‹ La batelière de PostunenChapitre 6 sur 10 · L.CS lcim«.Ui.iiii:i :« .ijniiiv.! v.iii · texte numérisé non relu

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aux lendemains. Un mois s'écoula. On apprit que la blessure

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(iu sergent était en bonne voie de guérison, et cependant il ne venait pas. On apprit aussi qu'il avait été à Lucerne.

Aller à Lucerne sans passer à Postunen !

Ce fut le coup de grâce.

— Il en aime une autre, pensa Margaretha, et la tristesse régna de nouveau dans la maison de Postunen.

Les bonnes gens du pays ne comprenaient rien à ce mystère :

deux mois de gaîté, deux mois de mélancolie, et toujours ainsi.

Cependant Tobie allait discrètement aux informations. Il apprit que le sergent Kamenzind n'avait pas de payse, et qu'on ne lui savait point de préférence

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pour aucune fille de suii endroit :

— C'est un nigaud! se dit-il...

Puis, tout à coup, une idée

lui vint.

— Il est peut-être plus lier que nigaud. Ça doit être pauvre, ces Kamenzind. Faut

Un matin. Tobie prétexta des affaires à Kussnacht. Il devait être absent jusque près de midi.

La chose était si extraordinaire que Margaretha se le fit répéter.

Est-ce que Tobie avait des aflfaires? Un instant elle eut des soupçons. Quand on a des secrets, on dit qu'on va .\ droit.-, pour ne pas dire qn

gauche. Mais Tobie prit bien le sentier qui rejoint la route de Kussnacht. D'ailleurs, si Kussnacht avait voulu dire Gersau, il se serait donné plus de temps.

A midi moins dix minutes, ainsi marquait le coucou, Tobie était de retour. Evidemment, c'était bien à Kussnacht qu'il était allé, et Margaretha n'y songea plus.

Vers le soir, cependant, à cette heure douteuse qui n'est plus le jour et qui n'est pas encore la nuit, elle eut des pressentiments singuliers. Il lui parut comme si il venait. Et voilà qu'en effet, pendant qu'elle mangeait la soupe avec Baltlutzar, on entendit un p.-is sur l'escalier.

puis quelques coups frappés à la porte.

C'était lui. Margaretha le savait avant de l'avoir vu.

Il salua, s'assit et ne parla guère. Il avait l'air contraint.

Margaretha. de son côté, n'avait pas l'esprit trop présent. Elle chercha un prétexte pour gagner du temps.

— C'est l'heure de coucher le bambin, dit-elle; on est r^ulier à Postunen. Ce sera fait dans cinq minutes.

— Dix, si vous voulez.

Balthazar, qui avait aussitôt

reconnu le sergent et qui aurait bien voulu entendre quelques belles histoires, r^imba Unt qu'il put. Le sergent n'eût peutêtre pas demandé mieux que de

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!ui en raconter jusqu'au matin ; mais la consigne est la consigne, et il fit de si gros yeux que Balthazar marcha droit au lit.

quand bien même il soutenait que les autres jours on ne le couchait qu'à la nuit noire.

Tobie avait-il deviné juste?

Oui et non. Sans doute, le sergent Kamenzind était pauvre. 11 n'avait point fait d'épargnes en France, le meilleur de sa solde ayant servi à entretenir sa vieille mère. Il ne lui restait qu'un chalet, tombant en ruines, le plus pauvre de Gersau, quelques meubles estropiés, et pas un sou comptant. En attendant de pouvoir travailler, il vivait de la charité d'un parent qui n'était guère plus riche. 11 était

fier aussi, mais autrement que ne l'avait pensé Tohie, de la bonne manière, par honneur, et point par mauvaise honte.

S'il eût aimé Margaretha et s'il avait su à quel point elle l'aimait, peut-être le sentiment de sa pauvreté n'cût-il pas suffi à le retenir.

Sa réserve tenait à une autre cause. Il s'était bien aperçu que la batelière avait quelque amitié pour lui — elle l'avait assez montré; — mais il avait pensé que ce n'était qu'une idée, le caprice d'une jeunesse éblouie par l'épaulette et les galons, et il s'était dit :

— Faut pas abuser.

Et voilà pourquoi il renvoyait de jour en jour cette visite de

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reconnaissance, qu'il devait, et qu'il s'était promis de faire, mais en évitant avec soin de marquer un empressement qui aurait pu entretenir quelque illusion dans le cœur de la jeune fille. Car. quant à lui, tout en trouvant bonne grâce à Margaretha, il ne se sentait particulièrement attiré ni par elle, ni par aucune autre.

Aussi sa surprise avait-elle été grande en voyant arriver Tobie, qui s'était bien gardé de lui laisser le temps de se reconnaître.

— En route 1 avait dit le troupier. On s'expliquera par les chemins.

Quoique bien décidé à ne pas aller plus loin qu'il ne voudrait.

le sergent s'était laissé emmener.

Il n'avait rien à refuser à un vieux soldat qui aurait pu être son père.

Tobie s'était flatté de n'avoir qu'un mot à dire pour arranger toutes choses.

— Pauvres amoureux! murmurait-il, avec un sourire intérieur de satisfaction et de triomphe, pauvres amoureux, qui ne vont jamais s.ins qu'on les mène !

Il y devait trouver plus de difficultés qu'il ne croyait. A la première allusion aux sentiments de Margaretha, le sergent avait haussé les épaules et parlé de caprice d'enfant.

Décontenancé par cette froideur, qui n'éuit point jouée.

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Tobie avait dû raconter toute riiistoire de Margaretha ; il avait dit le désespoir de la pauvre enfant et s'était rabattu à supplier le sergent de faire au moins, sans plus de retard, cette visite espérée et que, dans tous les cas, il devait.

— Pour celle-là, je conviens que je la dois, avait répondu le sergent, et je la ferai... Quant au reste, on y songera. On n'a pas coutume, à Gersau, de se marier avant de se connaitre.

Et Tobie n'en avait rien tiré de plus.

Ils s'étaient séparés un peu avant d'arriver à W^gis, ne voulant point traverser le village de compagnie, de peur de mettre en mouvement les langues oisi-

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ves. Dès lors, Tobie avait doublé le pas, pour dissiper, par la hâte de son retour, les soupçons que Margaretha aurait pu concevoir.

Le sergent, que rien ne pressait, s'était laissé conduire au hasard des chemins; il avait vagabondé par la campagne, pour réfléchir à tout ce qu'il venait d'entendre.

Il ne lui avait pas fallu longtemps pour prendre un parti.

Puisque, aussi bien, il était déjà tout transporté, il ferait, le soir même, la visite trop retardée; mais il calculerait chacune de ses paroles et ne se laisserait point engager. Il fallait voir d'abord, prendre so< •"-«"^'•^ obscr>er et réfléchir

Margaretha dépassa largement

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Ics dix minutes de permission.

l£n rentrant, elle balbutia quelques mots d'excuse; puis elle prit dans sa corbeille le premier ouvrage qui lui tomba sous la main — une paire de bas de laine., à Tobie, qu'elle raccommodait pour l'hiver; — après quoi, elle s'assit et parut s'absorber dans son travail.

C'eût été le cas, semblait-il.

de justifier ce qu'elle avait dit si souvent à sa mère, que les filles auraient bien meilleure grâce, si c'étaient elles qui commençaient.

Mais la batelière cherchait en vain le premier mot, indispensable, si l'on veut commencer.

A peine paraissait-elle moins embarrassée de sa personne que le sergent, qui ne savait qu'ar-

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pcnter la chambre à grands pas.

de long et de large, sans desserrer les dents.

De fait, il n'avait pas grand chose à dire, puisqu'il ne s'agissait, après tout, que d'une visite de politesse et de remerciement.

Un merci est vite trouvé.

Mais la situation s'était déjà compliquée. Malgré sa gravité et son calme habituels. Elias Kamenzind n'avait pas tcvm sans quelque émotion cette gracieuse enfant dont il se savait, maintenant, si ardemment aimé. Il se sentait pris peu à peu et s'en irritait, comme d'une faiblesse.

Un simple mot de simple amitié! Cela même était-il donc si facile ? N'attendait-elle pas quelque chose de plus? Etait-il

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bien sûr qu'elle ignorât la démarche de Tobie? N'avait-elle pas dû la deviner? Ne serait-ce pas lui plonger un poignard dans le cœur que de lui parler de reconnaissance sans lui rien laisser entrevoir par-delà? Mais que pouvait-il laisser entrevoir?

N'avait-il pas résolu de calculer chacune de ses paroles? Allait-il se donner un démenti à luimême ?

Et la mauvaise honte, celle que lui avait supposée Tobie!...

Hllc le prenait peu à peu, elle aussi, et sa perplexité n'en était que plus grande.

Dans quel équipage avait-il osé se présenter? Quel contraste entre sa grossière blouse bleue et 1.1 toilette de Marçaretha,

simple, mais toujours soignée, et, semblait-il. plus élégante qu'à l'ordinaire! Sans doute, Margaretha pouvait ne pas tenir compte de la différence des conditions : l'amour les ^alise; mais ses amis, ses parents, sa famille !

— Faut pas abuser, se répétait-il en secret, pour se donner du courage. Faut pas abuser.

Mais alors, pourquoi donc était-il là?...

Et toutes ces pensées se pressaient dans son esprit, confuses, douloureuses, et il eût donné le meilleur de ses deux bras pour être resté tranquille i Gersau, au lieu d'avoir suivi Tobîe comme un étourdi qu'il était.

Le silence devenait de plus en

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plus pénible, et par là même, de plus en plus difficile à rompre, lorsque le sergent s'arrêta brusquement, devant Margaretha. Il venait d'apercevoir un petit cordon de soie noire qu'elle portait noué autour du cou.

— C'est-il vrai ce qu'on m'a dit.?...

— Quoi?

— Que vous avez là... cette certaine pièce de dix kreutzer?...

Vous savez?...

Margaretha pâlit. Elle s'était, en effet, procuré un petit médaillon, où elle avait placé la pièce de dix kreutzer, et elle le portait suspendu à son cou, comme une .imuleite. Mais c'était un secret entre elle et le ciel. Jamais homme vivant n'avait vu ce médaillon.

— Qiii VOUS a dit cela, sergent ?

— Toujours curieuses, le»

filles! répondit-il d'une voix aussi dégagée qu'il put.

— Personne ne Ta jamais vu, excepté la madone au bord de l'eau.

— Alors, il faut que ce soit la madone qui m'ait conté vos secrets.

La batelière sentit bien qu'il ne parlait pas sérieusement.

Néanmoins, elle se rappela tout ce qu'il y avait eu d'extraordinaire dans sa vie : sa naissance après la longue stérilité de Barbara, sa guérison directement opérée par la sainte Vierge, les voix qu'elle avait si souvent entendues sur l'eau.

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Un instant, elle eut peur, comme si un miracle venait de s'accomplir : mais ce ne fut qu'un instant, et levant sur le sergent ses deux grands yeux candides :

— Ce n'est pas bien, ditelle, de se moquer d'une pauvre tille.

— C'est vrai, répondit-il, en se laissant tomber machinalement sur l'escabeau que Margaretha avait placé pour lui, en face d'elle.

Le sergent n'avait pas attendu ce juste reproche pour sentir qu'il avait fait une maladresse.

Car enfin, de qui pouvait-il être informé, sinon de Tobie lui-même, de Tobie à qui il avait promis de se taire ?

Les soupçons de Margaretha, si elle en avait, ne pouvaient qu'être changés en certitude. Et quelle dangereuse façon d'entrer en matière ! N'était-ce pas poser, grossièrement, la question même qu'il avait résolu d'éviter? Dangereuse et indiscrète ! De quel droit violait-il ainsi le sanctuaire d'une âme qui avait pu se trahir, mais qui ne s'était point livrée? Et à supposer qu'il n'y eût eu de sa part ni imprudence ni indiscrétion, pourquoi ce ton de légèreté railleuse, qui ne lui était point habituel?... Mais voilà ce que c'est que ces positions fausses et ces silences qui ne finissent pas : on ne sait comment en sortir, et l'on en sort . p.ir quelque brusque gaucherie.

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Le sergent baissa la tête un moment, confus comme il ne l'avait jamais été. Quand il la releva, Margaretha le considérait toujours, de ces mêmes grands yeux, pleins de reproche et d'amour. Ce regard en fit plus que tous les discours de Tobie. Il vit clair, tout à coup, dans cette àme loyale, et un sentiment tout nouveau pour lui. mais sur lequel il ne se trompa pas un instant, lui fit prendre aussitôt le seul chemin qui pût le tirer de cette impasse, celui de la franchise.

Le beau serpent aimait la belle b.Ucliùrc.

En cinq minutes, il eut raconté tout ce qui s'était passé le matin.

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— J'ai trahi Tobie s.i;.> :.

vouloir, disait-il. 11 ne me reste qu'à obtenir son pardon : vous m'y aiderez, n'est-ce pas r

Et du même coup, il fit des aveux complets. Il ne dissimula rien de ce qu'il sentait depuis un instant ; il ne dissimula pas davantage les scrupules qu'il avait éprouvés et ses vaines résolutions.

Il n'y avait pas trop de suite dans ses discours, et, plus d'une fois, il s'entortilla dans ses explications; mais la franchise lui avait délié la langue, et sa chaise se rapprochait insensiblement de celle de la jeûne fiUc, si bien que, sans savoir ni comment ni pourquoi, il se trouva qu'il la tutoyait.

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— C'est pourtant curieux disail-il; maisquand je t'ai vuelà, eu entrant, et moi dans ma blouse bleue, plus pauvre qu'un rat d'église, j'ai senti que c'était plus fort que moi. On m'aurait tué que je n'aurais rien pu dire. A présent ça va tout seul, et il me semble que si je te cachais quelque chose, tu le devinerais tout de même. Mais il paraît que ce n'est que de commencer qui coûte. Et puis, on n'a pas l'expérience. Pendant les dix ans qu'on a été au ser\-ice, on n'a connu que la consigne. Je ne me rappelle point d'amourette en ma vie, et je croyais que je n'avais pas le cœur fait pour ça.

Je vois bien que je me trompais et qu'on peut-être pris à tout

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