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Pour le féminisme, la mort de Denise Fleurier était une perte irréparable, Heureusement lorsqu'elle disparut, la victoire était organisée. L’ennemi ne réagissait plus. Malgré les
fautes commises, les conquêtes se poursuivaient avec une rapidité prodigieuse.
— Nous sommes chassés de partout, se lamentait un ancien ministre. Les hommes ne comptent plus. Ils sont comme les indigènes d’un pays colonisé.
— Puisque les rôles sont renversés, disait un autre, pourquoi ne menacerions-nous pas de nous mettre en grève, à l’exemple des femmes dans une comédie d’Aristophane?
— La menace ne provoquerait qu’un éclat de rire, gémit le professeur Liseron, membre de l’Institut. L’homme ne peut se passer de la femme, et c'est sa faiblesse, tandis que la femme s’accommode de vivre sans un homme.
Les appels du sexe sont tyranniques, impérieux chez nous; tandis qu’ils ne tourmentent pas — ou si peu — les filles d’Eve. Rappelezvous le temps où nous étions les maîtres, le bon temps. Chaque jour, les journaux relataient les déplorables exploits d'individus qui avaient violenté des femmes, des fillettes; jamais vous n’avez lu qu’une femme s'était livrée à ces excès sur des hommes ou des jeunes garcons. Voilà qui est péremptoire.
« Et puis, ne croyez pas que votre appel serait entendu.
« Ceux de notre âge s’enrôleraient peutêtre pour cette croisade; ils n'auraient pas grand mérite. Mais les jeunes se déroberaient. La jeunesse d’aujourd’hui aime la vie facile
et manque de scrupules. Regardez-la. Toutes ces dames ont à côté d’elles de gentils secrétaires, magnifiquement vêtus, couverts de bijoux, parfumés, ondulés. Pensez-vous qu'ils abandonneraient cette existence dorée ?
— Alors, que faire?
— Rien. Attendre, Laisser tourner la roue.
Nos conquérantes, pour la plupart, sont des écervelées. Denise Fleurier n’est plus là pour les guider. Elles finiront par détruire l’empire qu'elle a conquis. Alors notre tour reviendra.
— Nous serons morts.
— Probablement.
La foule sera toujours porte-queue des vainqueurs.
Les plaideurs assiégeaient les cabinets féminins; les hommes n'avaient plus d’affaires. Les avocates en riaient, ne ménageaient pas les plaisanteries. Cela prouvait, disaient-elles, que ces messieurs étaient usés, finis, bons à rien.
Attristés et sans espérance, ils erraient, les pauvres, tels les Hébreux sur les rives des fleuves de Babylone.
On ne vit pas leurs harpes suspendues aux branches des saules, d’abord parce qu’ils n'avaient pas de harpes, ensuite parce que les quais sont dépourvus de saules,
Leur mélancolie faisait peine. Inactifs, quelques-uns se réunissaient dans une salle retirée de la Bibliothèque et s’y livraient à des matches de bilboquet, D’autres cherchèrent
l'oubli dans les arts d'agrément : l’aquarelle et la musique. Afin de se sentir les coudes et de se consoler en société, ils créèrent une fanfare dénommée «Harmonie du Palais», création quelque peu paradoxale dans le Temple de la Discorde. Ces dames ne virent à cela aucun inconvénient, mais de vieux avocats protestèrent, soutenant que cette fanfare était contraire aux traditions séculaires du barreau.
Le Conseil de l’ordre fut saisi. Il admit que, si certains instruments : la flûte, le flageolet, voire même la clarinette, n’offensaient pas la robe, d’autres, tels le trombonne et la grosse caisse risqueraient d’en compromettre le prestige. Finalement la création fut autorisée à la condition que, lorsque la fanfare se produirait en public, les musiciens ne porteraient ni robe ni toque.
Le 22 avril 1958, se réunit à Paris le « Congrès national du Féminisme intégral ».
Le Présidente, ayant célébré les victoires, s’écria :
— Maintenant, nous avons tous les droits.
— Ce n’est pas vrai, lança une assistante,
Grand émoi! Quelle était cette contemptrice? D’un même mouvement, les visages se tournèrent vers l'endroit d’où avait jailli le démenti. Les rega=4s chargés de sévérité cher-
chaient l’audacieuse, la fausse sœur, qui osait interrompre insolemment le chant de la victoire.
Ne serait-ce pas un homme qui, traîtreusement, se serait introduit sous le déguisement féminin pour semer le désordre dans l’assemblée ?
Des voix ardentes réclamaient une vérification instantanée. Inutile; la protestataire était M° Rosa Dupont de Bazoches, l’avocate célèbre. Crânement, elle se leva; aussitôt ce fut un grand silence. On la redoutait autant qu'on l’admirait, car elle avait un don de réplique prestigieux et en usait sans charité.
D'une voix mielleuse, la Présidente la pria d'indiquer le droit qui n’avait pas été conquis. — Celui d’être curé, répondit l'avocate.
Et elle se rassit.
Les congressistes se regardèrent.
C'était vrai; elle avait raison.
Personne jusque-là n’y avait songé, mais aussitôt cette interdiction parut intolérable, Il fallait la renverser; on en avait abattu bien d’autres.
Déconfite, la Présidente essaya d’expliquer que cela avait bien peu d'importance; on verrait plus tard. Elle ne put continuer, Des clameurs indignées couvrirent sa voix; on entendit même des accusations, des injures. Déchaînées, debout, ces dames exigeaient une action immédiate.
Chez les femmes, la défense soulève le désir, et cela depuis le Paradis terrestre.
Une motion de revendication énergique fut votée à l’unanimité, Chacune levait les deux mains où frémissaient de jolis doigts aux ongles rouges.
Mais à qui adresser la revendication?
On songea d’abord au Gouvernement.
Cela ne le regardait pas puisque au début du siècle les hommes avaient voté la loi de séparation des Eglises et de l'Etat.
— Les imbéciles! clamèrent de douces lèvres.
Il apparut que le Pape était la seule autorité capable d’octroyer aux femmes le droit d’être curé.
Séance tenante, l’assemblée nomma une délégation de douze membres qui se rendrait à Rome, sous la conduite de M" Judith Lévy, secrétaire générale du parti.
Le départ eut lieu la semaine suivante avec les manifestations d’usage à la gare : félicitations, souhaits, fleurs, interviews, photographies, cinématographe, etc.
Les déléguées étaient ravies; leurs sourires exprimaient la foi dans le succès.
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Le Pape les accueillit avec une particulière bienveillance. Paternellement, il remarqua
qu’elles étaient au nombre de douze, comme les Apôtres, puis les pria d’exposer leur requête.
Oubliant bientôt les règles protocolaires, chacune voulut dire son mot. Patient et souriant, le Chef de l'Eglise les laissait aller.
Lorsqu’elles eurent enfin terminé. il leur déclara que la demande ne pouvait être accueillie. L'Eglise catholique, expliqua:t-il, était soumise à des règles immuables. Les fidèles forment un vaste troupeau dont la garde est confiée à des pasteurs. L'Eglise, pour ces fonctions délicates, n’admet pas les pastourelles.
Judith Lévy protesta.
Elle ne comprenait point cet ostracisme.
Pour garder un troupeau, bien des femmes valaient les hommes, et elle cita Jeanne d’Arc qui avait été pastourelle.
— Nous ne méconnaissons pas ses mérites, répondit doucement le Souverain Pontife, puisque nous en avons fait une sainte. Elle fut pastourelle à Domrémy, c’est exact, mais elle abandonna son troupeau. C’était pour une grande et noble entreprise, personne n'’oserait | le contester, n’empêche qu’elle abandonna son troupeau. De la part d’une pastourelle, c’est grave. Que devinrent ses douces brebis et leurs plaintifs agneaux?
Ces dames comprirent qu’il était inutile d’insister; il ne leur restait plus qu’à se retirer; et comme, sur leurs visages, apparaissait
le gros chagrin de partir les mains vides, le Saint-Père leur donna sa bénédiction.
Après avoir erré dans les couloirs, la délégation se retrouva sur la place Saint-Pierre. Désemparées, les déléguées regardaient l’immense basilique, la colonnade, les groupes de pèlerins et ne trouvaient rien à dire, Ce silence les étouffait. Germaine Boisseau, la plus jolie et aussi la plus insouciante, le rompit en essayant de résumer, à sa manière, la situation.
— Ça va mal, dit-elle.
Personne n’osa la contredire. On remonta dans les voitures qui gagnèrent le Forum.
La visite des ruines changea les idées. En plus, le temps était magnifique. Ces dames réveillaient leurs souvenirs d'Histoire romaine. Bientôt elles parlaient toutes ensemble.
La « Maison des Vestales » retint l’attention de la présidente.
— Nous ne nous serons pas déplacées vainement, dit-elle, Cet après-midi nous déposerons des fleurs sur ce sol où jadis souffrirent nos sœurs, victimes de superstitions cruelles. Ce sera l'hommage des affranchies.
La noblesse du projet fut unanimement goûtée,
Vers trois heures, alors que le Forum était plein de visiteurs, les féministes, marchant en rangs par deux, la présidente en tête, portant
une splendide gerbe de roses, s’avancèrent vers
la maison des Vestales. Impressionnée, la foule s’écartait et saluait.
Les fleurs déposées, Judith Lévy monta sur un socle en vue de prendre la parole. Les auditeurs accouraient de tous côtés!
Mais arriva également le major Balbis, brillant officier, sanglé dans un uniforme de coupe impeccable, chaussé de bottes d’une finesse merveilleuse, coiffé d’un haut képi orné d’aigrettes. Sa mission était de surveiller le service d'ordre.
Il s’avança, s’informa et, tout en s’inclinant fort galamment, signifia que les règlements interdisaient les manifestations sur le Forum. Il fallait donc se disperser et emporter les fleurs.
— Emporter les fleurs! gémit la présidente, mais qu’en ferons-nous ?
Germaine Boisseau, qui décidément avait le sens des situations, proposa de les déposer sur le monument aux morts.
Le major Balbis fut très touché, Il s’inclina devant celle qui venait d’exprimer cette idée, et offrit d’accompagner le groupe. Le monument était à quelques pas.
La manifestation fut très réussie. Plusieurs centaines de curieux y assistèrent.
L'officier voulut remercier les déléguées rangées le long du monument, Il prit la parole en français, lentement, car une connaissance imparfaite de la langue gênait son improvisation. Ayant cité des vers du Dante, il continua
en italien. Alors, très à son aise, il laissa libre cours à son tempérament. Lorsqu'il parlait, ce n’était pas une statue froide et immobile, Quel mouvement! Les regards tour à tour fulgurants et caressants s’associaient aux inflexions d’une voix chaude. Les bras, les mains, le torse, les jambes n’arrêtaient pas. Il se dressait sur la pointe des pieds, puis retombait sur les talons, puis tendait le mollet. Ces dames étaient pétries d’admiration, d’autant mieux qu’elles ne comprenaient pas ce qu’il disait. Des applaudissements partaient de la foule; elles s’y associaient d’enthousiasme.
Heureux de l’ovation, le major les invita à goûter. L’asti spumante coula généreusement.
D’autres officiers s'étaient associés à la réception qui fut très gaie. La déception du matin était oubliée.
Le lendemain, galamment escortées, les dames visitèrent la Ville éternelle, Ravies, elles envoyèrent à Paris quantité de cartes postales où étaient célébrés, sur le ton lyrique, le ciel d'Italie, la noblesse des visages, la séduction des sourires, la robuste sveltesse des colonnes et l’onctuosité des macaronis.
Au retour, pressées de questions, elles répondirent que tout s’était fort bien passé, mais que le Pape demandait à réfléchir.
Si le sacerdoce demeurait fermé aux
femmes, toutes les carrières leur étaient ouvertes, même la carrière militaire,
Se décidant à utiliser les capacités et les bonnes volontés, l’Armée réservait aux femmes le Service de santé, l’Administration, l’Intendance, le Recrutement, etc Les résultats furent excellents. Par exemple, dans les conseils de révision, ces dames montrèrent que, pour regarder, palper, apprécier, elles valaient bien les hommes.
Partout, elles furent à la hauteur de la tâche qui leur était confiée. Dans la gestion des intérêts publics, elles apportaient l’ordre, l’économie qu’elles avaient l'habitude de pratiquer dans l’administration de leur maison.
En plus, elles étaient d’une probité scrupu-
leuse, ayant à cœur de montrer que la vénalité répugne à la nature féminine.
. D'ailleurs, observaient-elles justement, autrefois lorsqu'un homme politique trafiquait de son influence, lorsqu'un fonctionnaire devenait prévaricateur, un caissier voleur, un banquier escroc, c'était presque toujours pour donner à des maîtresses le produit de leurs méfaits. Depuis le féminisme, rien de semblable n’était à redouter.
Dans la mode aussi de grands changements survinrent, conséquence directe de l’affranchissement. L'homme vaincu. plus n’était besoin de le conquérir, de continuer les arti-
fices, les extravagances destinées à éveiller sa curiosité, son désir.
La dictature insolente du couturier s’effondra. Pour les vêtements et les coiffures, les femmes n’écoutaient que leur goût qui savait s’accorder avec la commodité.
Les chevelures ne furent plus coupées.
N'étaient-elles point l’ornement naturel de la femme, et le plus gracieux?
Depuis l’origine des sociétés, la chevelure féminine avait été le grand instrument de séduction, célébré par la Bible, le Cantique des Cantiques, l'Evangile, par tous les poètes. Quelle folie avait entraîné les femmes à découronner leur beauté?
Plus de coiffures à la « garçconne », sacrifice de la grâce féminine pour singer sottement le genre masculin.
Ft puis, trop longtemps, il avait fallu subir la tyrannique prétention : Du côté de la barbe est la toute-puissance.
On allait changer cela. Maintenant, c’est du côté de la chevelure que se trouverait la toute-puissance. Et ce n’était pas trop tôt.
Dans les administrations publiques, les employés mâles furent astreints à porter les cheveux coupés à la tondeuse; par contre, ils avaient licence de laisser pousser la barbe, attribut désormais dépourvu d'importance,
La nature ne devait plus être contrariée.
L’abondance pileuse revint à la mode, ce
qui entraîna la ruine des marchands de pâtes épilatoires.
Néanmoins, il fallait réparer les dégâts causés par ces ravageurs dont les méfaits s’apparentaient à ceux du déboisement.
Après de longues recherches, un naturaliste découvrit le moyen de planter les poils. On les repiquait comme les salades, tout simplement. C'était un travail minutieux et qui réclamait autant de patience que d’habileté.
L'opérateur demeurait des heures entières le nez sur la partie à replanter avec, dans l’arcade sourcilière droite, la loupe des horlogers dont la saillie rappelle l'œil du homard.
Pour que la plantation réussit, il était indispensable que le poil, avec sa racine, fût repiqué au moment même où il était arraché.
Alors s’ouvrit une profession lucrative mais un peu pénible; des hommes sans emploi se résignaient au rôle de « donneurs ».
Cette œuvre de réparation fut fertile en découvertes. Une fois de plus s’affirma la règle que ce sont le sol et le elimat qui, dans toutes les cultures, caractérisent les produits.
Ainsi, de même qu’un cep de Bourgogne transplanté dans le Bordelais, finit par donner du vin de Bordeaux, et inversement, le poil repiqué rentrait bientôt dans l’harmonie du corps qui l’avait reçu. On en vit de noirs devenir blonds et des rigides, véritables erins de cheval, s’assouplir en boucles et frisettes.
Furent également abandonnées et méprisées les silhouettes squelettiques mises à la mode par des couturiers homosexuels.
On permit aux corps féminins de s’épanouir. Au lieu de rameaux desséchés, on revit des fleurs admirables. |
Enfin les femmes comprenaient que s’il est stupide d’exposer une soierie au soleil qui en dévore les teintes délicates, il est non moins stupide de faire détruire par les mêmes rayons, ces nuances fines, multiples et changeantes qui, d’une chair douce et claire, font comme un parterre où fleurissent les mouvements du cœur et les émois des sens.
Depuis des années, les poètes ne pouvaient plus célébrer le corps de leurs maîtresses, la tranche de pain d'épices ne suggérant aucune idée poétique; maintenant ils reprenaient avec dévotion les épithètes, les images d’autrefois, réunissant comme pour un festin de Dieux : la neige, le lait, les lys, les roses, les pervenches..
Ce retour à la sagesse marqua la fin des jazz et des bals nègres.
Tout ce monde qui assombrissait Montmartre et Montparnasse s’en retourna vers ses cocotiers.
li y eut cependant une exception.
La trépidante Caroline Mouquère, venue de l’Afrique occidentale dans une cargaison de cacahuètes, véritable statue de bronze-
médaille, avait joui d’un succès si rapide que, dans son orgueil naïf, elle s'était écriée :
« J'ai vaincu. »
Cette exagération lui fut pardonnée, ainsi que beaucoup d’autres. Pour elle, on avait les mêmes indulgences, les mêmes gâteries que pour un animal fantasque et grâcieux.
Le revirement du goût la bouleversa.
Ne comprenant pas la disgrâce qui remplaçait le succès, elle refusait de s’y soumettre. Sa résistance, ses efforts furent vains,
Paris n’en voulait plus. Il était voué au blanc.
Obstinée, elle crut qu’une couche de peinture lui permettrait de devenir une négresse blanche. Hélas, au bout de quelques heures, la couleur s’écaillait.
Alors, après avoir longtemps gémi et pleuré, Caroline prit le train pour Chamonix et se suicida à l’arme blanche, au sommet du Mont-Blanc.
Dans son sac, parmi les bananes et les pruneaux, on trouva un testament plaintif.
« Je veux reposer au sein des neiges éternelles. Seuls, les blancs edelweiss fleuriront ma tombe, »
Cet étrange lyrisme ne fut pas sans étonner. Un académicien prétendit en trouver l'explication dans ce fait que jadis la danseuse avait eu commerce avec un petit milieu littéraire.