‹ La bâtonnière; romanChapitre 12 sur 28 · A L'ÉLYSÉE · texte numérisé non relu

A L'ÉLYSÉE

Tandis que se déroulaient ces événements, le Président de la République, en pantoufles et veston de molleton, jouait tranquillement au billard avec ses amis le docteur Thyreaux et l'architecte Pignon, deux vieux copains du Quartier Latin.

Lorsque la voiture d’ambulance pénétra dans la cour de l'Elysée, le Président tenait une série magnifique. Par un trois bandes remarquable, il venait de rassembler les billes dans un angle et s’apprêtait à exploiter cette préparation savante, Comment l’attaquer?

Après avoir examiné minutieusement l’emplacement des billes, réfléchi en fronçant les sourcils, il s’allongea sur le billard. Le ventre écrasant le tapis, la jambe droite en crochet sur la bande, la pointe du pied gauche touchant le sol, il ajustait doucement le coup

qu'il voulait jouer par la finesse. Juste au moment où il poussait la queue, la porte s’ouvrit avec fracas et le coup fut manqué. Furieux, La Paumelle se redressa si brusquement qu'il faillit tomber. Debout, dans l’attitude du modèle posant le guerrier antique appuyé sur sa lance, il toisa l’importun. C'était le chef du protocole. Celui-ci, très troublé, s’excusa. L

— Que se passe-t-il donc? interrogea le Président.

— Une chute.

— Le ministère?

— Non, la Présidente.

— Et où cela?

— Sur la glace.

— On n’est jamais tranquille, quel métier!

soupira La Paumelle en regardant ses amis.

Ceux-ci, en un geste d'approbation désolée, levèrent les yeux vers le plafond.

— Madame la Présidente est dans sa chambre, continua le chef du protocole. Elle désire voir Monsieur le Président.

— J'y vais, dit La Paumelle d’un ton résigné.

Il déposa sa queue dans un coin et, avant de quitter la salle, regarda les chiffres enregistrés par les marques. Ses amis ne s’offusquèrent point de cette précaution. Le cas échéant, ils eussent agi de même. Le billard est le billard, c’est-à-dire une chose sérieuse.

— Viens avec moi, lança-t-il à Thyreaux,

puisque tu es le médecin de la maison; quant à toi, Pignon, tu n'aurais rien à faire, attendsnous; j'espère que ce n’est rien; nous achèverons la partie.

Dans son lit, la Présidente gémissait. Elle se plaignait d’atroces douleurs dans le ventre.

— C'est curieux! déclara Thyreaux lorsqu'il eut appris qu’elle était tombée sur le derrière.

Timidement, il palpa le siège de la souffrance, mais la patiente l’écarta; cet attouchement aggravait la douleur.

Le docteur était de plus en plus perplexe,

— Enfin, dit le Président agacé, qu'est-ce qu'il y a?

— Je ne sais pas.

— Tu es médecin, cependant. Lorsqu'on nous demande à nous autres avocats, ce qu’il y a dans un dossier, nous répondons immédiatement.

— Parce que vous ouvrez le dossier, tandis que je ne puis ouvrir le ventre, moi, pour regarder ce qui s’y passe.

— Soit. Mais on ne peut laisser Marie- Louise continuer à souffrir. Trouve quelque chose,

Thyreaux, fort embarrassé, commençait à poser à la malade des questions banales sur son alimentation, Elle l’interrompit.

— Je devine la nature de mon mal, murmura-t-elle d’une voix brisée.

— Qu'esi-ce donc? démanda La Paumelle angoissé.

— Demain, mon ami, je devais t’annoncer que j'étais dans l’attente d’un événement heureux.

A cette révélation, le Président se redressa et regarda le Chef du protocole. Celui-ci venait de prendre automatiquement l'attitude en usage dans les Cours lorsqu’est annoncée cette nouvelle; puis jugeant que sa mission était terminée, il se retira en saluant très bas,

— Maintenant que te voilà renseigné, dit le Président en se tournant vers le docteur Thyreaux, que faut-il faire ?

— Appeler un gynécologue.

— Je t’en laisse le soin; dépêchestoi.

La partie de billard ne reprit pas, ét, dans le courant de la nuit la Présidente perdit son espoir de maternité.

Sa désolation fut immense.

Vainement on essaya de la consoler.

Rosa Dupont de Bazoches, son ancienne condisciple du Lycée George-Sand, aceourue à son chevet, dès que la nouvelle lui parvint, passa près d’elle l'après-midi du lendemain.

Une tendre amitié n’avait cessé de les unir.

— Voyons, ma chétie, lui disait-elle affectueusement, tu exagères ton malheur, Au fond, c’est un accident auquel nous sommes toutes exposées; il n’est point irréparable. Ton mari est toujours là.

— Evidemment, répondit la malade. Mais tu ne parais pas comprendre l’importance des rêves qui viennent de s’écrouler. Ecoute-moi. Depuis quatre-vingt-dix ans qu’existe la troisième République, aucune Présidente n’eut un enfant, étant Présidente. J'aurais été la première, et j'aurais accouché à l'Elysée! Quel événement!

— C’est vrai, convint son amie songeuse; le drapeau du féminisme était définitivement planté à l'Eysée. Et quel prestige pour la République! -

— Dans toutes les Cours, reprit la Présidente, lorsqu’est attendue la naissance d’un enfant royal, puis, après la naissance, ce sont des cérémonies, des réjouissances où s’exalte le sentiment national, Chez nous, jamais une nourrice n’a franchi le seuil du Palais présidentiel. Comment un régime, dans ces conditions, donnerait-il l'impression de tenir l'avenir ?

J'allais changer tout cela!

De nouveau ses larmes coulèrent.

—— Calme:toi, dit avec autorité la future Bâtonnière. Ce qui a manqué aujourd’hui réussira demain, Tu sais que tu peux avoir un enfant et ton mari a encore quatre ans de présidence!

— Il à aussi soixante-huit ans.

— Cela n’a rien à voir dans l’affaire. Rappelletoi le vieil adage : « En France, il n’y

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a pas de Rois impuissants; il n’y a que des Reines stériles. »

Vous êtes mariés depuis vingt-deux ans et n’avez pas eu d'enfants. Anne d'Autriche ne fut mère qu'après vingt-trois années de mariage. Tu serais en bonne compagnie. Et le Président de la République n'’oserait se donner le ridicule de s’étonner de ce que Louis XIII trouva naturel.

Un sourire détendit le visage de Marie- Louise. L’évocation de la naissance de Louis XIV venait de réveiller son imagination et ses rêves,

La nouvelle s'étant répandue, le Président reeut de nombreuses marques de sympathie.

Il les accueillait avec une sincère tristesse. Jamais il n’avait désiré une postérité, mais maintenant qu'il avait failli être père, il regrettait d’être sans descendance.

Pignon et Thyreaux s’efforçaient de le distraire. |

— Ce sera pour l'an prochain, disait l’architecte,

— L'an prochain? soupirait La Paumelle, n'oublie pas que j'ai soixante-huit ans.

— Moi aussi. Puisque nous sommes de la même année; et c'était une bonne année! A cet âge, un homme n’a pas dit son dernier mot.

— Le dernier mot, non; mais il est incapable de longs discours

— Les plus courts sont parfois les meilleurs.

— Pas en cette matière.

Et le Président, secouant la tête, lançait d’un geste las, les dés dans la boîte de jacquet.

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