LE TRAQUENARD
Palavas avait cessé toute relation avec Ginette. La peur le détournait de l'amour.
Chez la jeune femme l'effet était contraire; les inquiétudes et les menaces qui l’enveloppaient lui communiquaient une excitation sensuelle. Elle en voulait à Michel de l’abandonner. Et puis, aucune nouvelle de son mari. Avait-il déposé sa plainte en adultère? S’ap- Prêtait-il à engager une instance en divorce? L'incertitude devenait insupportable.
Le 9 juin, la veille de l’élection du Bâtonhier, ayant vainement tenté de téléphoner à Palavas, Madame Blaireau décida de faire une démarche au Palais dans l'espoir d’être rensei- £née,
Lorsqu'elle est jeune, jolie, élégante, une mme est toujours aimablement accueillie par ls fonctionnaires masculins. La belle Ginette put le constater. Introduite dans les bureaux du Parquet, elle fut reçue immédiatement par Un attaché qui, pour lui permettre de s’asseoir,
s’empressa de débarrasser un siège encombré de paperasses. C’était un homme jeune, grassouillet, au teint fleuri avec des petits yeux projetant des regards concupiscents.
Mise à l’aise, la jeune femme lui exposa son cas avec modestie, mais en l’atténuant. A la suite de légèretés, d’inconséquences, elle avait dû quitter le domicile conjugal, craignant les brutalités de son mari, et elle désirait savoir si celui-ci, comme il l’avait annoncé, avait déposé plainte contre elle.
— Quelques minutes et vous serez renseignée.
Peu après, l’attaché revenait souriant.
— Rien, absolument rien. J’ai vérifié moimême les fiches où sont inscrites les plaintes. Ce méchant s’est calmé. La crainte de perdre une compagne aussi séduisante l’aura retenu.
— Alors, que dois-je faire?
— Ceci est une consultation et nous n’avons pas le droit d’en donner. Voyez un avocat, Si je puis vous être utile, croyez, madame, que ce sera pour moi une vive satisfaction.
— Merci, monsieur, dit-elle en se levant et en lui tendant la main.
— Ne me remerciez pas et permettez-moi de vous dire «au revoir ».
Consulter un avocat! Comment en choisir un dans le flot des robes noires qui déferlait dans les couloirs du Palais?
Le hasard, grand maître des événements, la
LA BATONNIÈRE or :
mit en présence de M° de Monboron. Elle la connaissait, l’ayant reçue fréquemment alors qu’elle plaidait pour son mari. Mais, se rappelant la rupture et les incidents qui s’ensuivirent, elle redoutait un mauvais accueil.
Surprise agréable, l’avocate lui sourit, Elle l’aborda.
— Que je suis heureuse de vous voir, maître! Oui, je le sais, M. Blaireau eut de grands torts vis-à-vis de vous. Je les ai déplorés, D’ailleurs je l’ai quitté.
— Ah! bah!
— Oui. C’est toute une histoire que je voudrais vous conter pour vous demander ensuite conseil.
— Volontiers. J’enlève ma robe et je vous emmène prendre une tasse de thé; nous serons plus tranquilles que dans ce Palais en effervescence.
Une demi-heure après, elles étaient installées dans un salon de thé de la rue Caumartin, et M° de Monboron connaissait bientôt l’aventure dans ses moindres détails. Intérieurement elle jubilait. L'occasion allait lui être fournie de se venger de Blaireau.
— Quel est son avocat ?
— Michel Palavas.
— Vous êtes troublée, mon enfant. Je ne vous demande pas le nom de votre amant.
Vous me l’avez dit. Je vous demande quel est l'avocat chargé de déposer la plainte?
— M Palavas, je vous le répète.
— Ce n’est pas possible, voyons.
— Il en est pourtant ainsi : j’en suis sûre.
Je le tiens de Palavas lui-même.
Et elle fournit de nouvelles précisions.
— C’est inimaginable! Quelle honte! proféra M° de Monboron avec une mine scandalisée.
Aussitôt surgit dans son esprit l’idée de porter un coup droit à Palavas et en même temps à M' Dupont de Bazoches. Quelle joie!
— M' Palavas est un misérable, prononça-t-elle après quelques instants de recueillement. Il vous a fait tomber dans un piège abominable, Sans tarder, il faut vous en sortir.
— Mais comment?
— En démasquant ce fourbe. Aux Assises, la meilleure tactique pour obtenir l’acquittement d’un accusé est de livrer un autre personnage à la vindicte du jury. Nous allons appliquer cette règle. Blaireau, exaspéré, ne songe qu’à se venger. Lorsque la fourberie de Palavas lui aura été révélée, toute sa fureur se concentrera sur lui. Vous passez au second plan. Et, si on lui démontre qu’en la circonstance vous avez été, comme lui, la victime de ce louche individu (je m’en charge), le pardon ne sera pas loin.
— Vous êtes très forte.
— Non. C’est l’indignation qui m'inspire.
— Alors que dois-je faire?
— Envoyer à votre mari une lettre que je vais vous dicter. Elle fit apporter un buvard.
Dans cette lettre, en termes touchants, Ginette exposait que, depuis son départ, elle vivait dans les larmes. Ses forces étaient à bout. Sa conscience l’obligeait à confesser la vérité, l'entière vérité. L'auteur des lettres était Palavas. Il était facile de le vérifier. Après l'avoir séduite en usant de la monstrueuse perversité révélée par ses écrits, ce triste individu, dans l'espoir de se sauver, n’avait pas craint d’abuser une seconde fois, et dans des conditions particulièrement odieuses, de l’aveugle confiance de son client. Et, pour finir, Ginette demandait pardon, humblement.
— Très bien, déclara M° de Monboron après avoir examiné la lettre. Maintenant, ajoutons un petit assaisonnement.
Et, trempant ses doigts dans le thé, elle en jeta quelques gouttes sur le papier.
— Ce sont des larmes, dit-elle,
Le lendemain 10 juin, Blaireau trouva la lettre dans son courrier. Il faillit avoir une attaque d’apoplexie. La tête lui tournait, sa vue s’obscurcissait. Il dut s'asseoir. Ensuite il sonna le valet de chambre et se fit préparer un bain de pieds brûlant avec de la moutarde.
Soulagé, il envisagea la situation.
Sa première idée fut de tuer Palavas. Il y renonça bien vite. La chose en elle-même était simple, facile, mais les suites : arrestation, instruction, cour d’assises, l’effrayèrent. On ne sait jamais comment finissent ces histoires.
Puisque son cas était excellent, mieux valait se contenir et suivre les voies légales. Le jour même, il se rendrait chez le Procureur de la République, lui exposerait l’odieuse conduite de M° Palavas et déposerait une triple plainte : adultère, escroquerie, abus de confiance.
Dès une heure de l'après-midi, il était au Parquet, attendant l’arrivée du magistrat, Ouvert à midi, le scrutin pour l’élection du Bätonnier répandait dans le Palais une agitation extraordinaire, Le féminisme livrait le combat suprême au Barreau masculin qui se défendait ferme. Dans tous les coins, jeunes avocats et jeunes avocates sollicitaient les voix en faveur de chaque parti. Les jeunes filles, avec mille grâces et sourires, entreprenaient les messieurs, tandis que les jeunes gens faisaient les galants auprès des dames.
Quand l'horloge marqua deux heures, Blaireau s’impatienta. Faire perdre ainsi le temps des justiciables était intolérable sous un régime démocratique; et il le dit vivement au garçon de bureau.
Loin de s’émouvoir, celui-ci lui enjoignit de se taire. Echauffé, l’entrepreneur répondit en
haussant la voix. Le garçon répliqua sur un ton plus élevé.
— Ce n’est point, jeta Blaireau hors de lui, parce que vous avez une cravate blanche que vous m'épaterez. Mon valet de chambre en porte.
Ce rapprochement fut tenu par le garçon pour injure grave et, rouge de colère, il cria des menaces.
Attiré par le bruit, le substitut de service sortit de son cabinet.
— Que se passet-il? demanda:-il en fixant sur l’entrepreneur un regard sévère.
— Cet individu, dit le garçon, m'a traité de larbin.
— Menteur!
— Assez! coupa le substitut. Comment vous appelez-vous ?
— Blaireau.
— Ce n’est pas une raison pour crier si fort.
— On me fait poser et on me provoque.
— Que voulez-vous?
— Voir le Procureur pour lui dire que ma femme m'a trompé avec.
Il ne put continuer, suffoqué qu'il était par l'attitude du garçon. Celui-ci, étouffant de rire, se donnait des claques sur la cuisse, pour finalement dire en hoquetant :
— Si le Procureur devait recevoir tous les cocus, il en aurait de la besogne!
Indigné, Blaireau lui envoya une gifle formidable. Le garçon riposta. Il y eut bagarre. Le substitut appela les gardes. La bataille continuait, Blaireau avait le dessus, il tenait le garçon sous son genou et lui bourrait la face à coups de poing.
— Emmenez ce forcené au dépôt, dit le substitut pâle comme un cierge.
Il en avait la minceur et la fragilité.
Devant les gardes, la fureur de Blaiïreau tomba subitement. L’uniforme l’impressionnait. Il se laissa conduire sans résistance au Dépôt.
Le substitut, qui était juste, reconnut au cours du rapport qu’il fit au Procureur que le garçon avait tenu des propos déplacés. Une réprimande suffirait car la correction qu’il avait reçue était sérieuse. Pour l’autre, l’aprèsmidi passée au Dépôt serait également une sanction suffisante, D'autant que les rapports recueillis d'urgence sur son compte étaient excellents.
A six heures, Blaireau fut libéré sur la promesse d’être plus calme à l’avenir.
— Quelle journée! soupira-t-il lorsqu'il se trouva seul sur le quai de l’Horloge, Tout cela de la faute de l’immonde Palavas. Demain matin, j'irai chez sa femme et on s’expliquera. Pour le moment, le plus sage est de faire un bon dîner. Je l’ai bien mérité.