‹ La bâtonnière; romanChapitre 20 sur 28 · L'ÉLECTION · texte numérisé non relu

L'ÉLECTION

M° Rosa Dupont de Bazoches fut élue Bätonnière avec une majorité de 127 voix. C'était un triomphe. Les féministes, traitant le Palais en pays conquis, manifestèrent leur joie sans retenue. Cris, embrassades, chants, danses; c'était un débordement rappelant celui des temps jadis pour acclamer la victoire d’un boxeur ou l’arrivée d’une star de cinéma.

Malgré sa taille et son poids, Rosa passait de mains en mains. Combien reçut-elle de baisers? Ses joues en étaient rouges et ruisselantes. à

Aux mots aimables, mais résignés, du vieux Bâtonnier qui lui transmettait ses pouvoirs, elle répondit par un magnifique discours où elle saluait les temps nouveaux. Le féminisme avait vaincu. Il venait de détruire la dernière citadelle. Son œuvre allait être poursuivie avec une ardeur nouvelle. Il en sortirait de grandes choses.

Elle était rompue, brisée, épuisée.

Ah! qu’elle eût été heureuse de rentrer chez elle, de prendre un bain et de passer la soirée en tête à tête avec Michel!

Mais non, la série des manifestations s’ouvrait.

Trois apéritifs d'honneur, ensuite un grand banquet au P. A.F, suivi d’une réception, et puis l’on danserait, comme à la prise de la Bastille,

Enfin tout cela se terminerait par un feu d'artifice à la fin duquel serait brûlé un mannequin représentant un homme nu. Cette exécution en effigie eut grand succès. Une dame portant une bougie s’avança chargée de mettre le feu au mannequin. Suspendu à une potence le vent le balançait de sorte que l’allumeuse n’arrivait pas à enflammer la mèche. Les éclats de rire, les plaisanteries équivoques jaillissaient dans la nuit. Quelle belle soirée!

La Bâtonnière ne fut de retour chez elle qu'après deux heures du matin. Michel dormait, son beau visage exprimant le calme de l'innocence. Elle fut émue, troublée, mais n'eut pas le courage de l’éveiller, Au surplus, elle n’en pouvait plus.

Lorsqu'elle s’éveilla le lendemain, il était près de dix heures. Monsieur levé depuis longtemps, déclara la femme de chambre, était sorti.

— Bien, lorsqu'il rentrera, dites-lui’ que nous déjeunerons en tête-à-tête et demandez-

lui d'établir le menu selon son goût. Quelque chose de bien, pour fêter entre nous mon bätonnat,

Elle était à peine installée dans son cabinet, devant un monceau de lettres et de télégrammes, que le valet de chambre annonça M. Blaireau.

— Je ne reçois pas ce matin.

— Je l’ai dit à ce monsieur, mais il ne veut rien entendre. Il s’est installé dans le salon d'attente en déclarant qu'il ne partirait pas avant de vous avoir vue. Communication aussi grave qu'urgente, m’a-t-il chargé de vous dire.

— Alors, introduisez-le, dit Rosa avec un geste de lassitude résignée.

Blaireau fit une entrée solennelle.

La prise de contact fut placiale.

— Bonjour, madame.

— Bonjour, monsieur. Vous avez, paraît-il, une communication à me faire; sur votre insistance, j'ai consenti à vous recevoir, mais je ne dispose que de quelques minutes; je vous préviens. Parlez, et soyez bref.

— Je suis cocu, madame,

— Cela est dit d’un ton qui porterait à croire que vous en tirez vanité.

— Vous verrez bientôt le contraire, madame, et aussi que l’heure n’est pas à la plaisanterie.

— Alors votre femme vous trompe? Avec qui?

— Avec M' Michel Palavas.

Rosa pâlit.

— Vous parlez sérieusement? demandat-elle d’une voix qui tremblait.

— Ai-je la tête d’un homme qui a envie de rire?

— Vous avez des preuves?

— Et comment! Ah! ça vous remue, je le vois bien, et le comprends. J’ai passé par là... Connaissez-vous cette écriture, madame? demanda-t-il en approchant une feuille des yeux de Rosa, qui, en réponse, inclina lentement la tête.

— Alors, lisez. Ces lettres vous intéressent autant que moi, Madame.

Et, doucement, il déposa les photographies sur le sous-main de la Bâtonnière.

Bouleversée, mais se maîtrisant, celle-ci commença la lecture.

Assis sur le bord d’un fauteuil, Blaireau épiait les réactions de son visage.

Il y lut successivement : la surprise, la tristesse, le dégoût, la colère, le désespoir...

À un moment, des larmes coulèrent sur les joues. Obscurcissant les regards, elles interrompirent la lecture. Ne se sentant plus le courage d’aller jusqu’au bout, Rosa repoussa les papiers.

— Quelle tristesse! quelle honte! murmurat-elle.

— Je ne vous le fais pas dire. Ainsi, vous

reconnaissez que Palavas est un immonde salaud ?

— Pas du tout! jeta-t-elle en se dressant.

M' Palavas est mon mari et, en outre, appartient à un Ordre que j'ai mission de défendre : l'Ordre des avocats dont je suis Bâtonnière!

Ne l’oubliez pas, monsieur!

— La défense est impossible! objecta Blaireau.

— Et pourquoi? Toutes les causes sont défendables.

— Celle-là, non! Un abject individu qui, abusant de ma confiance, a corrompu ma femme, détruit mon foyer.

— Pardon! D'où est venue la corruption?

— Vous n’allez pas prétendre que c’est de Ginette, j'imagine?

— Tout me porte à le croire.

— C’est trop fort! Avant de rencontrer ce professeur de débauche, Ginette avait la fraicheur et le parfum de l’innocence. Un bouton de rose!

— Laissez-moi rire, bien que je n’en aie guère envie. Il est frais le bouton!

— Je vous défends d’injurier ma femme.

— Je la juge, simplement.

— Avec une partialité révoltante.

— Non, avec mon cœur et mes souvenirs, Je connais mon mari autant que vous connaissez votre femme; et je puis dire qu’en la ma-

tière qui nous occupe, il était, avant cette aventure, décent et normal.

— Même dans la Diligence de Lyon?

— J'ignore ce véhicule.

— Moi aussi, cependant vous admettrez que ce n’est pas, vraisemblablement, une voiture d'enfant.

— Votre femme vous renseignera.

— Puisque vous le prenez ainsi, il ne me reste qu'à me retirer et vous laisser à vos amours, Mais, sachez, madame, que, de ce pas, je vais déposer contre M° Michel Palavas une plainte en adultère, escroquerie et abus de confiance!

— Vous êtes fou?

— Nullement, Vous ne savez pas tout.

Ecoutez. Lorsque je découvris ces lettres, je ne savais qui en était l’auteur, Je me suis précipité chez vous. Vous étiez absente et c’est à M° Palavas que je communiquai les documents. Le fourbe me conseilla de ne pas vous en parler, m’expliquant qu’en raison de la s0lidarité féminine, il était à craindre que vous entraviez mon action, et il m'offrit de se charger de mon affaire. Parfaitement! Comme je vous le dis. Bonne poire, je l’ai cru, je lui ai fait confiance et lui ai même remis cinq mille francs d'honoraires. Voilà! Si vous trouvez que tout cela est très bien, la Justice, j'en suis convaincu, sera d’un autre avis. Adieu, madame!

Et il gagna la porte.

M° Dupont de Bazoches, que cette révélation avait assommée, se dressa dans un sursaut et supplia Blaireau de lui accorder quelques minutes encore,

— Soit, dit-il en reprenant sa place; mais quelques minutes seulement, car je suis pressé moi aussi.

— Tout d’abord, dit la Bâtonnière, permettez-moi, monsieur Blaireau, de réparer la.

légèreté que vous reprochez justement à mon mari.

Et elle lui tendit un chèque qu’elle venait de signer.

— Qu'est-ce que c’est?

— Les cinq mille francs que vous avez remis à M° Palavas.

— Je les refuse.

— Vous voulez davantage?

— Non, madame, ce n’est pas mon genre.

Je refuse ce chèque parce qu’en l’acceptant je perdrais peut-être le droit de déposer ma plainte.

— Vous y tenez beaucoup à cette plainte?

— Enormément. Ce sera ma vengeance.

— Voyons, monsieur Blaireau, vous, un brave homme, comment pouvez-vous être cruel à ce point? Vous rendez-vous compte du scandale, des conséquences? Que de victimes! Ce sera épouvantable!

— Je l'espère bien.

— Mais vous aussi serez atteint.

— Après ce que j'ai souffert.

— La malignité publique dépècera cette aventure. On en fera des chansons, des scènes de revue. Vous serez bafoué, ridiculisé.

— Je m'en fiche. Palavas trinquera. Et, pour lui, il n’y aura pas que des chansons. Il sera condamné, jeté en prison, chassé du Barreau, déshonoré pour toujours. Alors nous verrons bien si vous prendrez encore sa défense comme vous le faisiez il y a un instant. Et, chère madame, il vous faudra démissionner du bâtonnat, car je ne vois pas une Bàtonnière signant la radiation de son époux.

Effondrée, Rosa sanglotait,

— Ne partez pas, cria-t-elle à Blaireau qui s’était levé. Laissez-moi vous parler encore. Tout à l’heure, je vous ai froissé en prenant la défense de mon mari; je le regrette et m'en excuse, Le geste était bien naturel, surtout chez une avocate, Oubliez cela et faites un grand effort pour oublier le reste aussi, Je vous en supplie. Voulez-vous que je me mette à vos genoux?

Blaireau, très ému, la retint.

— Sentez-vous, cher monsieur, combien est effroyable la menace que vous suspendez au-dessus de ma tête? En ce moment, je ne plaide plus pour mon mari, mais pour moi.

Le Barreau m’a élue Bâtonnière, hier. Evéne-

ment retentissant parce que je suis la première, Ce succès est le résultat de plus de vingt années d'efforts. Il n’est pas que mon succès, il est aussi et surtout le succès du parti féministe. Si vous déposez votre plainte, je n’ai plus qu’à disparaître. Mon bâtonnat aura duré vingt-quatre heures! Vous vous rendez compte ?

Blaireau demeurant impassible, M Dupont de Bazoches fit appel à d’autres sentiments.

Elle prit la défense de Ginette, Coupable, certes, mais non indigne d'indulgence. Sa jeunesse, sa beauté l’exposaient aux tentations, et son mari, son guide, au lieu de demeurer près d’elle, s’abandonnait au tourbillon des affaires. Un scandale public équivaudrait à une condamnation capitale. Déshonorée, que deviendrait-elle? Et lui, le mari, lorsque le ressentiment tombé, il se retrouverait seul dans sa maison déserte, que de larmes, que de regrets, que de remords! Mais il serait trop tard!

S’échauffant, la Bâtonnière était arrivée par gradations aux plus hauts sommets de l’éloquence. Et quand, pour finir, elle célébra la douceur de pardonner, les joies des réconciliations, Blaireau, bouleversé, tira son mouchoir et s’essuya les yeux.

— Vous avez gagné votre procès. une fois de plus, dit-il. Je prononce l’acquittement.

Rosa se jeta dans ses bras et ils unirent

leurs larmes. Ensuite ils ne savaient plus que dire avant de se séparer.

— Maintenant, dit Rosa, vous pouvez prendre votre chèque.

Blaireau fit signe qu'il refusait.

— Pourquoi?

— Je préfère que vous remettiez cette somme à une bonne œuvre.

— Vous êtes admirable! Je doublerai la somme. Et quels déshérités attirent plus particulièrement votre sympathie ?

— Les aveugles.

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