LE DRAME
Les heures s’écoulaient heureuses pour Michel et Ginette. Blaireau courait ses chantiers toute la journée et, le soir, tombait de sommeil. M° Dupont de Bazoches s’exténuait à plaider et à préparer le bâtonnat. Pour les deux amants, c'était parfait.
Malheureusement, les félicités humaines, même les mieux méritées, ne durent pas. Une catastrophe vint brusquement détruire ce bonheur.
Le 20 mai 1969, — date mémorable — Michel et Ginette devaient se retrouver au restaurant du « Faisan doré » à midi. Ensuite ils achèveraient l'après-midi rue Campagne- Première. Blaireau déjeunait avec d’autres entrepreneurs, et M° Dupont de Bazoches avec le Palais-gastronome.
Vers onze heures, Michel, en attendant l'heure de gagner le restaurant mettait en or-
dre des dossiers. Il chantonnait. Dehors, sous
un ciel tout bleu, une claire matinée de printemps répandait ses langueurs troublantes.
Tout à coup, le valet annonce M. Blaireau.
— Il est agité, dit-il, et insiste pour être reçu immédiatement.
Michel pâlit Que se passe-t-il? Il tremble, puis surmontant sa terreur :
— Faites entrer, jette-t-il.
Aussitôt l’entrepreneur bondit au milieu du cabinet.
— M Dupont de Bazoches, crie-t-il. Où estelle? Il faut que je la voie, tout de suite, tout de suite, vous entendez...
— Elle est partie, voici une heure environ et vous ne pourrez la rencontrer avant ce soir.
— Impossible d'attendre. urgence extrême.. c’est affreux! et il se démenait comme diable en bénitier.
— Je regrette vivement. mais peut-être puis-je suppléer M° Dupont de Bazoches, C’est moi, vous le savez, qui m'occupe de toutes vos affaires.
— Celle qui m’amène est tellement grave...
— De quoi s'agit-il?
— Je suis cocu, hurla Blaireau en assénant sur la table un formidable coup de poing qui fit sauter l’encrier.. Cocu, vous m’entendez.
Et il fixait sur Michel des regards furieux.
L'avocat, de plus en plus blême, se recula.
Le mari avait découvert la liaison. Quelle affaire!
— Tenez, voici la preuve, rugit l’entrepreneur en agitant une liasse de lettres.
Palavas reconnut ses œuvres. Cette sotte de Ginette, malgré qu'il le lui eut recommandé, ne les avait pas détruites.
— Il y a deux jours, continua Blaireau, ma femme a congédié sa femme de chambre et celle-ci, pour se venger, vient de me remettre ces lettres qui, paraît-il, étaient cachées dans un tiroir sous des chemises de soie. Elles sont ignobles ces lettres. Celui qui les écrivit est le dernier des cochons. Je le proclame et le maintiens. Parfaitement. Je vais vous en lire quelques passages.
Et d’une voix qu’étranglait l’indignation, le malheureux lisait des phrases passionnées évoquant les plus intimes caresses. A plusieurs reprises, il y était parlé de « la diligence de Lyon ».
— « La diligence de Lyon »! Qu'est-ce que c’est? Pouvez-vous me le dire? Une abomination, certainement. J’ai bientôt cinquante ans et je n’en ai jamais entendu parler. Pourtant, j'ai pas mal roulé, autrefois.
Terrifié, Michel se taisait, tout en cherchant par de lents mouvements, un abri derrière les meubles.
— Elles sont signées « Mimi » ces ordures.
Qui est-ce Mimi? Je veux le savoir. C’est mon droit. Et quand je tiendrai ce salaud, nous règlerons nos comptes. Alors, il ne montera plus
dans « la diligence de Lyon »; ah! non. Je vous en donne ma parole.
Il s’affala sur une chaise et épongea son front ruisselant de sueur.
— Je veux, vous entendez, j'exige, qu'avant ce soir une plainte en adultère soit déposée. La police recherchera cet ignoble Mimi; elle finira bien par le trouver. Je payerai ce qu'il faudra. Et puisque M° Dupont de Bazoches n’est pas là, c’est vous qui allez faire le nécessaire. Filons au Palais. Ma voiture est en bas.
Michel respira. Il n’était pas découvert.
L'essentiel était de gagner du temps.
— Nous ne trouverions pas le Procureur, dit-il. Il ne recoit qu’à partir de deux heures. Laissez-moi ces lettres. J'irai le voir dans le courant de l’après-midi.
— Je vous accompagnerai.
— Il est préférable que je le rencontre seul. C’est la règle. Donnez-moi les lettres.
— Elles pourraient s’égarer. Je vais les faire photographier en présence d’un huissier qui certifiera l’exactitude des épreuves. Je vous les apporterai ce soir à six heures. Peut-être M' Dupont de Bazoches sera-t-elle de retour?
— J'en doute. Et puis, je crois que, dans votre intérêt, il est préférable de ne pas confier cette affaire à M° Dupont de Bazoches.
— N'est-ce pas une grande avocate, la première du Barreau?
— Certes, mais c’est une femme.
— Ce sont les cochonneries dont les lettres sont truffées qui vous gênent? Bah! elle a dû en voir d’autres.
— Evidemment... mais mon conseil s’inspire d’une autre considération... Trop souvent, surtout depuis le triomphe du féminisme, les femmes sont portées à se soutenir entre elles. Vous comprenez ?..
— Oui. D'autant que je veux être sans pitié. Alors, c’est vous que je charge de mon dossier, De l'énergie, hein! Vous n’aurez pas affaire à un ingrat. Voici une provision, et il déposa sur le bureau cinq billets de mille franes.
— Ce n’est qu'une provision, ajouta-t-il, et le jour où sera découvert ce cochon de Mimi, je la doublerai. Maître Palavas, je compte sur vous. À ce soir!
Et il partit brandissant au-dessus de sa tête des poings formidables. A peine la porte étaitelle fermée qu'il la rouvrit pour crier :
— De l'énergie, pas de pitié!.…
Blaireau parti, Michel s’écroula dans un fauteuil.
Quelle affaire! Comment sortir de là?
Pourvu que Rosa ne vit pas les lettres! Elle reconnaîtrait l'écriture, elle. Alors ce serait complet, Sûrement elle le chasserait. Il con naissait sa jalousie. Et puis, faire sa maîtresse de la femme de son meilleur client, voilà une
incorrection professionnelle que ne pardonnerait pas la future Bâtonnière.
Il était fichu, irrémédiablement fichu.
Le timbre du téléphone le tira de son abattement. C’était Ginette. En passant chez elle, avant de se rendre au restaurant, elle avait appris du valet de chambre que Monsieur avait reçu la camériste congédiée, qu'il s'était enfermé avec elle dans son bureau et qu’il en était sorti laissant paraître une agitation extraordinaire. Troublée, elle s'était précipitée vers la commode où elle cachait les lettres et avait constaté leur disparition. Que devait-elle faire ?
— $aute dans une voiture et viens me rejoindre ici. Je suis seul.
Dix minutes après, elle arrivait.
— Alors on est pris? demanda-t-elle en voyant le visage défait de son amant.
— Comme des rats. Et c’est de ta faute.
Pourquoi conservais-tu ces lettres?
— Pour les relire quand j'étais seule.
— C’est du propre.
— Dis donc, tu oublies que c’est toi qui les a écrites. Mais laissons cela. Allons au plus pressé. Tu as vu mon mari?
— Il sort d’ici.
Des jolies lèvres de Ginette sortit une exclamation énergique, brève et historique.
Michel n’en fut pas offusqué; elle traduisait ses propres sentiments.
Il fit le récit détaillé de la scène,
— Il a emporté les lettres?
— Oui, pour les faire photographier.
— Quelle vache! Alors impossible de les détruire.
— Même s’il me les avait laissées, je n’aurais pu le faire.
— Et pourquoi?
— Nos règles professionnelles...
— Tu m’embêtes avec tes règles professionnelles, Entre elles et moi, tu hésiterais? Et tu dis que tu m'aimes? Voilà bien les hommes.
A ce moment, ses regards tombèrent sur les billets de banque.
— Cinq mille balles, dit-elle en les comptant, Pour un type qui se dit toujours dans la purée...
— C’est Blaireau qui vient de les poser là.
— Et tu as accepté?
— Il fallait bien...
— Je ne souffrirai pas cela, dit-elle en glissant les billets dans son sac à main.
— Tu prends mes cinq mille francs?
— Et comment! Ecoute Michel. Je me suis donnée à toi parce que je t’aimais et pour d’autres raisons qui ne regardent que moi. Ma conscience ne me reproche rien. Mais être la maîtresse d’un maquereau, jamais; tu entends ? Je suis une honnête femme.
— Néanmoins tu prends la galette.
— Elle vient de mon mari; je la fais rentrer dans la communauté. Quoi de plus cor-
rect? Et maintenant, allons déjeuner. Les émotions m'ont creusé l’appétit. N'oublie pas de prendre de l'argent pour le restaurant.
— Quelle journée! soupira Palavas en ouvrant le tiroir de son bureau où il prit un billet de cinq cents francs. Tout ce qui me reste! dit-il d’un ton navré.
— Ça suffit pour le déjeuner.
Ils déjeunèrent dans un salon. Le souci de se cacher bien plus que la prévision d’ébats amoureux leur avait fait désirer cet isolement.
Silencieusement, ils mangeaient du bout des lèvres des choses exquises. L’émotion barrait les estomacs. Pour chasser l'inquiétude, Ginette buvait beaucoup et cela ne ramenait pas l’ordre et l'équilibre dans sa petite cervelle.
Vers trois heures, ils avaient enfin arrêté le plan de conduite.
À aucun prix la jeune femme ne voulait revenir place Malesherbes. La violence de son mari la terrorisait. Elle allait s'assurer par un coup de téléphone qu'il n’était pas à la maïison; dans ce cas, elle y courrait, entasserait dans une malle des robes, du linge, et se cacherait rue Campagne-Première. La concierge leur était dévouée; d’autre part, Pychène serait un parfait agent de liaison dont les allées et venues paraîtraient normales. Michel recevrait à six heures l’énergumène et verrait s’il y avait des chances de l’apaiser. Ils n’y comptaient
guère. Par précaution, ils sortiraient séparément du restaurant,
Au moment de se quitter, ils demeurèrent immobiles, face à face, ne trouvant rien à dire.
— Ça va mal! soupira Ginette.
— Tu peux le dire! répondit Michel.
Après un rapide baiser sans tendresse, la jeune femme disparut et Palavas tirant mélancoliquement son portefeuille, demanda l’addiuon.