UNE NINON MODERNE
Le cabinet de M' Rosa Dupont de Bazoches était à deux pas du Palais de Justice, rue Ninon-de-Lenclos, sur l’ancien emplacement des Halles.
Le Conseil municipal où les femmes étaient également en majorité avait fait procéder à de considérables travaux d'urbanisme. Maintenir au cœur de Paris ce foyer infect et malodorant que constituaient les Halles Centrales, était un défi au bon sens. On avait donc rasé les pavillons, malgré les clameurs des bistrots du quartier et, en remplacement, quatre grands marchés avaient été installés aux quatre points cardinaux de la capitale. Ils étaient reliés par le chemin de fer de ceinture qui avait ainsi retrouvé son utilité. La circulation s’en trouva très améliorée,
Là où s’élevaient chaque matin les pyramides de choux, de salades, de légumes de
toutes sortés, où la marée unissait son odeur à celle des fromages, furent construits de vastes immeubles aménagés en bureaux. Ainsi naquit la cité des affaires, voisine de la Bourse des Valèurs, de la Bourse du Commerce, du Palais de Justice, de la Préfecture de la Seine, de la Préfecture de Police, Tous les rouages de l’activité se trouvaient réunis au cœtir de Paris. Le Théâtre Sarah-Bernardt dont on ne savait que faire, devint le Ministère du Travail, et le Théâtre du Châtelet, le Ministère du Commerce, tandis que les Finances, libérant enfin le Louvre, s’installaient dans les bâtiments de l’'Hôtel-Dieu, Elles y remplacaient les malades et n’y n'étaient point déplacées, car les excès des hommes les avaient mises en bien piteux état,
En plus du souci utilitaire, celui des agréments et de la beauté inspirait les réformatrices, Elles jugèrent intolérable que le fleuve admirable qu'était la Seine fût plus longtemps un égout, Les enux résidüaires strictement cunalisées vers des centres d'épuration, une eau limpide coulait entre les quais, Sur les rives s'élevèrent des restaurants, des cafés, dés guinguettes, Abondamment réempoissonné, le fleuve attirait les pêcheurs. Leurs gaules couvraient les rives, Nombreux étaient lés magistrats et les avocats qui, en sortant du Palais, taquinaient le goujon et le gardon. Un poète officiel composa une ode magnifique où il
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célébrait le retour des Nymphes de la Seine, ramenées par leurs sœurs, disait-il galamment.
Le féminisme eut encore le mérite de débarrasser Paris de quantité de statues et monuments qui, depuis le début du xx° siècle, poussaient comme champignons.
Naturellement, les glorifiés étaient toujours des hommes dont le mérite appartenait exelusivement au domaine politique.
L’enlèvement fut décidé de ces hommages ridicules célébrant (disait le rapport), « les salivards de la démagogie masculine ».
Enfin Gambetta partit du Carrousel et rejoignit Cahors. Ses compatriotes trouvèrent le monument bien encombrant, Ils ne savaient où le loger; finalement, on aménagea une place aux portes de la ville, et le bras du tribun devint le perchoir des pigeons et moineaux cadurciens.
Le même sort fut réservé à Jules Ferry dont la face de maître d'hôtel pour repas funéraires attristait le jardin des Tuileries. On l’envoya verdir parmi les pins des Vosges. Sur le socle, Mistinguette prit sa place, à la grande satisfaction des promeneurs qui trouvaient les jambes de l’artiste plus plaisantes que les favoris du ministre.
Enfin, la Comédie-Française fut délivrée du groupe attristant où, sous prétexte de glorifier Alfred de Musset, une Muse rappelle au pauvre homme échoué sur un banc qu'il est dé-
cent, fut-on un très grand poète, de rentrer chez soi lorsqu'on est saoul. Le piédestal fut conservé pour y ériger la statue de Cécile Sorel, en costume de Célimène.
Le chef-d'œuvre d’Antonin Mercié ne fut pas perdu. Un pharmacien qui lançait un produit contre le mal de mer l’acheta. Dans la main de la Muse, il fit placer un flacon de la spécialité dont le groupe devint la marque déposée, ce qui lui valut un succès jusqu'alors inconnu.
Les jeunes avocats se disputaient l'honneur et l’avantage d’être attachés au cabinet de M Dupont de Bazoches. Elle n’avait que l’embarras du choix. Régulièrement, ses préférences allaient aux jolis garçons. Ses consœurs agissaient de même. Quoi de plus naturel? Jadis, les patrons lutinaient leurs secrétaires; la vie continuait, avec cette différence toutefois que les divertissements de ces dames étaient inoffensifs. L'avenir des jeunes gens n’en pouvait être compromis comme jadis celui des jeunes filles : ils ne couraient pas le risque d’être engrossés.
Ninon de Lenelos avait adopté la règle de ne garder un amant que trois mois. Pendant cette période elle lui restait fidèle, dit-on, puis. le temps réglementaire écoulé, elle l’invitait à prendre place parmi les amis de la maison.
Tous acceptaient de venir augmenter la troupe des amants honoraires.
Néanmoins les résolutions les plus fermes ont parfois des défaillances. Ninon n’en eut qu’une, mais sérieuse. Elle ne put se détacher de Villarceaux qui la garda trois ans dans son château du Vexin et lui fit un enfant.
M° Rosa Dupont de Bazoches avait une grande admiration pour Ninon de Lenclos.
C’est elle qui avait obtenu que ce nom fût donné à la rue nouvelle où elle s’installait. Le principe des engagements à court terme lui semblait la sagesse même. Il assurait l’indépendance, condition première de la réussite.
Le trimestre achevé, le favori retournait aux travaux professionnels : recherches de jurisprudence, appels de causes, etc. Au début, c'était dur, mais tous s’y faisaient, Il faut ajouter que M° Dupont de Bazoches se montrait généreuse. En même temps qu'il était retraité, le jeune avocat recevait de beaux dossiers, embryons d’une clientèle. Grâce à cela plusieurs firent de beaux mariages.
M‘ Dupont de Bazoches fut membre du conseil de l'Ordre, et le Palais la désignait comme prochaine Bâtonnière. Un vieil avocat à qui ses confrères venaient d'accorder le Bâtonnat par déférence, et surtout parce qu'il
ne portait ombrage à personne, devait cesser ses fonctions en 1969, si Dieu lui prêtait vie. M° Dupont de Bazoches lui succéderait. Ce serait la première Bâtonnière du barreau de Paris.
Elle venait de dépasser la quarantaine. La vie sédentaire, la bonne chère aussi, avaient détruit sa sveltesse et alourdi sa beauté. Mais qu’importait, point n’était besoin de se mettre en frais pour avoir de jeunes et dévoués secrétaires. Elle aimait la vie et était incapable d’écarter un plaisir qui s’offrait. Dans ses artères coulant le sang ardent des Dupont, de l’indomptable grenadier, du colosse qui mangeait et buvait sans répit, de Sébastien qui, loin de retenir ses appétits, les fouettait pour, ensuite, les rassasier joyeusement.
En 1968, le lundi de la Pentecôte, Sébastien Dupont fut foudroyé par l’apoplexie au « Palais Byzantin », à Reims, où il était venu passer l’après-midi, soi-disant pour traiter des affaires.
À l’annonce du décès de son mari, M” Dupont s’évanouit ; il fallut la mettre au lit. Elle délirait, Des amis télégraphièrent la triste nouvelle à Rosa qui sauta dans son auto. Deux heures après, elle était à Reims.
Le commissaire la reçut avec les égards dus à sa renommée. En termes choisis, il exposa l'accident. Ce n’était pas le premier. Les messieurs trop facilement oublient que l’âge ré-
clame la prudence et commettent la faute de préluder aux plaisirs d'après-midi par des excès de table. Il compatissait à la peine de l’éminente avocate et se mettait à sa disposition.
— Îlest mort sur le coup? interrogea Rosa.
— Vous pouvez le dire! répondit le fonctionnaire avec un geste à la fois expressif et navré,
— Et, il est resté... là-bas?
— Non. Il a été transporté rue Jean-Bart, dans le logement qu'occupe le père de la patronne. On a l'habitude de procéder ainsi par égard pour les familles. On leur explique que la victime est tombée subitement, sur le trottoir, devant cette maison, qu’on l’y a recueillie mais que tous les soins furent inutiles. Je vais vous y conduire.
C’était un sordide logement situé au rez-dechaussée. Sébastien était étendu sur un lit de fer, dans une petite chambre tendue d’un papier décoloré et marbré de moisissures. Sur les murs, des chromos, le portrait du Président Carnot, des photographies de famille, un diplôme scolaire et un certificat de vaccination.
Arrivant de la cuisine proche, une nauséabonde odeur de choux et de graisse brûlée emplissait la pièce. On y voyait à peine.
Le locataire, dont la tête de faux témoin portait la flétrissure de vices ignobles, s’emipressait avec l'insistance exaspérante des ivrognes radoteurs.
Quelle fin! Ecœurée, Rosa déposa cinq cents francs sur la cheminée, au pied d’un globe couvrant un bouquet de mariage et s'enfuit suivie du commissaire qui la conduisit au bureau des pompes funèbres.
— Dans l’histoire, observait-il en manière de consolation, on rencontre nombre d’accidents de ce genre et qui frappèrent les plus hautes personnalités. Je termine tous mes rapports en réclamant la présence d’un médecin qui prendrait la tension des clients. On exige bien un docteur de service dans les théâtres où les risques d’accidents sont moins à craindre. Mais les avis d’un modeste fonctionnaire ne sont jamais pris en considération.
Le soir de l'enterrement, Rosa regagnait Paris, fuyant cette maison où, durant deux jours, le voisinage de la mort l’avait troublée. Elle avait hâte de se replonger dans la vie ardente, d'oublier que le temps s’écoule, que la vieillesse approche. Vivre! Elle voulait vivre, profiter le plus longtemps possible de tous les avantages offerts par la situation qu’elle avait conquise.
C’est alors qu’entra dans son existence Michel Palavas. Ce jeune avocat, par sa beauté et l'élégance raffinée de sa tenue, faisait grande sensation au Palais.
Il avait le type gitane, à croire qu'il descendait de ces troupes errantes venant, depuis des siècles, chaque année, au pèlerinage des
Saintes-Maries-de-la-Mer. Son regard velouté troublait beaucoup de ces dames du Palais, ainsi que sa parole chaude relevée d’une pointe d’accent de Béziers.
Rosa venait de mettre en retrait d’emploi de secrétaire un fils des terres de Flandre, blond et mélancolique; Michel Palavas le remplaça.
Après un mois, elle constatait qu’au contraire des expériences précédentes, son attachement pour le beau méridional, loin de se relàcher, se resserrait,
— Vais-je faire comme Ninon avec Villarceaux? se demandait-elle,
Les événements arrêtèrent brutalement l'examen de ses états d’âme.
La concurrente la plus sérieuse de M° Dupont de Bazoches était M° Sophie de Monboron. Elle se disait comtesse et tirait de sa généalogie un immense orgueil.
A l'entendre, sa noblesse sortait des meilleures sources. Un de ses aïeux avait été le favori d'Henri IIL et une de ses aïeules la tendre compagne de Christine de Suède.
Il n’était pas de vilain tour qu’elle n’essayât de jouer à M° Dupont de Bazoches, sous les apparences d’une scrupuleuse confraternité. Lui souffler le beau Michel lui parut un exploit digne d’être tenté.
Un jour, dans les couloirs du Palais, elle
aborda M° Palavas avec force témoignages de bienveillance.
— Vous paraissez fatigué? demanda-t-elle d’une voix inquiète. Seriez-vous souffrant ?
— Nullement.
— L'emploi est dur chez M° Dupont de Bazoches. Elle est tellement occupée et si vivante!
Bref, quelques jours après, elle lui offrait de le prendre comme collaborateur.
— Je ne voudrais pas vous influencer, ditelle hypocritement, mais je vous porte beaucoup d'intérêt, beaucoup, et je crains que vous ne tiriez pas grand profit de votre collaboration actuelle, M° Dupont de Bazoches dévore les secrétaires. Quatre par an; tel est son régime. Sa santé le lui permet. Tant mieux pour elle, et tant pis pour les autres. Moi, je n’aime pas le changement. Chez elle, on passe; chez moi, on demeure, Pensez à cela, et rappelez-vous que ma porte vous est ouverte.