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LA FÊTE DE NUIT DU 16 JANVIER

L'année 1960 débuta mal. Durant la première partie de l'hiver, la température avait été douce et pluvieuse, mais aux approches de Noël, le froid survint subitement, porté par les vents d'est. Le 24 décembre 1959, la neige tomba abondamment sur la plus grande partie de la France. Le froid s’aggrava. Une bise glaciale durcissait la terre, enfonçait ses aiguilles dans les visages crispés.

Chaque jour, avec des reproductions photographiques, les feuilles relataient les méfaits du froid. L’une d'elles, en vue de reportages sensationnels, avait engagé un Norvégien célèbre par ses explorations polaires.

Des pauvres bougres mal nourris, mal vêtus, sans logis, étaient trouvés morts et durs comme des glaçons dans les bois où ils avaient cherché un abri, aussi le long des routes où l'épuisement et le froid les avaient terrassés.

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Dans les villes, de nombreux quinquagtnaires, pour avoir réagi avec des nourritures trop copieuses et des boissons trop fortes, tombaient frappés de congestion.

De divers côtés, on signalait l’apparition des loups. Sortis des forêts, ils parcouraient la campagne, dévastant poulaillers et clapiers, dévorant les chiens; plusieurs enfants auraient même été, affirmait-on, leurs victimes.

Les asiles de nuit étaient insuffisants. Les malheureux qui n'avaient pu y trouver place se réfugiaient dans les églises qui demeuraient ouvertes toute la nuit. Epuisés, ils dormaient sur les chaises. Le matin, les chants liturgiques, les orgues interrompaient doucement leur sommeil, En voyant les flammes des cierges et en respirant l’odeur de l’encens. quelques-uns croyaient s’éveiller au Paradis.

Au cours des réceptions du nouvel an, le Président de la République, Edgard La Paumelle, après avoir félicité toutes les administrations de leurs admirables efforts en vue de soulager les misères, avait prononcé de nobles paroles où il exaltait les vertus démocratiques et, pour soutenir sa réputation de savoir toujours achever ses allocutions par une parole forte et originale, s'était écrié: « Haut les cœurs! »

Insensible à cet appel, le thermomètre continua de descendre.

La Seine fut gelée. D’intrépides citoyens

la traversaient à pied, en face de l’Institut. Enveloppés de lainages et de fourrures, la tête enfouie sous un passe-montagne, ils venaient en famille sur les rives; tous étaient munis d’alpenstocks. Rien n’est plus traître que la glace. Alors qu’on la croit d’une résistance à toute épreuve, elle se rompt et l’imprudent qui s’est aventuré sur elle disparaît dans l’eau. Aussi est-il recommandé de tenir à la main un long bâton qu’en cas de rupture on place au travers du trou et sur lequel on se maintient jusqu’à ce que les sauveteurs viennent vous tirer de ce mauvais pas.

Très fiers de leur accoutrement, se comparant aux héros de Jules Verne, bavards, un peu fanfarons, éprouvant le besoin d’expliquer la perfection de leurs engins et de montrer en même temps leur habileté à s’en servir, ils maniaient l’alpenstock avec vivacité, dessinant les mouvements à effectuer en cas d’accident, Malheureusement, l’engoncement des vêtements, les doigts gourds, et aussi la maladresse, provoquèrent des accidents; un badaud qui suivait, bouche bée, la démonstration, eut plusieurs dents brisées; ailleurs ce fut un œil à moitié crevé. Des bagarres s’ensuivirent que les brigades fluviales durent apaiser.

Les explorateurs marchaïent lentement, tàtant la glace avant d’y porter le poids de leur corps; la plupart évoquaient la Bérézina

comme s'ils avaient participé à la retraite de Russie; d’autres, plus simples, parlaient du : Mont-Blanc et des cimes de l'Himalaya qu'ils connaissaient pour les avoir vus au cinéma.

Parvenus à la rive opposée, ils relevaient la tête et érânement, avec des allures de durà-cuire, allaient boire un grog brûlant servi sur les petites voitures qui, l'été, offrent des glaces aux promeneurs altérés.

La belle société ne se contenta point d'organiser des distributions de potages contenant plus de chaleur que de graisse. Elle eut le souci de soigner également le moral des miséreux, de dégeler leur âme par de nobles divertissements. Tandis que, sous l'abri, où la soupe était distribuée, les grelottants, serrés les uns contre les autres, réchauffaient leurs mains sur l’écuelle avant de la vider, de délicieuses artistes, enveloppées dans des fourrures de prix, venaient leur réciter des vers.

— L'homme ne vit pas que de pain, avait déclaré la marquise de Lacoupole, inspiratrice de ces récitations, ces malheureux ont besoin de Beauté; il faut qu'ils la contemplent, qu'ils l’entendent, Dévouons-nous.

Les poésies venaient de toutes les écoles.

Les unes employaient le ton et le langage naturel, d’autres adoptaient le langage héroïque; certaines cachaient la pensée dans des formules absconses. Généralement on y maudissait le froid en le tutoyant, puis montait la

promesse que, prochainement, viendrait le printemps avec les brises tièdes, les fleurs, les hirondelles.

Les malheureux, transis sous leurs guenilles, écoutaient sans enthousiasme. Le printemps leur paraissait bien lointain; pour beaucoup il était de ces choses que l’on n’espère plus revoir; la plupart pensaient qu’un verre de vin chaud eût mieux fait leur affaire.

Pour avoir osé le murmurer, quelques-uns furent vigoureusement réchauffés par les agents chargés de maintenir l’ordre.

Le Parlement, obéissant à son souci permanent de s'intéresser aux malheureux, vota une promotion exceptionnelle dans la Légion d'honneur afin de récompenser les organisateurs de ces œuvres où la Poésie et la Charité s’unissaient délicatement. Les poètes, les artistes, sans oublier les adjudicataires de la fourniture des soupes furent justement honorés.

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Le froid s’aggravant, la Ville de Paris décida d'organiser, en faveur de ses victimes, une fête de nuit sur le lac du Bois de Boulogne.

Le Président de la République en accepta la présidence d'honneur, et la jeune et gracieuse Présidente, fervente des sports d'hiver,

patineuse émérite, promit d'y participer en personne.

Ce fut une réunion magnifique.

L'organisation en avait été confiée au directeur de l'Opéra qui s'était adjoint le régisseur des Folies-Bergère.

Un orchestre de cinquante musiciens, chaudement installé dans la salle d’un restaurant voisin, jouait des airs russes que de puissants haut-parleurs répétaient d’un bout à l’autre du lac.

L’éclairage était féerique. On avait choisi la date du 16 janvier parce qu’elle se rencontrait avec la pleine lune. L’astre brillait splendidement dans le ciel étoilé.

Néanmoins les autorités avaient estimé cet éclairage naturel insuffisant. Trop souvent, l’obscurité crée le désordre, favorise les mauvais instincts, et les coins d’ombre sont toujours à redouter pour l’honnêteté, même par les froids rigoureux.

On avait donc installé, en les dissimulant le mieux possible, de nombreux projecteurs dont les rayons légèrement bleutés s’associaient heureusement à ceux de la lune.

Sur la glace, les patineurs évoluaient, poussant des traîneaux construits d’après les gravures du xvir siècle et les tableaux des maîtres hollandais. Le Musée de la Voiture avait mis à la disposition de la Présidente le traîneau de Marie-Antoinette.

Au milieu du lac, sur un espace réservé furent présentés des numéros sensationnels.

C’est là que se produisit l’accident qui devait attrister la fête.

Les danseuses de l'Opéra venaient de terminer avec succès un ballet patiné. Lorsque les applaudissement eurent cessé, le chef du protocole annonça par le haut-parleur une surprise. Madame la Présidente de la République allait exécuter certains exercices en compagnie du ministre de l'Education physique.

Alors ce fut du délire, ovations, cris, bousculades, chacun voulant être au premier rang pour mieux voix la Présidente.

Souriante, elle parut et, donnant la main au ministre, gagna le milieu de la piste. D’abord le couple évolua sans grande originalité. Le cavalier manquait d’entraînement. Agacée, la Présidente se sépara de lui et s’élança, décrivant de vertigineuses arabesques. Les acclamations montèrent dans la nuit, troublant le sommeil des vieux corbeaux au sommet des arbres.

Excitée, la virtuose voulut faire mieux encore et renouveler les audacieux mouvements qui jadis lui avaient valu un prix au championnat de Saint-Moritz.

La foule l’admirait, silencieuse, fière d’avoir une telle Présidente qui, sous les feux de quatre projecteurs tournait de plus en plus vite.

Des voix angoissées crièrent « Assez! »

Mais la Président, grisée, continuait.

Alors tout à coup, que se passa-t-il?

La fatigue avait-elle raidi les muscles? Ou bien simplement y eut-il un faux mouvement?

Ou encore une douleur subite saisit-elle la jeune femme ?

L'histoire ne le saura jamais, et c’est dommage. Toujours est-il que la Présidente manqua des deux pieds et tomba sur son derrière si violemment que ses épaules touchèrent la glace, cependant que ses jambes, entraînées par le mouvement se relevaient à angle droit. Toute l'intimité de ses dessous apparut dans la lumière impitoyable d’un projecteur.

Cette apparition imprévue provoqua chez les spectateurs des réactions variées, Les patriotes se sentirent atteints dans leur honneur national. Ils plaçaient cet accident au même rang que la défaite du boxeur Georges Carpentier, au début du siècle, Les âmes sensibles demandaient si la Présidente s’était fait mal. La glace est si dure, soupiraient-elles.

Il y avait enfin le clan des mauvais plaisants, ne respectant rien, et qui trouvaient dans ce pénible accident l’occasion de commentaires saugrenus.

Le premier moment de surprise passé, le chef du protocole, suivi du corps diplomatique, se précipita vers la Présidente qui avait perdu connaissance et demeurait dans la méme position. D'un geste noble, il ramena les

jambes dans la position horizontale, descendit la jupe et se découvrit. Que devait-il faire ensuite? Vainement il interrogeait sa mémoire.

Le protocole n’avait point prévu le cas, et son chef manquait d'imagination.

Le Nonce du Pape émit l'avis qu'il convenait de transporter la victime dans une pièce où un médecin pourrait lui donner les soins que réclamait son état. Une approbation unanime accueillit ces sages paroles.

Enfin des brancardiers arrivèrent fuyant sous les reproches injurieux du Préfet de Police. Après les avoir vainement cherchés, appelés, on les avait découverts à plus de deux cents mètres de leur poste, buvant des grogs avec les électriciens et des figurantes. Ils étaient tellement émus que lorsqu'ils s’engagèrent sur la glace, ils continuèrent à courir et s’abattirent aussitôt avec un ensemble parfait. Le ministre de l'Education physique saisit deux bras de la civière qu'ils venaient de lâcher; le Général Gouverneur de Paris s’empara des deux autres et la Présidente fut dignement emportée.

Evidemment l'accident n’était pas extraordinaire. Durant cette même soirée, la glace avait reçu le brutal baiser de bien d’autres fessiers, gros, menus, durs, mous, pointus, arrondis; et ces embrassades involontaires avaient été considérées avec la même indifférence que

celles échangées au départ des trains.

physiquement, de proportions courantes, muralement, il était immense, en raison de son caractère officiel et représentatif.

Aussi la fête fut-elle arrêtée.

Une voiture d’ambulance emporta la Présidente à l'Elysée. Sur son passage la foule se découvrait.

Décidément l’année commençait mal. Les cœurs les plus valeureux en convenaient.

Dans les groupes qui regagnaient Paris, aucune gaieté; il semblait qu’un morne découragement alourdissait les pas. On ne parlait que de la chute de la Présidente. Pourvu qu'elle n’entraînât point celle du ministère! Sait-on jamais avec la politique qui trouve le moyen de se fourrer partout!

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