‹ La batelière de PostunenChapitre 7 sur 10 · ATELIER F · texte numérisé non relu

ATELIER F

âge... A tout âge, il faut s'entendre : on va sur ses vingtneuf, ce qui est encore un âge honnête ; mais on vieillit làbas.

Margaretha l'écoutait avidement, savourant chacune de ses paroles. Quelle simplicité ! quelle noblesse ! quelle franchise ! Et comme l'on sentait bien qu'il y aurait sûreté avec lui ! Et puis, toujours cette voix, grave et sonore, virile et mélodieuse, cette voix qui était toute une musique.

Quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour laisser tomber ces simples paroles :

— Si tu as un peu d'amitié pour moi, sergent, ne reste pas si longtemps sans revenir.

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Elle le tutoyait aussi .

Cette modeste prière produisit un effet surprenant. Elle acheva ce que le regard avait commencé.

Le sergent ne se possédait plus.

— Morbleu ! s'écria-t-il en se levant et en lui tendant la main, on n'a que la main gauche pour s'engager ; mais quand on est homme de parole, la gauche vaut la main droite. Donne-moi ta main, Margaretha, et que ce soit fait.

Cependant la jeune fille paraissait incertaine. Le sergent s'approcha d'elle et voulut lui prendre la main ; mais elle la retira vivement et courut à la chambre voisine. Elle rentra l'instant d'après.

— Sergent, je veux une

preuve que tu m'aimes. Tu as beau dire, c'est par fierté que tu n'es pas venu plus tôt, parce que tu es pauvre. Je veux savoir ce que tu aimes le mieux, de ta fierté ou de moi. Voilà de quoi vivre, au moins pour quelque temps; il y aura bien aussi de quoi acheter l'anneau des épousailles. Si tu prends cet argent, nous serons fiances; autrement, retourne à Gersau, et reviens quand tu m'aimeras davantage.

Ce disant, elle posa sur la table une poignée de beaux écus de Brahant et de minces rouleaux de pièces de lo krcutzcr.

g.ignécs par le bateau.

— Margaretha, répondit le sergent Kamenzind, j'avais un camarade au régiment. 11 est

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mort. Les jacobins l'ont tué. A part ce que je réservais pour ma mère, il n'y avait, entre lui et moi, ni tien ni mien. Tu me seras plus que ce camarade, et si c'est l'épreuve que tu demandes nous sommes tout fiancés...

Seulement, il y en a trop, ajouta-t-il, et je ne saurais que faire de tout cela.

— S'il y en a trop, mets à part une pièce, que tu garderas comme moi ce médaillon. Ça te portera bonheur.

— Qu'à cela ne tienne, dit le sergent.

Il serra le tout dans sa poche, et tendit une seconde fois la main à Margaretha ; mais elle s'esquiva de nouveau, courut à la fenêtre, et appela de toutes ses forces :

— Tobic ! Tobic !

— Halte-là ! cria le sergent !

Il l'a fait à bonne intention.

Entre lui et moi, il y a amitié pour la vie.

Mais Tobie était déj.i sur le seuil.

— Approche, dit Margaretiia d'une voix que le troupier ne lui connaissait pas encore.

Il fit ses quatre pas ré<'lcniLntaires.

— Me voici. qu'\ ,i i :' .1 votre service?

— Qui t'a dit que je portais au cou une pièce de monnaie.

et ce que c'était que cette pièce ?

— Personne.

— Alors, comment le sais-tu r

— Notre bourpcot ■ ■ ' ^v;

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voulez garder vos secrets, je vous conseille de ne plus parler tout haut, comme vous faites quand il vous passe une idée par la tête ou que vous avez quelque cluigrin. Je n'écoute pas, moi ; mais j'entends. Dame !

ce n'est pas facile de s'empêcher d'entendre, surtout la nuit, quand le lac no f;\it point de bruit.

Margarctha ne fut pas trop contente de cette réponse ; mais il n'y avait rien à dire. Toute sa vie, elle avait pense tout haut.

— Et qui t'a dit d'aller à Gersan. ce matin ?

— Personne.

— Qui t'a chargé d'un message pour le sergent Kamenzind ?

— Personne.

— Et de quel droit t'en es-tu chargé toi-mémc ?

— De quel droit ? s'écria Tobie en se redressant. Du droit de quelqu'un qui ne vous a jamais fait que du bien. Dame î je ne suis pas le premier venu, moi. Je suis Tobie, permettez.

Je ne veux pas me vanter ; mais s'il y a des gens qui vous aiment, il n'y a que moi qui sois proprement votre ami. Peutêtre aussi monsieur le curé ; mais il ne vous connaît pas comme moi, quand même il vous confesse, et pn'"^ ."■"= :"•••■-;.

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si ne vaut rien pour les négociations d'amourettes... Croyezvous qu'ils soient vos amis, ceux de là-bas? Ils ont voulu vous donner leur monsieur Dominique; c'est moi qui vous ai dit non. Vous verrez qu'ils feront chemins et manières pour vous ôter votre sergent ; mais c'est moi qui vous le donne, et, foi de Tobie ! il y en aura dans la paroisse qui seront plus mal mariées !

— C'est 'oon, c'est bon, je vois bien qu'il faudra faire la paix. Autant aujourd'hui que demain. Puisque tu crois qu'on est d'accord, va chercher le vin des fiançailles.

Tobie fit le salut militaire, et sortit. A peine avait-il passé le

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seuil que le sergent et la batelière se donnaient la main l'un à l'autre.

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Le lendemain, Thomas-Casimir était en route pour Postunen ; on l'avait prié de venir, attendu qu'on avait à lui parler d'une affaire importante, qui ne pouvait se traiter qu'à Postunen.

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Tobic prévoyait un orage; il i>c trompait. Thomas-Casimir commençait à être affaibli par Tàgc, et il ne desirait rien plus que de s'éviter des affaires. D'ailleurs peu lui importait qui épouserait Margaretha, depuis qu'elle avait refusé Dominique. Il ne fut point trop surpris des confidences de sa pupille. Il n'attendait que folies de cette tête folle.

— Tu feras ce que tu voudras, dit-il, quand Margaretha eut dévidé son chapelet. Ta mère m'a fait promettre de te laisser libre. Egalement, on sait bien que tu n'en fais jamais qu'à ta guise.

— Pas comme <;a, mon oncle, pas comme v"» ' H faut que vous

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MIC disiez oui de bon cœur.

Hlle se mit en frais d'éloquence, et fit tant, par prières et caresses, que le vieillard ne savait à quel saint se vouer.

Avec une autre, il aurait bien pu le prendre à mal ; mais comment résister aux séductions dune si belle enfant ! Il finit par promettre qu'il serait de la noce, et sortit en maugréant contre ces jolies filles qui ensorcellent le monde.

Il craignait quelque rebuffade de Jérémias, mais Jérémias se borna à hausser les cpaulc"..

(Quelques jours après, les fiançailles de la batelière de Postu-

l.A B A m. IKK

lien étaient 1 unique conversation de ceux de Weggis, de Fitznau, de Gersau et de toutes les paroisses d'alentour.

Le bruit en fut i;r;iiKi jusi-pi .i Lucerne la ville. Les filles de Weggis en firent des gorges chaudes, et les crnrcons en curent mortel dépit.

Tout autre que le sergent aurait payé cher son audace, car on n'a pas coutume, dans le pays, de faire la vie douce à ceux qui viennent du dehors enlever la plus belle fille d'une commune. Les coins de bois ne manquent pas pour les embuscades, non plus que les pavés pour apprendre à vivre au coupable.

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