LA ROULOTTE
Par une association de camping, Palavas la trouva en quelques jours. Elle était coquette et confortable autant qu’il est possible,
Le couple partit le 13 juillet, la veille des vacances. Destination : le Roussillon. Michel était au volant. Pas de serviteurs. On vivrait comme des étudiants.
Les premières journées furent délicieuses.
Tous deux s’extasiaient devant les plaines ensoleillées, les bois, les couchers de soleil, Michel avait revêtu un costume tyrolien acheté l’année précédente à Salzbourg où il accompagnait la Baronne Astaroth. Celle-ci avait choisi le plus beau, orné de riches broderies. De la culotte de cuir sortaient les jambes nues, fines et musclées. La veste, très courte découvrait des reins et des fesses de toréador. Le soir, avant de se coucher, Palavas s’asseyait sur
l'escalier de la roulotte et fumait en contemplant les étoiles. Dieu qu'il était beau sous ce costume et dans cette attitude! « Un tableau tout fait », murmurait Rosa extasiée.
Mais il faut être jeune pour que les incidents, les surprises, les inconvénients de ce genre de voyage demeurent des oceasions de rire et plaisanter. Passé un certain âge, bien vite, ils cessent d’amuser et deviennent insupportables.
M° Dupont de Bazoches qui était gourmande, avec un gros appétit, en eut bientôt assez de cette cuisine sommaire, hasardeuse, sans variété, de ces repas inconfortables où il manquait toujours quelque chose. Et puis les nuits, pour elle, devenaient trop pénibles. Depuis le début de l'été, elle s'était alourdie. Son arrière-train évoquait la citrouille plutôt que l’abricot. La nuit, elle étouffait dans cette cabane sur laquelle le soleil avait tapé toute la journée. Tandis que Michel dormait du sommeil de l’innocence, elle ne cessait de se retourner sur son matelas, et les ressorts de la voiture fléchissaient à chaque mouvement.
Une fois, n’y tenant plus, elle avait ouvert la petite fenêtre, espérant qu'il entrerait un peu d'air frais. La fraîcheur resta dehors mais, attirés par le fumet des chairs brûlantes, les moustiques se précipitèrent, telle la foule à un banquet populaire et gratuit.
Epuisée, fiévreuse, Rosa n'avait plus de
goût à rien et Michel ne paraissait point s’en apercevoir, Lui dire qu’elle ne pouvait continuer le voyage, l’eut humiliée; n’était-ce pas avouer les misères de la maturité?
Une lettre de M” Dupont arriva bien à point. La pauvre femme ne pouvait se remettre de sa peine. Certes, Dupont n’était pas un mari modèle, mais dans sa maison, il avait établi le régime de l’autorité absolue. Peu à peu, sa femme s’était soumise, Elle avait renoncé à toute initiative, n’avait d’autre volonté que celle de son mari; et, celui-ci disparu, elle était comme un chien qui a perdu son maître.
Elle se plaignait donc de sa solitude et de son désarroi. En outre elle déclarait être incapable de discuter la cession du fonds de commerce, Plusieurs amateurs se présentaient.
— Il faut que je file à Bazoches ce soir, dit Rosa en tendant la lettre à Michel.
Celui-ci la lut et reconnut qu’on ne pouvait abandonner cette pauvre femme.
— Malheureusement, ajouta-t-il hypocritement, je ne puis t’accompagner puisque nous ne sommes pas encore mariés.
— Evidemment, répondit Rosa. Tu continueras ton voyage. La roulotte est achetée; il faut bien l'utiliser. Mais tu vas t’ennuyer, tout seul, sur les routes, mon chéri. Pourquoi ne demanderais-tu pas à ton ami Pychène de venir te rejoindre?
— Il n’a pas le sou, le pauvre.
— Tu vas lui envoyer un mandat télégraphique.
— Comme tu es gentille!
Il se blottit contre elle, faisant le câlin. La journée fut pleine de rires, de baisers, de folies. Lorsque M° Dupont de Bazoches monta dans le train, après un copieux dîner pris au buffet de la gare, ils étaient l’un et l’autre un peu gris.
Le surlendemain, Pychène rejoignait son ami.
— Ta chemise noire fait triste, observa celui-ci. Enlève-la.
— Hé, je n’en ai pas d’autre.
Il le conduisit dans un magasin pour lui offrir une tenue mieux appropriée aux circonstances. Comme Rosa, dans l’ivresse de son plaisir, lui avait laissé une confortable liasse de billets, il pouvait à son tour se montrer généreux.
— Choisis ce qui te plaira le mieux, dit-il à son ami.
Pychène n’hésita pas. D'abord une paire de bottes en cuir fauve, puis une culotte avec une vareuse en gabardine et, pour couronner tout cela, un vaste casque colonial.
— Tu as l’air de partir pour Tombouctou.
— Je n'y serais pas déplacé.
Cette tenue d’explorateur à côté du vêtement tyrolien formait un contraste assez remarqué. Partout où ils passaient, ils avaient
grand succès, d'autant qu'avec l’argent de Rosa, ils faisaient bombance. Pychène qui avait l'âme tendre n’arrêtait pas de célébrer en termes lyriques et émus, les hautes qualités de M° Dupont de Bazoches.
Les femmes admiraient Palavas, lui trouvant sous son costume d’opéra-comique la séduction d’un ténor, La roulotte excitait leur curiosité. Michel invita quelques-unes à la visiter. Elles acceptèrent et vinrent en se cachant. Ami dévoué, Pychène plantait son chevalet au pied de la voiture et peignait en chantant à tuetête les plus brillants morceaux de son répertoire. Ainsi personne ne pouvait voir ni entendre ce qui se passait à l’intérieur de la roulotte.
Pendant ce temps, Rosa s’occupait de sa mère à Bazoches. En quarante-huit heures elle conclut la cession du fonds avec le matériel et les marchandises. Le notaire qui, depuis deux mois, embrouillait l'affaire, était figé d’admiration devant l'autorité et la décision de l’illustre avocate.
Ensuite, elle acheta une maison à Fismes et y installa cette pauvre M" Dupont, de plus en plus anéantie. Lorsque tout fut terminé, elle écrivit à Palavas, l’invitant à revenir pour procéder au mariage sans plus attendre.
Depuis le triomphe du féminisme, les for-
malités du mariage étaient simplifiées. L’initiative de cette réforme revenait à M° Dupont de Bazoches qui avait présenté un rapport remarquable sur la question, au congrès de 1950. Ce travail mériterait d’être reproduit inextenso; mais son importance ne le permet pas, et c’est vraiment regrettable.
En substance, l’éminente jurisconsulte démontrait que le mariage est un contrat, constatant simplement, ainsi que tous les contrats, l'accord de deux volontés. Au fond, il était le plus simple des contrats puisque les parties ne pouvaient, pour les-obligations réciproques, stipuler des modalités conformes à leurs désirs et goûts personnels, la loi imposant à tous mêmes droits et mêmes devoirs.
Alors pourquoi tant de bruit et de formalités autour d’un accord préludant à des intimités qu'il serait plus décent d’envelopper d'ombre et de silence?
Pourquoi cette comparution devant le Maire portant une sous-ventrière emphatiquement dénommée « écharpe »?
— Acte grave! dit-on. Mais la déclaration d’une naissance ou d’un décès n'est-elle pas aussi importante? Cependant elle n’est assujettie à aucune formalité!
— Il faut, objectent encore certains, enseigner aux époux, par la lecture de quelques articles du Code, les obligations qui découlent du mariage.
Donne-t-on cet enseignement à ceux qui viennent reconnaître un enfant, acte autremet gros de conséquences et sur lequel on ne peut revenir? Et, lorsqu'un jeune homme s’en:gage, lui fait-on préalablement la lecture du Code de Justice militaire plein de sanctions effroyables ?
Dans toutes ces circonstances, un employé enregistre simplement les déclarations; et c’est fini.
Il devait en être de même pour le mariage, concluait le rapport.
Discutée d'urgence, la proposition fut votée à mains levées à la Chambre et au Sénat.
Dorénavant, pour se marier, il suffisait de se présenter à la mairie du domicile de lun des contractants et de signer la déclaration de mariage.
C’est ce que firent M° Dupont de Bazoches et M° Palavas, le 20 août 1968.
Le soir même, ils partaient achever les vacances à Biarritz.
Au retour, la première préoccupation de Rosa fut de se venger de sa rivale, M° de Monboron. Il ne pouvait être question d’appliquer la règle « œil pour œil, dent pour dent ». Les secrétaires du cabinet Monboron n’intéressaient pas M° Dupont de Bazoches.
« Une pauvre cavalerie », disait-elle avec mépris. Non, ce qu'il fallait, c'était une vengeance solide, éclatante et cruelle.
M° de Monboron avait comme principal client un gros entrepreneur, M. Isidore Blaireau. Cet homme dont la fortune passait pour être considérable exécutait dans toute la France, et hors de France, des travaux très importants qui, fatalement, étaient l’occasion de procès nombreux, tous confiés à M° de Monboron.
Rosa mit en campagne les meilleures démarcheurs qui surent détacher cette clientèle et la lui apporter.
On devine la fureur de l’évincée. Dans les couloirs du Palais, M° de Monboron menait grand tapage, contant sans répit et à sa façon les abominables procédés dont elle venait d’être victime. Cela ne se passerait pas comme ça. Oh! mais non. On allait voir! Le conseil de l’Ordre serait saisi, ete. Tout ce bruit et cette agitation n’aboutirent à rien. Le rabat de la clientèle avait été fait par des spécialistes éprouvés, des virtuoses. Au surplus, la renommée de M° Dupont de Bazoches était si grande que l’on ne pouvait s'étonner qu’un industriel chargé de litiges considérables lui confit ses intérêts.
La revendication de M° de Monboron fut donc écartée.
Au cours de ces incidents, Rosa avait observé une attitude aussi digne qu’habile.
— Si M. Blaireau, qui est venu me solliciter, désire retourner chez M° de Monboron, je
m'inclinerai sans rien réclamer, déclara-t-elle avec dignité.
La noblesse de ce désintéressement fut goûtée. Et comme Isidore Blaireau, furieux des reproches d’ingratitude de sa précédente avocate, déclarait qu’il ne voulait à aucun prix revoir celle-ci, le conflit finit à la confusion de M° de Monboron qui en eut la jaunisse.