‹ La batelière de PostunenChapitre 5 sur 10 · DE P O S T U X E X I · texte numérisé non relu

DE P O S T U X E X I

lût satisfaite autant qu'elle pouvait l'être. Alors elle disparut.

La plus amère de toutes les choses amères est d'avoir le cœur partagé dans le deuil.

Pendant que Margaretlia, marchant en tête du cortège des femmes, selon l'usage du pays, rendait les derniers devoirs à sa mère, il fallut plus d'une fois la soutenir, et l'on remarqua dans sa douleur des soubresauts étranges, qui firent grande pitié à toute la paroisse réunie.

Au retour, elle ne voulut voir personne; elle s'enferma dans sa cliambre, et y resta tout le reste du jour, toute la soirée et toute la nuit.

Le lendemain, de grand matin.

elle était sur l'eau, avec Balthazar. Où allait-elle?

A la ville, chercher des nouvelles. Le moyen de les attendre à Postunen !

Elle trouva les rues étrangement animées. L'émotion ne faisait que grandir. Il se formait des groupes partout ; on se communiquait les lettres reçues, les journaux, et il n'y avait pas d'autre conversation, ni dans les maisons, ni sur la place publique.

Margaretha fit comme tout le monde. Elle alla d'un groupe à l'autre, elle entra dans les boutiques où elle vit quelques personnes réunies, elle poussa jusque dans les aubei^es, écoutant d'une oreille avide. On était si préoc-

ni- posTuxp.x

cupé que nul ne songea à s'étonner de la présence de cette jeune fille, dont, la veille, on avait enterré la mère.

Les nouvellistes ne manquaient pas; mais leurs récits concordaient mal, et Margaretha ne voyait poindre un rayon d'espérance, en recueillant ce qui se disait dans un groupe, que pour retomber dans le désespoir en passant au groupe voisin.

Quelques f^imilles d'officiers avaient reçu des lettres; on savait celui-ci mort à son poste, celui-là dans les prisons du Temple; mais quant au menu peuple, sous-officiers et soldats, on en parlait qu'en bloc. Les sergents étaient confondus dans la foule. Le nom d'Elias Kamen-

LA B A T t L I È R E

zind ne fut prononcé par personne.

Cependant, vers le soir, quand Margaretha reprit le chemin de son bateau, traînant après elle Balthazar, rendu de fatigue, elle emportait au cœur une vague espérance. Il y avait des prisonniers. Peut-être trouveraient-ils des juges capables de pitié. Et puis, elle avait ouï parler d'honnêtes bourgeois qui, au péril de leur vie, devaient avoir recueilli et cache un certain nombre de ces infortunés.

Elle s'était bien aperçue qu'on n'y croyait guère dans la foule; mais elle ne pouvait pas s'empêcher d'y croire.

Quand Balthazar fut couché, Margaretha vint s'asseoir k h

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t.iblc de noyer, un ouvnige à la main. Tobie était sur son poêle, immobile et silencieux.

— Tobie, dit la batelière...

puis elle s'arrêta court.

— Qu'y a-t-il, notre bourgeoise ?

— Te rappelles-tu ce sergent en uniforme rouge qui a passé vers la fin de mai ?

— Si je me le rappelle ! C'était justement ce certain soir, vous savez... Elias Kamenzind, qu'il s'appelle, natif de Gersau.

Sa mère est morte dernièrement.

— Un mois avant la mienne, jour pour jour... Il faut...

— Eh bien ! dit Tobie.

— Il faut absolument que je sache s'il est mort ou vivant.

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— Ou y a pense, notre bourgeoise.

Margaretha rougit. Elle eût bien voulu que la lampe ne donnât pas tant de lumière.

— Comment, on y a pensé?

— Faut pas vous fâcher; on pense, nous autres. Si c'était un colonel, ou seulement un capitaine, on le saurait déjà; mais pour un sergent, il faut attendre quinze jours.

— Impossible !

— Ça pourrait bien aller à trois semaines.

— Sainte-Vierge! .,\.^.... M.ugarctha, qui ne songeait plus à se contenir.

Tobie descendit de son poélc.

et vint s'asseoir k la table, pour parler plus bas et de plus près.

DF, POSTUNEN l6l

— Notre patronne, t^a, c'est une affaire où la Sainte- Vierge ne peut rien. On n'y peut pas beaucoup plus; mais on fera ce qu'on pourra. Pas moyen que vous alliez tous les jours à la ville. Ceux de Weggis vous croirait devenue folle, ou peu s'en faut. Ils y étaient déjà tout disposés, quand vous étiez gaie et que vous chantiez ; à présent que vous ne chantez plus, il n'y en a bientôt plus un qui en doute. C'est l'oncle Thomas- Casimir qui a fait longue figure aujourd'hui, quand il a trouvé maison vide. — Il y a toujours anguille sous roche, avec elle, qu'il a grommelé. Aussi, pourquoi n'étcs-vous pas faite comme eux? Bien dommage que vous

ne soyez pas née à Naples! Un bon pays, celui-là! Ça ne m'empêchera pas de vous senûr comme vous êtes, moi. J'irai demain à Lucerne, de soirée. Je n'ai pas besoin d'y être tout un jour comme vous. On sait les bons endroits pour les nouvelles. On part à cinq heures; on est de retour avant que le coucou ait sonné dix, ou, s'il y a quelque retard, vous prendrez bien patience un petit quart d'heure.

Comme ça, ceux du village ne se douteront de rien, et vous aurez tous les soirs bon et fidèle rapport.

Margaretha ne se fit pas prier pour mettre à profit le dévouement de Tobic.

I^ lendemain soir, il éuit de

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retour à dix heures ; on ne savait rien de plus que la veille, au moins pour les sergents. Seulement, il se confirmait que dans cène grande ville, que le curé de Weggis et tous ceux des environs disaient plus abominable que Sodome et Gomorrhe, il y avait eu de bons bourgeois pour sauver quelques blessés et cacher quelques fugitifs.

Tobie insistait là-dessus.

— Faut prendre courage, notre patronne. Tout n'est pas perdu.

C'est des sornettes, ce que vous disent les curés, par ici. Il y a d'honnêtes gens partout.

Pendant trois ou quatre jours, on n'eut point d'autres nouvelles.

Un soir. Tobie arriva tout jovoux.

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— Notre bourgeoise, il y en a qui sont sauvés, à preuve qu'il en est arrivé deux à Bâle, l'un déguisé en roulier, à ce qu'on dit, l'autre en colporteur. On ne sait pas leurs noms; mais il paraît qu'il en viendra encore. On les fait évader comme ç-i? u" à un.

Une autre fois Tobie trouva tout un attroupement devant une auberge d'assez pauvre apparence. On y fêtait un gardesuisse, un caporal, un homme de rUnterwald. arrive dans l.i journée.

Tobie n'eut p.i> «.n. itj-vo jusqu'à ce qu'il eût pénétré dans la chambre où on le faisait boire.

Il y trouva foule; mais il se faufila si bien qu'on finit par lui

nn posTUNEx i6^

faire place à. coté du caporal, qui, bientôt informé qu'il parlait à un troupier, recommença sa grande histoire avec enjolivements et embellissements. Tobie eut tout loisir de lui demander des nouvelles d'Elias Kamenzind.

Le caporal le connaissait; il lavait rencontré, pour la dernière fois, la veille du jour fatal.

— Un tout bon, disait-il, un tout bon! Mais j'ai pas bonne idée, il était trop vif au feu.

Tobie n'en put rien tirer de plus.

— Qui ne sait pas. ne sait pas, répétait le caporal.

Il sonnait neuf heures à la

grande horloge de l'hôtel de ville, lorsque Tobie remonta dans son bateau. Il rama le plus vite qu'il put; mais il avait bu mainte rasade, vieille habitude perdue, et les rames s'embrouillaient.

Le quart d'heure de gr.icc était passé depuis longtemps quand il aborda à Postunen.

— Notre bourgeoise, dit-il en entrant, la casquette sur l'oreille, faut pas vous fâcher si on a bu un verre de trop. On en a vu un qui a vu le sergent Kamenzind le 9, veille du 10, encore qu'il lui a dit : « Bonjour sergent! »

— Et depuis?

— Par malheur ils n'étaient pas du même régiment, ce qui

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tait qu'on ne sail rien pour

de-

puis. Mais il était bien vivant le 9, veille du 10, ce qui est déjà quelque chose. Dame! on ne meurt pas rien qu'à la bataille, quand même on est à la guerre. D'ailleurs, s'il en est réchappé, il en reviendra bien, à ce qu'assure le caporal Bûcher, de Sarnen, qui l'a vu comme je vous dis, le 9 veille du 10.

Tobie, devenu loquace, n'était pas trop en état de faire bon rapport à sa bourgeoise. Elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et, le pressant de questions, elle lui fit dire tout ce qu'il avait appris. Il s'était fait la leçon en chemin, et s'était promis de ne pas parler des craintes du caporal.

Mais il avait compté sans l'in

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tcrrogatoirc qu'on lui lit subir ; il s'entortilla, et finit par dévider tout son chapelet.

Dès cet instant, Margaretha se persuada qu'il n'y avait pour le sergent Kamenzind qu'une seule chance de salut. Il devait s'être battu jusqu'à la dernière extrémité, et n'avoir consenti à se rendre que resté seul de son groupe. S'il vivait, il était dans les prisons du Temple.

Les jours suivants, il arriva encore quelques-uns de ces heureux réchappes; mais on ne savait toujours rien d'Hlias Kamenzind. et il en fut ainsi pcn-

DF PO ST UN EN l6q

dant les trois semaines dont avait parlé Tobic.

Un soir, il rentra consterné.

Il apportait une nouvelle terrible, celle du massacre des prisonniers. Pour le coup, la dernière lueur d'espérance faillit s'éteindre dans le cœur de Margaretha.

Elle lutta toute une nuit pour ne pas envoyer des blasphèmes au ciel, au lieu de prières.

Au point du jour, elle monta dans son bateau, avec Tobie et Balthazar. Ils allaient encore à la ville. Ils la trouvèrent plus .igitée que jamais : c'étaient des

LA BATELIliRF.

pleurs partout, des cris de vengeance et de rage.

Les nouvelles qui se colportaient de groupe en groupe étaient plus navrantes les unes que les autres. Salis, Durler, PfyfFer, tous ces nobles chefs et bien d'autres encore, sans compter des soldats par centaines, avaient, sans l'apaiser, été sacrifiés à la soif de sang d'une horde de cannibales.

Quand Margaretha eut entendu répéter quelques fois cette lugubre histoire, elle sentit la force lui manquer, et, laissant Tobic aller d'un groupe à l'autre, elle vint s'asseoir avec Balthazar en face du port, sur quelques blocs de grès, débarques de la veille.

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l'out à coup. Baltliazar la tira par sa manche :

— Grite, vois-tu celui-là qui n'a qu'un bras?

L'enfant montrait un homme en blouse bleue, qui, debout à vingt pas, regardait dans la direction du lac.

C'était lui !

Margaretha faillit tomber.

Quand elle reprit ses sens, l'homme était là, toujours dans la même attitude, et c'était toujours lui.

Elle n'osa ni se lever, ni bouger, ni proférer une parole; mais elle ne le quitta plus des deux yeux.

Il fit un mouvement du côté de Margaretha, qui baissa la tête. L'instant d'après, le sergent était devant elle.

— Une vieille counaibsancc.

dit-il, la batelière de Postunen ?

— Elle-même, répondit Margaretha plus gaillardement qu'elle

n'aurait {vnsc ;.)to.iu

que voilà.

— On y monterait volontiers, la belle; mais depuis quinze jours qu'on voyage, on a le

gousset plus plat qu'une feuille de noyer.

— Ne parlons pas de ça, sergent... Vous êtes blessé.

— Oh! ce n'est rien, une balle... Dans quelques semaines, il n'y paraîtra plus.

Il montra son bras en écharpe, caché sous sa blouse.

— Puisqu'ainsi va, quand partez-vous, la belle?

— Quand il vous plaira, ça nous est égal, à nous.

Sur ces entrefaites arriva Tobie.

Margaretha avait bonne envie de ne rien dire jusqu'à ce qu'il eût reconnu le sergent; mais sa joie fut la plus forte.

— Tu vois bien, s'écria-t-elle, que la Sainte-Vierge y a pu quelque chose...

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Elle s'interrompit brusquement, sentant qu'elle se trahissait.

Pendant que Tobiw «.i it ^^.igent faisaient bonne connaissance, Margaretlia ramena le bateau sur la grève.

Le sergent alla prendre sa place accoutumée, à la proue, et Balthazar courut s'asseoir à côté de lui. Mais Tobie ne faisait pas mine de bouger.

— Eh bien r dit Margarctha.

— On .1 .ifT.iirc .1 I.uccrnc. ce soii

Al.tig.u et ii.i N.uU.i iiau> iC iM-

teau : elle devinait bien son intention.

— Bon voyage, dit 'l'obi c en les poussant au large, et non

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S.U1S quelque malice dans la voix.

Mais Margaretha était trop heureuse pour songer à parler d'amour. Il vivait. Que lui fallait-il de plus?

Elle ne songeait pas davantage à demander par quel miracle il avait échappé au massacre de tant de braves, lui, le plus brave de tous!

La reconnaissance l'emportait sur le reste, même sur l'âme, même sur la curiosité, et quoiqu'elle regardât beaucoup le servent, la plupart de ses pensées allaient à la Sainte-Vierge.

La traversée fut longue, parce que la distance l'était aussi; mais elle ne fut point silencieuse. Le sergent jouait avec

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Balthazar et lui contait des hi^toires étranges, de belles histoires des pays lointains.

Comme il avait bonne grâce à caresser de la main le joyeux enfant, qui l'ccoutait, les yeux bien ouverts!

— Sergent, dit la batelière, au moment d'aborder, il n'est pas de règle de passer à Postunen sans s'y arrêter. Un doigt de vin n'est pas de refus.

— Deux, si vous vouiez; on a eu soif dans le voyage, et faim aussi quelquefois.

Avec quel plaisir Margareth.1 lit les honneurs de chez elle!

Elle prit la plus fine des nappes de son trousseau, vierge encore, et rétendit sur la table. La ci-

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nette d'étdin, dans laquelle elle senit le vin, brillait comme de l'argent, et malgré les protestations du soldat, la table fut bientôt chargée d'un frugal diner, servi dans la plus belle vaisselle de la maison.

Le sergent mangea de grand appétit, après quoi il ne se fit point prier pour raconter l'histoire de la prise des Tuileries.

Sans Balthazar, il n'aurait oublié qu'un point, son aventure paniculière.

Grièvement blessé dès le commencement du combat, on l'avait recueilli dans une maison particulière. Mais les Jacobins n'avaient pas tardé h venir la fouiller de la cave au grenier.

l8() I.A BAÏELTHRE

— Devine où l'on m'a caché.

Balthazar }

— Sous le lit?

— Mieux que ça.

— Sous le poêle?

— Mieux que «ja. Dans la chemincc. pendu à la crémaillère. Ha ! ha ! ha ! Jamais les brigands ne m'ont cherche là.

De toutes les histoires du sergent, celle-là parut la plus belle à Balthazar.

Il fallut enfin prendre congé; le soldat embrassa l'enfant et serra la main de la batelière,

— Je vous dois bien de la reconnaissance, dit-il ; nous n'oublions pas ça, nous autres, soldats... Mais, à propos, vous n'étiez pas en deuil, la dernière fois?

— C'est ma mère qui est morte à la mi-août.

— Un mois après la mienne.

— Jour pour jour.

Le sergent sentit une larme lui rouler sur la joue. Il détourna la tête et sortit.

Dans la soirée arriva Tobie.

— Par exemple, dit-il en abordant Margaretha. votre sergent Kamenzind en est un fameux, de sournois.

Margaretha tressaillit.

— Oh ! je m'entends, reprit Tobie. Il y a sournois et sournois. Savez-vous bien qu'il n'y avait personne à Lucerne qui se doutât de son arrivée? Tous les autres se sont fait fêter dans les auberges; lui, il a passé tout droit.

Io2 LA BATELIÈRE

— Les meilleurs soldais, répondit la batelière, ne sont pas ceux qui font le plus de pous-

L'émotion des premiers jours fut délicieuse. L'avoir revu, le savoir à Gersau, trois lieues, tout au plus; l'attendre d'un jour à l'autre!... Car il reviendrait sûrement. N'avait-il pas dit

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que les soldats n'oublient point les devoirs de la reconnaissance?

A vrai dire, ce qu'elle avait fait pour lui n'était rien ; mais, dans sa bonté, il en jugerait autrement... Il reviendrait.

Margaretha calcula qu'il lui fallait bien une grande semaine pour se remettre...

Quinze jours se passèrent sans que le sergent parût.

— J'avais fait le compte trop juste, dit la batelière. Quinze jours n'étaient pas trop; mais k présent, il ne tardera plus.

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