‹ La bâtonnière; romanChapitre 18 sur 28 · L’AVOCAT TRAQUÉ · texte numérisé non relu

L’AVOCAT TRAQUÉ

La fureur d’Isidore Blaireau, loin de tomber, s'était exaspérée. Peut-être avait-il un peu bu dans le courant de l’après-midi. En tout cas, c’est un forcené que Palavas vit entrer dans son cabinet.

— Voilà les photos, cria-t-il. Les originaux sont en sûreté dans mon coffre. Tirages parfaits, voyez. Il a une belle écriture ce cochon de Mimi; très personnelle m’a dit le photographe; aussi, d’après lui, l'identification ne sera qu’un jeu d'enfant. Oh! alors, quand je le tiendrai.. Il agitait des poings crispés, cependant que ses yeux lançaient des regards féroces.

Palavas eut donné beaucoup pour être loin.

— Avez-vous vu le Procureur ?

— Non... il était absent.

— Il fallait attendre son retour.

— Il était retenu à la Chancellerie par une commission qui n’est pas encore terminée; d’après mes renseignements, elle se prolongera très tard dans la soirée.

— Alors rien à faire aujourd’hui?

— Rien.

— Dommage! Mais demain, je compte sur vous, hein! Expliquez bien au Procureur que c’est sur l’immonde Mimi que doivent d’abord porter les efforts de la Police. Surtout, dites que je suis prêt à verser la consignation que l’on voudra pour couvrir les frais. On l’aura ce salaud... Alors, il rigolera moins que dans « la Diligence de Lyon »!...

Et il partit comme un fou, bouseulant les sièges, claquant la porte.

— Ah! oui, ça va mal! gémit l’avocat en laissant sa tête s’appesantir entre ses mains.

Il avait la migraine. Le déjeuner ne descendait pas. Ainsi qu’une vague de fond, la peur l'avait saisi et le roulait, l’emportant vers les abîmes.

Près de pleurer, il songeait à Béziers.

— Ah! que ne suis-je assis à l'ombre des allées! comme disait Pychène aux heures nostalgiques.

Il pensait aussi à la baronne.

Un fatal destin pesait sur lui. Les femmes!

Ou bien il les perdait : la baronne. Ou bien elles le perdaient : Ginette. Il y avait toujours perte. Triste sort!

L'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais où aller? 11 se voyait mendiant sur les routes.

Pas d'évasion possible: il était rivé à son destin. Et quel destin!

Avocat, il devait, au nom de son client, porter plainte contre lui-même! Mettre en mouvement l’appareil de la justice et de la police pour faire tomber sur sa tête le châtiment, le déshonneur et le ridicule par surcroît. Quel complexe!

— Dans Shakespeare, prononça-t-il d’un ton grave, on ne trouve pas de situation aussi tragique. Je suis au faîte du drame : honneur dont je me passerais bien.

Me dérober m'est interdit, puisque j'ai recu des honoraires. Et, comble d’infortune, je ne les ai plus ces honoraires. Au nom de la morale, Ginette les a confisqués. C’est à devenir fou vraiment.

Les jours qui suivirent, Palavas mena l’existence d’un homme traqué. Pour éviter Blaireau, il partait dès le matin, ne rentrait que le soir et paraissait à peine au Palais. Un aprèsmidi, il aperçut son client fort agité qui allait de chambre en chambre, courait dans les couloirs, traversait en tous sens la salle des pasperdus, et arrêtait constamment avocats et avoués, certainement pour leur demander s'ils ne l'avaient pas vu, lui, M° Palavas.

Ce manège durait depuis une semaine, et le mari, assoiffé de vengeance, ne se lassait pas.

L'avocat vivait dans des transes perpétuelles. IL comprenait que la rencontre qu'il voulait éviter se produirait fatalement.

C’est ce qui arriva le 2 juin.

Après avoir obtenu quelques remises, Michel s'était précipité pour enlever sa robe et fuir loin du Palais. Mais voilà qu’à la porte du vestiaire il se trouve nez à nez avec le terrible Blaireau.

— Enfin je vous tiens, dit celui-ci, en lui prenant le bras. Je ne vous lâche plus. Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait courir. Que se passe-t-il ?

— Rien d’extraordinaire. Vous n'ignorez pas que M' Dupont de Bazoches est candidate au bâtonnat. L'élection a lieu dans huit jours. Il en résulte pour elle des obligations multiples où je la seconde de mon mieux. C’est bien naturel.

— Soit, dit l’entrepreneur apaisé, mais, puisque nous voici enfin réunis, donnez-moi des nouvelles de mon affaire. Elle marche?...

— Très bien.

— Où en sommes-nous?

— Ce serait un peu long à vous expliquer et, ici, dans ce couloir...

— Vous avez déjeuné?

— Mais non; et je suis très pressé. À mon grand regret, il faut que je vous quitte.

— Taratata. Nous allons déjeuner ensem-

ble,

— Je vous dis que je ne dispose que de quelques minutes.

— Le buffet est à deux pas...

« Rien à faire, je suis pris », dit en luimême l’avocat. Et il se laissa entraîner par Blaireau qui ne lâchait pas son bras.

L'approche de l'élection donnait au buffet une grande animation. Ils trouvèrent difficilement une table.

— Que prenez-vous? demanda l’entrepreneur en s’emparant de la carte.

— Ce que vous voudrez.

Le menu fut vite composé.

— Ça va? questionna Blaireau.

Ayant recueilli l’assentiment de son convive, il commanda une bonne bouteille, sa course dans le Palais l’ayant fortement altéré, disait-il.

Le malheureux Palavas fut accablé de questions. Il répondait à toutes par les mensonges les plus rassurants. Blaireau était enchanté, se frottait les mains.

— J'aime mieux, dit-il avec un sourire cruel, être dans ma peau que dans celle de Mimi.

Pour fêter le châtiment prochain, il de:

manda du champagne.

Palavas trouvait que ce déjeuner durait trop. L’angoissait la crainte d’un incident qui le confondrait. À plusieurs reprises, il avait

voulu se lever, mais, chaque fois, l’entrepreneur le retenait :

— Encore une minute et je vous lâche.

Et il ne le lâchait jamais.

À ce moment, un monsieur qui cherchait vainement une place s’approcha de leur table. — Vous permettez, maître Palavas, que je m'asseye près de vous? Oh! pour quelques minutes seulement, le temps de prendre un café.

C'était M. Cyprien Gamelle, le célèbre expert en écritures. L'avocat s’émpressa d’acquiescer à la demande. La présence de ce tiers le délivrerait des questions incessantes et gênantes de son client. Les présentations suivirent. Blaireau et l'expert s'étant inclinés selon le rite, se tendirent la main en se déclarant l’un et l’autre « fort honoré ».

Afin d’éloigner la conversation du terrain brûlant de la plainte en adultère, Palavas erut habile de questionner M. Cyprien Gamelle sur son art.

— On nous raille, répondit l’expert. Aucune plaisanterie ne nous est épargnée. Erreurs d’esprits superficiels! Notre sort est celui de tous les précurseurs.

« La graphologie, à la fois science et art, apporte des lumières nouvelles dans la vie sociale. Sachez, monsieur (et il s’adressait à Blaireau), que l'écriture révèle impitoyablement les caractères avec les qualités et les dé-

fl fi

fauts. Un honnête homme et un bandit n’écrivent pas de la même manière. Pour moi, une page d'écriture est un miroir dans lequel se reflète la personne morale de celui qui l’écrivit. Je vous le prouverai quand vous le vou- | drez.

— Tout de suite, monsieur l'expert, répondit l'entrepreneur en tirant de sa poche les photographies. Dites-moi ce que vous pensez de l’auteur de ces lettres.

— Bien volontiers.

Ayant assujetti sur son nez de larges lunettes d’écaille, M° Gamelle commença la lecture.

Son visage avait la gravité du savant procédant à une expérience,

Blaireau ne le quittait pas des yeux, tandis que Palavas sifflotait pour masquer son inquiétude,

Enfin, l’expert, interrompant l’examen, dirigea son regard sur ses voisins et prononcs: l’oracle. sighé

— En la circonstance, dit-il lentement, ma tâche est singulièrement facilitée par le texte même de la pièce en question. L’individu (et je suis trop indulgent en le qualifiant ainsi), l'individu qui écrivit cette ordure est incontestablement un être abject autant que répugnant.

— Bravo! cria Blaireau.

— Mais, reprit Cyprien Gamelle, le texte n’est rien à côté des caractéristiques du graphisme. Elles sont horribles ces caractéristi-

ques. Voyez les hampes des P, les spirales, les volutes. Tout cela révèle une nature de brute et, à l’occasion, de criminel. Un sadique, vraiment! Ce n’est pas tout. Il y a : les positions des coupures, le croc initial et, surtout, le harpon final... Remarquez, je vous prie, le harpon final... Le scripteur, par ces détails, révèle qu'il est un effronté menteur, un gredin dépourvu de tous scrupules.

— Admirable! s’exclama l'entrepreneur.

— Attendez; je n'ai pas fini. J'arrive au gladiolage. Effrayant, monsieur, le gladiolage. Et l'indice d’intersection! Et les rapports des hauteurs minusculaires! Jamais, dans ma longue carrière, je n’ai rencontré un tel assemblage de monstruosités. Je pourrais encore relever le parallélisme graphique, le rapprocher des grammas, etc. Mais, à quoi bon! Ce que je viens de vous signaler est suffisant pour me permettre d'affirmer, en mon âme et conscience, sans la moindre hésitation, que l’auteur de ces lettres est le dernier des cochons.

— Merci, monsieur, dit Blaireau en lui serrant la main.

— Ce n’est pas vous, au moins? demanda l'expert inquiet.

— Non! C’est l'amant de ma femme! M Palavas, ici présent, vous le dira. Merci encore, monsieur l’expert, et vous me ferez bien l’honneur d'accepter un verre de vieille fine que

nous boirons avec mon dévoué défenseur.

— Ïl n'a pas l’air convaincu, observa Cyprien Gamelle en souriant.

— La recherche de la vérité réclame une grande prudence, répondit sentencieusement l'avocat devenu très pâle.

— Je reconnais ici la réserve des membres du Barreau. Loin de moi la pensée de leur en faire un reproche. Laissons courir les événements. Avant peu, mon cher maître, vous serez le premier à reconnaître que j'avais raison; VOUS verrez. VOUS Verrez...

Et il tapotait familièrement l’épaule de Palavas.

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