on devient taciturne par là-bas?
— On garde le silence dans les rangs,
— Ça doit être bien ennuyeux.
— C'est pourquoi les filles ne s'engagent guère.
Margarethase mordit les lèvres, et l'entretien en resta là.
On aborda.
— Q.u'est-ce qu'on vous doit, mamselle ?
DE POSTUXEM II9
Margaretha ne s'attendait point à cette question, la première qu'il lui adressât.
— Tout ce que vous voudrez, dit-elle, sans savoir ce qu'elle disait.
— On est pas si riches, nous autres.
— C'est dix kreutzer. le passage.
— L'hôte d'Altst.id parlait de moitié prix pour le retour.
— ^ Pardon, dit Margaretha de plus en plus troublée... Vous êtes pressé, vous paierez en repassant.
— Qui vous a dit qu'on repasserait r
Margaretha sentit ses joues devenir rouges comme le feu ; sa tète se brouillait.
I20 LA BATELIERE
— On n'a pas coutume de laisser des dettes derrière soi, reprit le sergent en posant une pièce de dix kreutzer sur l'avant du bateau... Adieu, la batelière !
Quand Margaretha revint à elle-même, le sergent était loin déjà.
Elle prit la pièce de monnaie et la mit à part, de peur qu'elle ne se confondit avec les autres.
Puis elle amarra le bateau, chargea ses rames et regagna le logis. Mais de tout le reste du jour, elle ouvrit à peine la bouche, et Balthazar dut s'endormir sans le plus petit bout de chanson.
Cependant il n'était bruit k
1)1- POSrUXIiN 121
Weggis que d'un sergent aux gardes-suisses de France, qui avait traversé le village, sans s'arrêter.
Tout le monde s'était mis aux fenêtres pour le voir passer; mais il marchait d'un pas si prompt et si décidé que personne n'avait osé l'interroger.
Le lendemain, les gens bien informés assurèrent qu'il se nommait Elias Kamenzind, et qu'il était de Gersau, comme tous les Kamenzind. ce qui ne laissa pas de diminuer l'intérêt qu'on lui portait, car les Gersoviens ont petit renom dans les paroisses voisines. On ajoutait que sa mère s'en allait mourant.
et que, par faveur spéciale, il avait obtenu pour la revoir un i6
congé d'un mois. Il devaii a\uii mis huit jours pour le voyage, et comme il lui en fallait autant pour le retour, il repartirait dans une quinzaine.
Quand Margaretha entendit ces nouvelles, elle eut un regret mortel d'avoir importuné le beau sergent taciturne. C'était à sa mère qu'il songeait, et il avait bien autre chose à faire qu'à regarder ramer une fille à l'arrière d'un bateau.
Pendant ces quinze jours, on ne reconnut plus la batelière.
Elle ne retrouvait son babil que le soir, quand Tobie étai sur le poêle. Alors clic tâchai
I)F. rOSTUNl-N 123
d'amener I.1 conversation sur le service militaire, et sur la vie qu'on menait dans ces pays lointains.
Les récits de Tobie étaient peu rassurants; mais il en est des garçons comme des filles :
il y en a d'uns et d'autres, et quant au sergent Kamenzind, il suffisait de le regarder pour savoir à quoi s'en tenir, tout Gersovien qu'il fût.
Celui-là, du moins, n'était pas un sournois, un de ces éventés, légers de tète et de cœur, qui trompent au régiment celle qui les attend an pays.
Margaretha n'en était jamais plus persuadée que lorsqu'elle avait rendu ses dévotions à la madone, ce qu'elle fit matin et
soir, pendant ces quinze jours, sans jamais y manquer.
On ne fut pas sans être exactement informé du jour où le sergent se remettrait en route pour la France. La nuit qui précéda fut longue pour Margaretha. Elle en profita pour sonder son cœur.
Elle aimait le beau sergent, et elle était décidée à le lui dire. Elle ne se flattait guère de lui inspirer une de ces amitiés qui naissent soudainement, comme était née celle qu'elle sentait pour lui.
Ce n'était pourtant pas impossible, à moins qu'il n'eût le cœur déjà pris. S'il en aimait une autre, il le dirait. c.»r il était la loyauté même
DE POSTUN'EN 12$
lisait sur sa ligure. S'il était libre, pourquoi ne se donneraitil pas? Quand on est fait pour se comprendre, on se devine avant de se connaître. Au moins se souviendrait-il de la batelière de Postunen, là-bas, au régiment, quand il rêverait du pays?
L'amour ne peut-il pas naitre ainsi, par association de souvenirs? D'ailleurs, l'occasion était unique. Il fallait en profiter, ou se résigner à aimer sans espérance.
Avant l'aube, Margaretha fut debout. Elle passa du temps à sa toilette. Il n'y avait pas dans
126 LA BATELIÙRE
sa garde-robe de chemisv.u^ ..3.^^/; blanche à son gré.
Une jupe de fine indienne remplaça celle des jours ordinaires, et le plus beau des œillets du jardin brilla sur son corsage noir.
Katharina-Barbara poussa une exclamation de surprise en la voyant entrer.
— C'est que j'ai pense, dit la batelière, que si je trouvais une bonne occasion, j'irais à la ville aujourd'hui. Il y a ce trousseau qui dort, et le fil manque, tu sais.
Il se présenta plus d'une occasion pour Luceme, mais elles ne furent pas du goût de Margaretha.
Trois fois elle avait pa<»sé le
UE POSTUNEK 127
i.K. >.iiib .uitr piub loin qu Altstad. Avec quelle impatience elle était revenue, sûre, chaque fois, que le sergent l'attendait !
Avec quelle émotion elle épiait tous les bateaux filant au large, craignant d'y voir briller l'uniforme rouge! Dieu! que les jours d'attente sont longs, et combien il y a de minutes dans une heure quand on les sent pos&er toutes !
Le soleil baissait. Margaretha se fit violence pour aller servir le repas du soir. Mais à peine y était-elle qu'on entendit un pas sur l'escalier.
dit une voix qu'elle n'eut pas de peine à reconnaitre, quoi-
128 LA BATtHÈRE
qu'elle ne l'eût pas entendue autant qu'elle aurait voulu.
— On y va, répondit-elle.
Comme elle traversait la prairie
qui s'étend jusqu'au rivage, le sergent marchant devant elle, Tobie se trouva sur son chemin.
— Il n'est pas prudent de se mettre en route seule ce soir.
— Pourquoi ?
— 11 V a de l'orage dans l'air.
— De l'orage?
— C'est pas au ciel qu'il faut regarder, mais vers la grange, là-haut.
— Quelle grange?
— Celle à monsieur Dominique, je pense.
Elle haussa les épaules et poursuivit sa route. L'instant
F) F POSTIM N" I2q
d'après, le bateau glissait sur le lac.
Le soleil venait de saluer d'un dernier rayon les sommets des montagnes, et le ciel commençait à pâlir à l'orient; mais, au zénith et à l'ouest, s'embras,iient les pelotons innombrables d'une armée de nuages pommelés, dont le lac, miroir aux mille facettes, léfléchissait tous les feux.
Splendide féerie : incendie au ciel, incendie sur les eaux.
D'ailleurs, soirée calme et douce.
Quelques vaguelettes murmuraient au passage du grand bateau plat, et la brise aniédie portait au loin, avec les parfums de la rive, les notes perlées des oiseaux chanteurs qui s'entre-
130 LA BATELIKRE
répondiiient dans les bu>..iyt.-b uc Postunen.
Margarctha, debout à l'arrière et la face tournée vers le couchant, recevait en plein le rayon du ciel empourpré, tandis que le sergent, toujours assis à la proue, n'avait pas besoin de tourner la tête pour saluer le rivage natal. Elle sentit qu'il la regardait ; elle sentit aussi comme une lueur à ses paupières, et elle n'osa plus lever les yeux.
Cependant elle avait bon courage. En saluant la madone du regard, elle avait cru entendre une voix qui disait : « Ne crains rien, c'est moi qui ai tout fait ».
Mais la traversée devait être longue; elle avait du temps, et puis il faisait trop jour.
DU PosruKUN 131
La rame allait nonchalamment ù la rencontre de la vague assoupie. Cependant le rivage s'éloignait; déjà l'on n'entendait plus le chant des oiseaux de la côte, et le silence régnait toujours sur le bateau de Postunen.
— Nous sommes de vieilles connaissances, pensa Margaretha, il me dira bien deux mots; alors ce sera le moment.
On était à mi-lac. Les premières ombres de la nuit envahissaient toutes les zones du ciel, et il ne restait qu'une barre d'or au couchant... Mais le sergent n'avait pas encore dit le premier des deux mots attendus.
Margaretha jeta un regard sur les deux rives, et voyant celle d'Altstad plus rapprochée que
132 LA B A T i: L 1 E R E
celle de Postunen, clic .>^ j.n ..
trembler. Plus elle tremblait, moins elle pouvait parler.
Trois minutes, deux peut-
ctre !.., effort.
— Beau sergent ! . . .
Qu 'avait-elle dit, beau sergent? Est-ce qu'une fille qui se respecte parle ainsi à un soldat?
DU POSTUNIN 135
— Qu'y a-t-il à votre service, belle enfant?
La voix du sergent était si douce que Margaretha reprit confiance.
— Si vous le vouliez, je vous mènerais bien jusqu'à Lucerne...
Dieu sait comme elle rougit; mais la nuit la couvrait de son voile,
— Merci, dit le sergent; on va plus vite à pied.
On abordait; il n'y avait plus à donner que trois ou quatre coups de rame.
— Sergent...
— Eh bien?
— C'est que l'autre jour...
Vous savez, quand vous avez passé la première fois... Il faut que je vous demande bien
pardon... Je ne savais pas...
Elle voulait lui demander pardon pour l'avoir importuné de son babil ; mais sa langue s'embarrassait, et le sergent ne comprit pas.
— Bagatelle ! dit-il. D'ailleurs, c'est facile à réparer. Tenez, je vous paie moitié prix aujourd'hui. Ça reviendra au même.
Les genoux de Margarctha fléchirent, et sans le banc de l'arrière, qui se trouva prêt pour la recevoir, elle serait tombée.
Comme au même instant la longue proue carrée se heurta aux cailloux du rivage, le sergent crut que c'était l'effet d'un abord.ige trop brusque.
Il déposa cinq kreutzer sur le
bord du bateau, cl sauta IdgtJrcment sur la grève.
— Adieu, la belle, et tenezvous en joie, dit-il en la saluant de la main. Nous autres, soldats, on sait bien quand on part; mais on ne sait pas quand on revient.
Il s'éloigna sans que la batelière eût répondu. Quelques minutes après, lorsqu'elle n'entendit plus le bruit de ses pas sentier, elle poussa un >:ri involontaire.
Une fenêtre s'ouvrit à la maison voisine.
— Qu'v a-t-ilr deniand.i une voix.
Margarctlia ne répondit qu'en saisissant ses rames et gagnant le large. Mais bientôt, n'ayant
plus le cœur de ramer, elle se laissa retomber sur son banc; puis, saisie d'un transport soudain, elle courut à l'avaut du bateau, prit les cinq kreutzer et les jeta dans le lac avec fureur.
Il lui vint un violent désir de s'y jeter, elle aussi. Mais, comme elle regardait l'eau, elle y vit le reflet d'une lumière. C'était la lampe de Postunen, la lampe de
11 n'y a point de mesure au temps qu'elle passa ainsi. Tout à coup, elle entendit un bruit de rames à quelques pas. Un bateau venait droit à elle.
— Q.ui va là r cria-t-elle d'une voix forte.
Point de réponse...
Aussitôt elle se rappela les propos singuliers de Tobie, et iîxa un regard perçant sur le rameur dont la silhouette se dessinait dans la nuit.
Saisir une rame et repousser vivement l'embarcation qui tentait cet audacieux abordage, fut l'afliiire d'un instant.
Mais Dominique — c'était bien lui — montait un de ces légers bateaux de promenade, comme il n'y en avait alors que dans le seul port de Lucerne.
Inutile de vouloir fuir! Il revint à la charge.
Margaretha, cette fois, se borna à fliire dévier la proue, puis,
140 r.A BATELIÈRE
d'un grand coup, porté de flanc, elle imprima à la frêle embarcation une secousse capable de la faire chavirer. Peu s'en fallut que Dominique ne fût jeté à l'eau.
La batelière profita du moment pour s'éloigner; mais Dominique, bientôt revenu de sa frayeur, fondit sur sa victime une troisième fois. Il s'arrêta au moment de l'atteindre, et se mit à tourner autour d'elle, assez loin pour être à l'abri de la rame, assez près pour profiter du premier moment favorable, et joindre d'un tour de main le lourd bateau, incapable de fuir.
— Que me voulez-vous? dit Margaretha.
nr POSTUNEN I |T
— Je veux Siivoir pourquoi tu ne veux pas de moi.
Margaretha poussa un cii d'appel et d'alarme.
— Crie tant que tu voudras.
La nuit est sombre et le rivage est loin... A propos, que faisaistu là à rêver sur l'eau? Etait-ce le repentir qui commençait à te prendre?...
Margaretha poussa un second cri, plus retentissant. Une voix répondit.
— C'est Tobie, je suis sauvée !
Et elle appela de toutes ses
forces :
— Tobie ! Tobie !
La réponse ne se fit pas attendre. De seconde en seconde la même voix retentissait plus distincte.
142 LA BATELIÏ^PF
Dominique, voyant la partie perdue, s'enfuit de toute la vitesse de ses rames.
Tobie fut bientôt là. Devinant le danger que courait sa maîtresse, il n'avait point eu de repos jusqu'à ce qu'il se fût procuré une embarcation quelconque, et, à la nuit tombante, il était venu prendre position à égale distance des deux rives, l'oreille au guet.
— Je vous le disais bien, qu'il y avait de l'orage en l'air.
C'était pas pour rien, ce bateau de promenade. Où est-il. le l.iclie?
— Inutile de le poursuivre.
Une coquille de noix!
— On le trouvera demain, notre bourgeoise.
DU l'OSrUXKX I I 5
Margaretha était à bout de forces. Tobie attacha les deux bateaux l'un à l'autre, et rama pour la batelière.
Au moment où ils mirent pied à terre, Margaretha serra la main du vieux soldat.
— Tu ne diras rien à ma mère, Tobie.
— Notre bourgeoise, il y a des juges à Weggis.
— Dieu le trouvera bien.
— Il ne sera pas dit qu'un pareil coquin rôde librement au soleil, comme font les honnêtes gens.
— Ça n'avance à rien de se mettre à la langue du monde.
— Alors, j'ai une demande i vous faire, moi.
— Laquelle >
A BATELIÊRH
— De ne plus retourner seuK sur l'eau, le scir.
— Sois tranquille, je me U suis promis.
Depuis ce jour, les passagers qui s'embarquaient à Postunen ne reconnurent plus leur batelière.
Adieu les chansons, les roulades de voix, les gais propos!
148 LA BATELIÈRI-
Si quelqu'un entonnait un lied du pays, elle n'accompagnait pas même au refrain.
Jamais oiseau des bois ne ^devint en cage subitement plus muet.
— Qu'y a-t-il? se disaient les gens. Elle, si joyeuse autrefois! Et mille propos couraient le monde à son sujet.
— C'est sa mère, disait Tobie. ne voyez-vous pas que la pauvre femme s'en va?
Mais il avait beau dire, chacun n'en prenait que ce qu'il voulait.
Katharina-Barbara s'en allait, en effet. Un retour de froid, au commencement de juin, lui fut fatil.
Bientôt elle ne bougea de sa
Di: POSiuKF.s 149
w,,..i,,v. jv..., ^v ;,oa lit, et Margarctha, abandonnant à Tobie le domaine et le bateau, ne songea plus qu'à la soigner.
Qiie de choses elle aurait voulu lui dire ! Mais chaque fois que le docteur pass;ut, il exigeait un silence absolu. Ces docteurs sont ainsi, ils ignorent les plaies cachées, et ne pensent qu'au mal qu'ils voient. Margaretha tâchait d'obcir et de se dominer. Mais un soir, elle n'en fut plus la maîtresse.
— Murterli, dit-elle d'une voix étouffée, je t'ai fait trop de cliagrins !
— Tu ne m'en as jamais fait qu'un seul, répondit Barbara, et il y a longtemps que je te l'ai pardonné.
1)0 LA BATULIURH
— Mais c'est ce chagrin qui t'a rendue malade.
— Tu te trompes, ma clière enfant. C'est ton père qui m'appelle. Elles sont meilleures que tu ne crois, ces amitiés d'habitude.
Il y avait une intonation de tendre reproche dans la voix de Barbara,
— Si j'avais cru pouvoir l'aimer comme ça...
— Ce n'est pas de lui que je parle. Ce Dominique ne t'aurait jamais rendue heureuse.
Margaretha fut bien soulagée en entendant ces paroles; cependant, il lui restait un poids sur le cœur, ce secret qu'elle n'osait pas dire, parce que c'était un secret de douleur. Il lui
DE POSTUNEN I5I
ccli.ippa le même soir. Barbara n'en fut point surprise; elle avait bien vu que sa fille n'était plus la même. Elle ne lui fit pas de reproches; elle n'essaya pas de la consoler; elle pleura avec elle et la recommanda à la protection de la Sainte- Vierjre.
Le lendemain, Katharina-Barbara fit appeler son beau-frère, Thomas-Casimir, et lui demanda de ne point tourmenter la pauvre Grite, et de la laisser libre de se marier selon qu'il lui plairait.
Thomas-Casimir jugea cette prière plus digne de la faiblesse
d'une mourante que de l'autorité d'une mcrc; mais ce n'était pas le moment de rien refuser.
Peu de jours après, Barbara rendit le dernier soupir. C'était le 14 du mois d'août, un peu avant le soleil levé.
La cérémonie funèbre eut lieu le 16. On avait, selon la coutume, envoyé un messager aux parents, jusqu'aux cousins des cousins, et tous furent exacts au rendez-vous. Le convoi ne devait se mettre en marche qu*à trois heures après midi ; mais,
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des le malin, la maison Je l'ostunen s'emplissait d'hommes vêtus de noir et portant de longs crêpes. A la campagne, il y a toujours des parents venus de loin, et il faut, selon les lois de l'antique hospitalité, les héberger, les nourrir, les festoyer sous le toit du mort. Le repas des funérailles ressemble a un repas de fiançailles. Le vin coule et les viandes abondent.
Il eût été possible à Margaretha de se décharger sur le plus proche parent du soin de faire les honneurs. La coutume a des égards pour les jeunes filles orphelines. Mais elle craignit que Jérémias, ou tel autre, n'attribuât son absence à quelque rancune, et elle voulut au
moins paraître à la table de deuil. A peine avait-on ser\i que la conversation commença à rouler sur la grande nouvelle du jour, le massacre des Suisses à Paris, la semaine précédente, le lo du mois d'août. Elle était parvenue la veille à Weggis, et les deuils particuliers s'effaçaient devant ce deuil public.
Au premier mot, Margaretha ne comprit pas, parce qu'on en causait comme d'une chose connue, et ce ne fut que peu à peu que la vérité se fit jour dans son esprit. Elle resta clouée sur sa chaise jusqu'à ce que, chacun ayant dit ce qu'il avait entendu dire — et tous avaient entendu dire la même chose, — son avide et sinistre curiosité