‹ La bâtonnière; romanChapitre 21 sur 28 · LE PARDON · texte numérisé non relu

LE PARDON

Pour effacer sur son visage les traces des émotions qu’elle venait de subir, la Bâtonnière, après le départ de Blaireau, s’attarda une demi-heure dans son cabinet de toilette.

Ensuite, elle se rendit chez Palavas.

Le veston enlevé, il faisait des paquets. Déjà une dizaine étaient sur le plancher, solidement ficelés. Le bureau était débarrassé.

— Qu'est-ce que tu fais? demanda Rosa surprise,

— Tu le vois bien.

— Je vois que tu fais des paquets comme pour un déménagement. Et c’est cela que je ne comprends pas.

Pour toute réponse Michel haussa les épaules.

— Je te prie de me répondre. Que signifient ces préparatifs?

— Les préparatifs du départ.

— Tu t'en vas?

— Oui.

— Pourquoi?

— Pour t’éviter, à toi, la peine de me mettre à la porte, et à moi l’humiliation d’être chassé.

— Ai-je manifesté une telle intention?

— Pas encore, mais je ne me fais pas d’illusion. Tu viens de passer une heure avec Blaireau et, sans avoir eu besoin d'écouter aux portes, je sais ce qu'il t'a raconté.

Je suis coupable, je suis pris, je paye.

— En effet, je suis au courant de tout. Ce que tu as fait est très grave. T'en rends-tu compte, Michel? D'apprendre que tu étais l'amant de M" Blaireau, je fus cruellement blessée; mais ceci est peu de chose au regard de ta conduite envers le mari que tu bernes d’une façon abominable et dont tu acceptes de l'argent.

— Bien que j'aie été victime des circonstances, mon cas est indéfendable, Je le sais. Voilà pourquoi je te délivre d’un mari aussi compromettant.

Et il reprenait l’empaquetage de ses papiers, de ses livres.

— C'est tout ce que tu trouves à me dire avant de me quitter. pour toujours. Pas la moindre émotion, le moindre regret?

— Dans ces cas-là, si l’on s’attendrit, si l’on

pleure, on risque de paraître jouer la comédie pour se faire pardonner.

— Que vas-tu devenir?

— Je me le demande.

— Arrête un moment de ficeler ces paperasses. Tu n’es pas si pressé; à moins qu’on ne l’attende,

— Personne ne m'attend et je ne sais même pas l’adresse que je donnerai au chauffeur du taxi dans lequel je vais descendre ces colis.

— Alors ça te fait tout de même un peu de peine de partir?

— Beaucoup de peine.

— Vraiment?

— Oui; mais il le faut.

— Et si je te pardonnais?

— Ce n’est pas possible.

— Si, Michel. Les hommes connaissent mal les femmes, Nos cœurs ne se ressemblent pas.

Chez vous, ce qui domine, c’est l’amour-propre, une forme de l’orgueil. Vous vous faites un point d'honneur de ne jamais oublier les torts qu’on eut vis-à-vis de vous. Nous, ce que nous n'oublions jamais, c’est le bonheur qu’on nous a donné.

Emerveillé, Michel la regardait de ses grands yeux où pointaient des larmes.

Elle ouvrit ses bras; il s’y précipita et le pardon fut scellé,

Lorsqu'ils se mirent à table, Rosa observa que Palavas était soucieux.

— À quoi penses-tu?

— Tu m'as pardonné. Mais. Blaireau? Il parlait de déposer des plaintes...

— Il n’en déposera aucune. J’ai tout arrangé.

— Que de reconnaissance je te dois!

Et ce furent à nouveau des protestations, des caresses, des larmes, des serments.

Après quoi, le repas fut avalé de grand appétit.

Tandis qu’ils achevaient le dessert, le chef de cabinet du garde des Sceaux se fit annoncer. C’était un ami. On l’invita à prendre le café. Il apportait à la Bâtonnière les félicitations du ministre. Ensuite il rappela l’usage gracieux adopté par la Chancellerie de décorer le chef de l'Ordre.

— Donc, dit-il, madame la Bâtonnière, je vais vous prier de bien vouloir me donner les renseignements nécessaires pour la rédaction du décret.

— Inutile, répondit M° Dupont de Bazoches,

— Vous refusez la croix?

— Pour moi, oui, mais il est de tradition, je crois, que le ministre autorise le Bâtonnier à désigner un de ses confrères qui recevra la distinction à sa place.

— C’est exact.

— Dans ces conditions, je demande à M. le

Ministre de bien vouloir donner à M° Michel Palavas la croix qu’il me réservait.

— Bravo! Charmant! s’écria le chef de Cabinet. |

Et, s’adressant à Palavas :

— Permettez-moi, cher monsieur, de vous féliciter. Je serai le premier. Il n’y a que les fenames pour trouver ces attentions délicates. Tout le monde applaudira. La croix ne sort pas de la maison.

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