GINETTE BLAIREAU
Les dossiers des établissements Blaireau étaient nombreux autant que variés. M° Dupont de Bazoches en ‘confia l’étude à Michel qui sut conquérir immédiatement la sympathie du client au point que celui-ci l’invita chez lui, Il occupait un bel hôtel place Malesherbes,. M' Palavas accepta l'invitation sans enthousiasme. Dîner chez ce client était une corvée. On ne parlerait qu'affaires et si M. Blaireau était un entrepreneur avisé, sorti de son domaine il n’était pas drôle. Culture nulle, conversation ennuyeuse et beaucoup de prétention. Certainement sa femme ‘ne valait pas mieux. Un ménage d’enrichis. Mais toutes les professions exigent des sacrifices.
Quelle ne fut pas la surprise de Michel quand, après qu’un valet de style parfait l’eut introduit, il se trouva en présence d’une très jeune femme, jolie, élégante et qui le reçut avec le plus engageant sourire!
Au lieu d’être ennuyeuse, la soirée fut délicieuse. Michel mit en œuvre toute sa séduction et réussit. Vainement M. Blaireau ‘tenta de parler de ses procès; la jeune femme linterrompait et ramenait la conversation sur d’aimables sujets.
Quand M Palavas se retira, il conserva aussi longtemps qu'il était possible la petite main qui lui était tendue et ses doigts, par de délicates et invisibles pressions, exprimèrent une déclaration à laquelle la petite main répondit.
La semaine suivante, M" Ginette Blaireau était la maîtresse de Michel Palavas.
Ceci se passait en° janvier 1969. Alors M° Dupont de Bazoches était astreinte à un surmenage terrible qui eût abattu toute autre, mais qu’elle supportait grâce à sa constitution exceptionnellement robuste, héritée de terriens bons vivants. Il n’était pas une grande affaire où elle ne figurât point. Dix collaborateurs la secondaient. En outre, aux fatigues professionnelles s’ajoutèrent celles de la candidature au bâtonnat. L'élection aurait lieu au début de juin. L'importance de la partie engagée était considérable. IL s’agissait pour le féminisme de conquérir le bâton jusque-là maintenu en des mains masculines, ce dont toutes ces dames se montraient offensées. La lutte s’annonçait chaude. Les hommes, disaient les féministes, commençaient à relever la tête, mais on se chargeraïit de la leur faire baisser.
L’adversaire opposé à Rosa était M° Coquelet. Né à la fin du siècle précédent, pourvu d’une belle fortune, ayant tenu sans éclat un emploi convenable, il réunissait les meilleures chances de succès, d'autant que depuis dix ans, il ne plaidait pour ainsi dire plus. On lui savait gré de cette discrétion. En plus l’homme le plus aimable, le plus prévenant. Son visage rond et rose comme un derrière de bébé souriait éternellement, sauf aux enterrements. Il ne manquait aucune cérémonie.
Vis-à-vis de M° Rosa Dupont de Bazoches, il était en état d’infériorité par la faute d’un estomac détraqué. Son adversaire, au contraire, digne fille des Dupont, affrontait sans crainte les festins, et ne manquait aucune des réunions où les confrères s’assemblaient sous les prétextes les plus variés autour d’une table copieuse.
L’habitude chez les avocats de former des groupes et qui remontait aux environs de 1900 s'était extraordinairement développée. Il y avait : le Palais-poésie, le Palais-astrologie, le Palais-cycle, le Palais-patinage, le Palais-peinture, le Palais-automobile, le Palais-chasseur, le Palais-pêcheur, le Palais-alpin, le Palaissylvestre, le Palais-marin, le Palais-danseur, le Palais-chanteur, le Palais-gastronome, le Palais-apéritif, le Palais-philatéliste, le Palais-musical, le Palais-dramatique, le Palais-vinicole, le Palais-nautique, le Palais-cent kilos, le Pa-
lais-libellule, le Palais-belotte, le Palais-natation, le Palais-billard, le Palais-boxe, le Palaisparachute, le Palais-bilboquet, ete. ete... On dénombrait 48 groupements, sans compter les inavoués qui se réunissaient en secret. De janvier à mai, chacun organisait une réunion au moins, avec dîner et soirée. M° Dupont de Bazoches avait décidé d’assister à toutes ces réunions et d’y faire bonne figure. Plaider tous les jours, recevoir de nombreux clients, étudier les dossiers puis, chaque soir, se joindre à des confrères qui festoyaient, tel était le régime auquel Rosa était astreinte.
Elle était dans sa quarante-cinquième année, tournant où il est prudent de faire la pause. C'était le contraire qu'elle faisait. Souvent, au lever, elle se sentait brisée; sa tête était à la fois comme vide et enserrée dans un cercle de fer. Alors elle avalait, coup sur coup, trois verres de champagne qui la remontaient et la vie recommençait ainsi que la veille.
Michel Palavas ne s’occupait pas du bâtonnat. Il estimait que sa qualité d’époux de la candidate, lui dictait une grande réserve, Aussi évitait-il d'accompagner Rosa aux réunions confraternelles.
Au fond, sa dignité qu'il mettait en avant n’inspirait nullement son attitude. Ce à quoi il tenait, c'était la liberté que lui octroyaient les occupations écrasantes et ininterrompues de sa femme, La vie conjugale était devenue
presque nulle. Loin de s’en plaindre, Michel s’en réjouissait, et savourait sans gêne quelques galantes aventures,
C’est ainsi que sa liaison avec Ginette Blaireau fut favorisée par les circonstances. Néanmoins chacun des amants fut obligé d’agir avec prudence. Rosa était fine et vindicative et Isidore Blaireau terriblement jaloux et violent. Il aimait se vanter d’avoir débuté en poussant la brouette et faisait tâter ses bras durcis par le maniement de la pelle et de la pioche.
Après avoir mürement réfléchi, Michel décida d'utiliser Pychène pour l'installation d’un pied-à-terre confortable et garantissant à ses rendez-vous avec Ginette une sécurité favorable aux épanchements.
Il était de ces gens qui, lorsqu'ils sollicitent un service, aiment paraître obliger.
Pychène continuait à être le même bohème, Sa chemise noire tournait au vert. Le vêtement de gabardine acheté l’été précédent, était devenu, sous la pluie, le soleil et les taches, d’une couleur indéfinissable. Le casque colonial relégué dans un placard attendait le retour du soleil. Les tiges des bottes tenaient, mais les semelles semblaient contenir un dispositif de pompes aspirantes et foulantes.
Malgré la sévérité du sort à son égard, Pychène ne s’affligeait pas; son optimisme semblait invincible. La peinture demeurait sa grande passion, son unique raison de vivre,
proclamait-il. Mais ses tableaux, il ne les peignait pas; il les parlait.
D'ailleurs eût-il voulu peindre qu'il eut été dans l’impossibilité de le faire. Sa chambre de la rue Gît-le-Cœur avec son « cabinet de toilette en cas de besoin », donnant sur une courette étroite comme un puits, était, en toutes saisons, privée de lumière. Au lieu de se plaindre, le peintre déclarait que cette obscurité reposait sa vue fatiguée par l’observation de la nature et la contemplation des chefsd'œuvre dans les Musées.
Michel Palavas lui donna rendez-vous dans une brasserie de la place Saint-Michel. Arrivé avant l'heure fixée, Pychène fumait la pipe devant un grand verre de bière. Aux regardes qu'il tournait vers des clients achevant de déjeuner, Michel comprit que son ami était à jeun et lui offrit une choucroute qui fut acceptée.
— Et la peinture? interrogea-t-il tandis que le peintre avalait une saucisse.
— Très bien! répondit celui-ci, la bouche pleine.
— Tu fais quelque chose d’intéressant ?
— Une œuvre magnifique.
— Le sujet?
— « La femme au bourriquot ». Au milieu des vignes, à l’époque de la vendange, une femme nue est étendue sur un bourriquot, et
de sa main gracieusement allongée lui offre une grappe de raisin.
— Très beau sujet.
— Tu parles. Ce ne sont pas les pompiers de l’Institut qui l’auraient trouvé.
— Il est avancé ton tableau?
— Terminé! Je n’ai plus qu’à le peindre.
— Ah! et tu as tous les documents?
— Tous! Le paysage? Celui que l’on voit de la grangette de ma grand’mère. Tu penses si je le connais.
— Pour la femme, tu as trouvé un beau modèle ?
— Incomparable. ma maîtresse.
— Et le bourriquot?
— Le bourriquot? dit Pychène avec un geste de pitié, je le sais par cœur.
— Somme toute, il ne te manque plus qu’une toile et un atelier.
— Exactement. En quelques jours, tu m’entends, ce serait brossé; et comment! Je n’aurais qu’à laisser faire ma main. Il est là le tableau — et il se frappait le front. — Dommage que tu ne puisses le voir. Tu sais que je suis modeste, Et bien, mon vieux, un chef-d'œuvre.
Parfaitement, Le musée de Béziers me l’achètera certainement, à moins que la Ville de Paris ou l'Etat...
— Ce serait un crime de ne pas le peindre ce tableau. Je t'offre la toile et l’atelier.
— Vrai?
— Oui, et un autre demi en attendant.
Voilà : en pensant à toi — j'y pense souvent — j'ai visité des ateliers rue Campagne-Première. J'en ai trouvé un épatant. Si tu veux, nous allons y aller; tu le loueras en ton nom, et je verserai six mois de loyer d’avance.
— Tu es le bon Dieu, Michel.
— Je te demanderai simplement de laisser l'atelier à ma disposition l'après-midi et le soir. Il te restera toute la matinée pour travailler.
— Tu veux faire de la peinture, toi aussi?
— Non. Pour des raisons que je t’expliquerai plus tard, une de mes clientes ne peut venir à mon cabinet; je la recevrai là-haut.
Mais tu comprends, il faut, lorsqu'elle viendra me voir, qu’elle ne rencontre personne. Elle est fort timide.
— Je suis un galant homme et connais les usages. Tu n’as rien à craindre.
Le soir même, l'atelier était loué. Palavas y fit apporter une partie du mobilier payé jadis par la Baronne. Tapis moelleux, tentures épaisses, larges divans chargés de coussins, fauteuils profonds, commodes, bahuts, une grande verdure. Tout cela constitua un ensemble digne de Ginette. Lorsque l’intallation fut terminée, la concierge dont on s’assurait la discrétion en lui offrant le soin de faire le ménage, exprima son admiration. « En voyant cela, dit-elle, inutile de demander si M. Pychène est un grand peintre ».