‹ La bâtonnière; romanChapitre 14 sur 28 · MICHEL PALAVAS · texte numérisé non relu

MICHEL PALAVAS

De son enfance écoulée dans une humble boutique d’épicerie que sa mère tenait à Béziers, Michel Palavas avait reçu l'horreur de l'existence médiocre et pauvre.

Lorsqu’en compagnie de son ami Pychène, il se promenait sur les allées Paul Riquet, regardant et enviant les consommateurs assis aux terrasses des cafés, il faisait en lui-même le serment d'arriver à une situation lui procurant vie ‘large et agréable. Le choix des moyens importait peu; il était à cet égard af franchi de tout préjugé.

Nanti de ses deux baccalauréats, il partit à la conquête de Paris. Son billet payé, huit cents francs lui restaient. Avec ce maigre pécule il devait faire ses études de droit, conquérir une place au barreau et devenir riche.

Programme un peu ambitieux au regard des ressources dont il disposait, mais il avait confiance en son intelligence, sa volonté, sans oublier son physique qui, déjà, dans sa ville natale, avait recueilli des hommages flatteurs.

À peine débarqué, il eut la chance de trouver, sur la recommandation d’un de ses anciens professeurs, une place de précepteur chez la baronne Astaroth, directrice de l’importante banque Astaroth et C”, Elle avait deux grands fils qui ne parvenaient pas à obtenir le diplôme de bachelier. Ces échecs l’humiliaient,

C'était une femme entre quarante et cinquante, douée d’une activité extraordinaire, lançant des affaires considérables, brassant des millions. Elle occupait un splendide hôtel, avenue Hoche. Son mari habitait le domaine qu'elle avait acheté dans le Limousin et qui comportait un château historique, de nombreuses fermes, de vastes étendues de bois et de prairies. Il avait liberté entière pour administrer la propriété, mais défense absolue de venir voir à Paris ce qui s’y passait. Aimant par-dessus tout la chasse et la bonne table, il se trouvait très heureux.

Michel fut invité à se présenter un matin.

La Baronne s'attendait à recevoir un pauvre diable au visage terne et triste, mal vêtu, timide, ne sachant ni se tenir debout, ni s’asseoir.

Comme un héros de Balzac, Michel avait

à peu près vidé sa bourse pour se présenter dans une tenue élégante qu'il portait avec l’aisance d’un fils de famille.

D’un pas ferme il s’avança, s'arrêta, puis, ayant salué, attendit d’être invité à prendre un siège. Un radieux soleil d’automne éclairait la pièce. L’un de ses rayons enveloppait le jeune homme d’un nimbe glorieux.

Emerveillée autant que troublée, la Baronne se trémoussait, se mordait les lèvres. Enfin, elle appela Palavas près d’elle, fit de grandes dépenses d’amabilité et de coquetterie, puis, sans avoir approfondi ses qualités pédagogiques, l’engagea, et le retint à déjeuner pour lui présenter ses fils.

Au cours du repas, le trouble de la financière, loin de s’atténuer, grandit, Les cours de bourse transmis par un téléphone placé près de son assiette ne l’intéressaient plus; ils semblaient même l’agacer. Ses regards, ses pensées ne s’occupaient que de ce jeune visage aux cheveux bouclés, de ces lèvres vermeilles découvrant des dents éclatantes, de ce teint doré comme un beau fruit, de ces yeux sombres où, sous les lents mouvements des cils les regards luisaient tendrement. « Un morceau de Reine », pensait-elle, Ah! si ses fils et ses laquais n'avaient pas été là, elle n’aurait pu résister à l’envie de saisir dans ses mains frémissantes cet enchantement. Quel dessert!

En prenant le café, on arrêta le programme

des jours à venir. La Baronne décida tout ellemême, en maîtresse souveraine.

— Mes enfants, dit-elle, vos échecs sont dus à ce que vous n’aviez pas près de vous, et d’une façon permanente, un guide. Dès que vous êtes livrés à vous-même, votre légèreté vous éloigne de l'étude. Et je n’ai pas le temps de m'occuper de vous.

Ce guide nécessaire, le voici. M. Michel Palavas habitera l'hôtel et prendra ses repas avec nous. Je vais faire apprêter pour lui l'appartement du Baron. J'espère qu’ainsi vous deviendrez rapidement bacheliers. Je remercie monsieur Palavas de consentir à nous donner son temps. Veuillez joindre vos remerciements aux miens. é

Lorsque le jeune homme quitta la somptueuse demeure pour aller chercher sa malle au petit hôtel de la rue Saint-Jacques où il était descendu, il se demandait s’il ne rêvait pas. Donc il allait vivre dans ce palais! Table abondante, domestiques nombreux et stylés, gîte luxueux (on le lui avait montré). Pour « le reste », ce serait la Baronne, bien entendu.

Après tout, elle n’était pas si mal! Et puis, un homme raisonnable sait bien qu’en ce bas monde, on n’a rien pour rien. Tout se paye.

Et n'ayant pas encore perdu la fleur de la modestie, il trouvait que, dans le troc, la meilleure part lui revenait.

L'année passa tel un rêve. La générosité de

la Baronne était à la hauteur de ses exigences. Jamais, aux temps d'autrefois un financier n’avait mieux choyé sa jeune maîtresse. Son beau Michel, M” Astaroth le voulait toujours plus beau. Masseur, manucure, pédicure, coiffeur se succédaient chaque matin dans le cabinet de toilette du précepteur qui avait le même tailleur, le même bottier, le même chemisier que les fils. La caisse de la banque réglait toutes les factures sans discuter.

En juillet, les deux élèves obtinrent le bachot.

La mère attribua tout le mérite de ce succès à Michel et, en témoignage de reconnaissance, lui offrit pour épingle de cravate une perle de quinze mille francs.

L’ami Pychène était venu, lui aussi, à Paris. Mais quelle différence! Pour toute ressource, une bourse de la Ville de Béziers devait lui permettre de suivre durant deux années l’enseignement de l’Ecole des Beaux-Arts. Elle était maigre cette bourse et le bénéficiaire était incapable, lui, de trouver une protectrice; d’abord parce qu’il n’était pas beau, ensuite parce qu’il n’avait aucune suite dans les idées. Il perdait tout son temps en rêvasseries lorsqu’il était seul, en bavardages s’il trouvait un compagnon. La tenue de Michel l’impressionnait. Son ami lui semblait appelé aux plus hautes destinées : « Tu seras Gambetta » lui répétait-il.

— Laisse-moi, disait Michel avec un mouvement d’épaules.

— Oui, tu le seras, reprenait-il avec insistance, Gambetta était du midi, fils d’épicier et avocat, Tu réunis ces trois conditions. Pourquoi ferais-tu moins bien que lui? Nous autres de Béziers valons bien les gens de Cahors, il me semble!

Rue Gît-le-Cœur, dans un immeuble sordide, il occupait une chambre prolongée par une sorte de réduit obscur.

— Ce n’est pas mal, hein, disait-il à Michel en lui faisant visiter son logement, et, tu vois, ajoutait-il en ouvrant la porte du réduit, un cabinet de toilette en cas de besoin.

La toilette le préoccupait peu. Sous le même veston apparaissait invariablement la même chemise noire. Il protestait d’avance contre toute interprétation politique à propos de la couleur de sa chemise.

— J'ai choisi le noir, expliquait-il, uniquement par propreté. La poussière et la sueur n’y paraissent point.

Les études des fils Astaroth étant achevées, la présence de Michel, avenue Hoche, n’avait plus de raison. Elle eût prêté à des commentaires désobligeants. Mais la Baronne n’entendait pas être privée de son favori. Elle fit meubler magnifiquement un appartement dans l’un de ses immeubles et y installa Michel.

Celui-ci entreprit alors ses études de droit. Son

bonheur était complet. Nature délicate et reconnaissante, il n’eût voulu, pour rien au monde, peiner sa bienfaitrice. Il lui prodiguait les marques de reconnaissance et ne la trompait qu’une fois par semaine, le mardi, jour où la Baronne avait ses conseils d’administration, et il le faisait avec une discrétion parfaite.

Licencié au bout de trois ans, il s’inserivit au barreau. Rien ne menaçait, eroyait-il, l’avenir aimable qui, depuis quatre années, se déroulait devant lui. Hélas! le Destin se plaît à ruiner les plus légitimes espérances.

La Baronne, intelligente et prodigieusement clairvoyante, avait un défaut grave : le démon de la spéculation. Sa confiance en elle-même lui faisait repousser les avertissements, les conseils. Elle n’en avait nullement besoin, disaitelle. Sa devise, quelque peu présomptueuse, était: « Ce qui m’approche grandit ». Michel par délicatesse s’appliquait à ne jamais la démentir.

Loin de la calmer, son amour l’enfévrait.

Elle jetait sur le marché des ordres fantastiques. Une double position prise sur le cuivre et sur le coton s’écroula dans une catastrophe effroyable, La Banque Astaroth et C" sauta.

Scandale énorme. Des instructions furent ouvertes; alors la Baronne se suicida, comme fai. saient jadis les financiers.

Cette mort brutale affligea cruellement Mi-

chel Palavas. Sa tristesse n’était pas celle de l'amant à qui la Mort vient de ravir une maîtresse adorée; mais celle de l’homme qui apprend brusquement sa ruine et ne sait comment il vivra le lendemain.

Examinée froidement, la situation se révélait ainsi. Selon l’usage, au début du semestre, la quittance de loyer lui avait été remise régulièrement acquittée; de même pour les contributions. Comme vêtements et lingerie, il était fourni pour plusieurs années. Mais il lui restait peu d'argent. La Baronne lui avait fait attribuer des actions et des parts dans les nombreuses sociétés qu'elle contrôlait, mais tout cela était maintenant sans valeur. Ce qu’il avait en compte-courant à la Banque Astaroth avait disparu dans l’effondrement de celle-ci. Ses gains de débutant au barreau étaient dérisoires, et, sous la tendre protection de la baronne, il avait contracté des habitudes de confort, de luxe auxquelles il lui eut été bien pénible de renoncer. Situation vraiment tragique; il envisageait la nécessité de vendre ses bijoux.

C’est alors qu'il fut remarqué par M° Dupont de Bazoches et attaché bientôt à son cabinet. Bien que future Bâtonnière, Rosa, pour Michel Palavas, était loin de remplacer la Baronne. Il connaissait la durée de l’intérêt qu’elle portait à ses secrétaires. Trois mois; jamais plus.

Les propositions de la Comtesse de Monboron avaient donc rencontré une oreille favorable. En outre, physiquement, la tentatrice, svelte, distinguée, réservée dans ses propos et ses allures, plaisait mieux à Michel. Sa nature délicate, raffinée, souffrait parfois des trop ardentes manifestations de Rosa. L’avantveille, dans un cabinet particulier du « Faisan Doré », le restaurant à la mode, échauffée par la nourriture trop riche, les grands crûs et la vieille fine, elle avait été terrible. Il en était encore meurtri.

Le soir même, il provoquait une explication qui fut orageuse. Fine mouche, M° Dupont de Bazoches comprit immédiatement qu’une rivale cherchait à débaucher Michel. Elle eut vite fait de le confesser.

— Je te défends, cria-t-elle, d’aller chez cette femme.

— En vertu de quels droits? demanda insolemment le jeune homme, Tu n’as pas que je sache, acheté ma liberté, Elle n’est pas à vendre d’ailleurs.

— Qu’as-tu à me reprocher? Je ne t’ai rien refusé,

— Moi de même. Nous sommes quittes.

— Que te manque-t-il? As-tu des dettes?

— J'ai pour règle de n’en faire jamais.

— Alors que cherches-tu?

— Une situation... je veux vivre de mon travail.

— Sentiment louable. Et, chez la Monboron, tu vivrais de. ton travail? lequel?

— Mon travail professionnel. Dans quelques semaines, tu me laisseras tomber. Tu ne t'intéresseras plus à moi. Mon emploi sera, moyennant une modique rétribution, de faire des recherches à la bibliothèque, de courir de chambre en chambre pour les appels... je crois valoir mieux que cela. Chez M° de Monboron, les secrétaires demeurent et se créent une clientèle qui leur permet, au bout de quelques années, de voler de leurs propres ailes.

— Et si je t’assurais ces avantages?

— Quelle garantie aurais-je ?

— Ma parole. Je te ferai même un écrit, si tu l’exiges.

— Comme Ninon à La Châtre.

La colère empourpra le visage de Rosa. Si la Monboron avait été là, elle l’aurait battue. En même temps, elle sentait la puissance du lien qui l’attachait à Michel. Ce n’est qu’au moment des séparations que cette puissance se révèle.

Elle marchait à travers la pièce comme une panthère prisonnière. Michel se polissait les ongles.

— Et si je t’épousais?

Palavas leva la tête.

— C’est à examiner, répondit-il doucement.

— Donc, tu ne repousses pas la solution.

Restent les conditions. Je t’écoute.

— Pardon! Je ne demande rien. Un homme a le droit d’accepter ce qu’on lui offre; il est indélicat s’il demande. Telle fut toujours ma règle; je n’en changerai pas.

Rosa sourit.

— Tu es très fort! La constatation n’est pas pour me déplaire. Jouons franc jeu. Je viens d’avoir quarante-quatre ans et tu en as vingthuit. Ecart : seize années. Il est courant dans les ménages. Tu me diras qu'’autrefois, le plus âgé des époux était l’homme; mais les rôles ayant été renversés, il est logique que la proportion ci-dessus le soit également. Tu n’as ni fortune, ni situation; si je le remarque ce n'est aucunement pour te désobliger mais pour préciser les positions respectives. Je possède une honorable aisance et mon cabinet est le meilleur du Palais. Tu apportes la jeunesse, l'intelligence; ce sont des valeurs appréciables. En reconnaissance, je te ferai dans le contrat de mariage une donation de cinq cent mille francs. Cela te plaît-il?

Après un semblant de pudique hésitation, Michel Palavas accepta.

Rosa le saisit dans ses bras vigoureux et lui donna un ardent témoignage de satisfaction.

— Inutile, dit M° Dupont de Bazoches, lorsqu'elle eut retrouvé son calme, d’annoncer notre mariage. Le Palais, tu le sais, est encore plus potinier que du temps des hommes. Avant trois semaines, ce sont les vacances. Nous nous

marierons dans une stricte intimité justifiée par la mort de mon père. Et la nouvelle ne sera connue qu’à la rentrée, Ça va?

— Je t’approuve entièrement.

— Et maintenant, mon petit Michel, dismoi ce qui te ferait plaisir. Je veux te faire un cadeau, un beau cadeau. Elle l’avait pris sur ses genoux et le caressait.

— Une roulotte, répondit-il.

— Par exemple, dit Rosa en éclatant de rire, voilà une réponse que je n’attendais guère, C’est sérieux ?

— Très sérieux. Voyager sur les routes au gré de sa fantaisie. Quel rêve! On fâne, on s’arrête dans les villages, on dort sous les étoiles, bercé par le chant des grillons..

— Décidément, tu as dans les veines du sang gitane. Oh! ce n’est pas un reproche, car tu as aussi la beauté, le charme de cette race pour qui la liberté est aussi nécessaire que l’air. Alors, entendu, nous allons vivre en Bohémiens. Cherche une roulotte.

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