‹ La bâtonnière; romanChapitre 22 sur 28 · L'AUTOMNE · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE

La Bâtonnière décida de prendre ses vacances avant la fin de l’année judiciaire, Son docteur l’y engageait vivement. Les effets du surmenage supporté sans répit durant les six derniers mois se faisaient sentir. Le sommeil fuyait, la tension montait. IL était grand temps de se reposer. Le départ fut fixé au 1” juillet. Où irait-on? Palavas, d’un air tout à fait désintéressé, rapportait les éloges que certains confrères faisaient des plages méditerranéennes. Bandol, le Lavandou, Sainte-Maxime, Saint- Tropez, Saint-Raphaël, Juan-les-Pins… Rosa faisait «celle qui ne comprend pas », parce qu’elle comprenait trop où tendait son cher Michel, Rien à lui reprocher depuis le 10 juin. Prévenant, affectueux, reconnaissant, Mais elle connaissait « son oiseau »; cette sagesse ne durerait pas éternellement. A la première occa-

fSAT Tan

sion l'oiseau s’envolerait. Et, là-bas, les occa-

sions ne manqueraïent pas. Elle imaginait Mi-

chel, beau comme un jeune dieu, exposant

sous le soleil éclatant sa nudité parfaite, à

peine cachée par un léger accessoire, plutôt voilette que bandeau.

— Ne me parle pas de ces pays, dit-elle un jour. Je déteste la chaleur et les moustiques. Nous irons en Suisse.

Palavas eut préféré autre chose, mais il ne formula pas la moindre objection.

M' Dupont de Bazoches voulut que le cas Blaireau fût définitivement réglé avant son départ. A tous égards il lui était impossible de conserver cette clientèle, Ignorant le rôle perfide joué par M° de Monboron elle eut la délicate pensée de conseiller à l’entrepreneur de revenir chez son ancienne avocate. Il accepta. M° de Monboron vint remercier la Bâtonnière, lui exprima sa reconnaissance, l’assura de son fidèle dévouement. Elles devinrent grandes amies et se tutoyèrent.

Le 1” juillet le couple partit, Rosa espérant une nouvelle lune de miel. En voiture ils gagnèrent Bâle puis Lucerne. Michel paraissant s’ennuyer, on ne séjournait que quelques jours dans un endroit. La Bâtonnière ne trouvait pas ce qu’elle cherchait. Les préparatifs de voyage sont toujours plus beaux que le voyage lui-même. Rien n’y manque: on y met tout ce que l’on souhaite, Lorsqu'elle étudiait les iti-

néraires, Rosa évoquait les amants romantiques qui avaient voulu donner pour cadre à leurs amours et à leurs rêveries les hautes montagnes, les glaciers, les forêts, les torrents, les lacs. La comtesse d’Agoult, Listz, George Sand, Byron...

Elle ne retrouvait ni leurs traces ni leurs émotions, Un jour, sur le bord du lac de Wallenstein, ayant demandé à un habitant de lui indiquer où était la maison de Listz, le brave homme, après quelques minutes de réflexion, lui avait conseillé de s’adresser au bureau de poste.

Vers le milieu d’août, le mauvais temps arriva. La pluie, connaissant le pays, s’y considère un peu comme chez elle et ne se gêne pas.

— Impossible de vivre ici à moins d’être escargot, gémissait Palavas.

Rosa comprit qu’elle ne pouvait, à elle seule, remplacer le soleil absent, et elle décida de gagner les lacs italiens.

Michel était enchanté; il espérait qu’on pousserait jusqu’à Venise,

— Nous verrons, répondit Rosa, bien décidée à n’y pas aller. Elle ne tenait pas à recommencer l'aventure de Musset et de George Sand parce que, cette fois, les rôles seraient renversés. C'était dans les bras d’un Pagello féminin qu’elle imaginait le séduisant Michel.

Sans joie ni tristesse s’acheva le mois de septembre.

Le temps était venu de regagner Paris. Ils s’arrêtèrent à Fismes. M" Dupont déclinait rapidement. Elle ne sortait plus guère. Tout le jour, on la voyait assise près de sa fenêtre et lisant, le rideau levé, un livre rouge doré sur tranche. C'était un prix décerné jadis à Rosa, lorsqu'elle était à l’Institution Jeanned’Are. Arrivée aux dernières pages, M" Dupont ne se rappelait plus ce que contenaient les premières; alors, elle recommençait indéfiniment. Affaiblissement pénible, certes, mais qui a l’avantage de simplifier à l’extrème la question des bibliothèques.

Désirant dissiper l'impression laissée par l’état de sa mère qui ne tenait plus que des propos enfantins, elle se fit conduire à Bazoches.

Désillusion plus grande encore. Des gens qu’elle avait connus, aucun ne restait. Les uns étaient partis on ne savait où, les autres étaient dans le cimetière. Avec son mari, elle entra dans le café où jadis claironnait la jovialité perpétuelle de Sébastien Dupont, son père.

Au comptoir était assise une femme sans âge, les seins en paquets de linge sale, la chevelure non peignée, le teint huileux. Tandis que son index livrait une lutte désespérée contre un ennemi invisible, dans les profondeurs de sa narine droite, elle promenait sur la salle un regard indifférent et stupide.

Dans cet estaminet autrefois clair et pim-

pant, tout dégoûtait. Sur le carrelage brisé, de la boue et des crachats. Les murs étaient couverts d’odieux chromos publicitaires. Sur les tables poisseuses, depuis un temps lointain, des verres de toutes dimensions avaient inscrit leur passage en des ronds enchevêtrés qui formaient une rosace de crasse.

Ils ne purent boire les consommations qu’on leur servit.

Rosa se leva et sortit pour faire un tour dans la prairie. Mais le sol était détrempé par les pluies récentes, et un vent d’Est venait de se lever qui la chassa frissonnante vers sa voiture.

— Vite à Paris! eria Palavas.

Le chauffeur ne demandait que cela. Il était impatient de retrouver sa petite amie et le bar de la rue Louise-Michel où, avec d’autres as du volant, il disputait d’interminables parties de belote.

Tel un bolide, la voiture filait sur la route nationale, Ainsi que des décors arrachés, les arbres, les champs disparaissaient dans le sillage de l’auto.

Jusque-là, particulièrement entre Bazoches et Braine, Rosa exigeait une allure modérée lui permettant de savourer la joie mélancolique du retour aux paysages familiers. Elle évoquait ses souvenirs d'enfance, les promenades dans la camionnette paternelle et aussi les souvenirs historiques qui jalonnent cette

route, Que de récits elle avait lus ou entendus! Sur cette voie, alors pavée, avaient défilé les cortèges des rois de France allant se faire sacrer à Reims. Sous le porche de la petite église de Courcelles, Napoléon [" s’était abrité contre la pluie, alors qu'impatient de connaître Marie-Louise épousée par procuration, il avait brusquement quitté Compiègne, courant audevant de l’Impératrice. Et les anecdotes foisonnaient.

Maintenant, rien de cela ne l’intéressait.

Elle fermait les yeux, et, loin de trouver l’allure trop vive, elle l’eût voulu plus rapide encore.

Brusquement venait de la saisir l’appréhension de la vieillesse.

Elle était dans sa quarante-sixième année.

Pour certaines femmes, c’est l’époque d’une aimable maturité; mais, elle, les excès de travail, et d’autres aussi, l'avaient usée prématurément. Elle s’en rendait compte.

Tous les succès ardemment désirés au temps de la jeunesse, elle les avait obtenus, mais la jeunesse était partie, l’abandonnant au terrible tournant. Clos le doux chemin promenant son caprice fleuri à travers les enchantements; maintenant, elle avait le pied sur la descente rocailleuse que personne ne remonte.

Récemment encore, lorsque la pensée de la fuite du temps touchait son esprit, elle la chassait facilement. On verrait bien En atten-

dant, jouissons de notre reste. et puis, chaque âge a ses plaisirs. etc.

Mais, aujourd’hui, chaque effort pour chasser cette pensée l’enfonçait davantage,

Elle se rappelait l’effroi de Ninon de Lenclos quand, au cours d’une conversation, le due de La Rochefoucauld lui dit: « L’enfer des femmes, c’est la vieillesse. »

Pour l’éternelle adulée, ces paroles furent comme un coup de poignard; elle sentit brusquement le mensonge des flatteries égrenées par ses adorateurs, et n’eut plus qu’une pensée : échapper à cet enfer. N'ayant trouvé aucun réconfort dans la philosophie, elle versa dans la dévotion.

Qu'allait-elle faire, elle, Rosa?

La solution n’était pas trouvée lorsque la voiture s’arrêta rue Ninon-de-Lenclos.

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La reprise des occupations professionnelles et les charges du bâtonnat apportèrent un dérivatif efficace.

Néanmoins les pensées affligeantes n’avaient pas quitté l'esprit de M° Dupont de Bazoches. Endormies durant les heures d’activité, elles s’éveillaient quand venait la pause et reprenaient leur œuvre de découragement.

Comme Ninon, Rosa avait essayé des phi-

LA BATONNIÈRE 209 losophes, relu les stoïciens, et particulièrement Sénèque. Elle ne tira aucun secours de ces lectures qui lui parurent aussi vaines qu’'ennuyeuses.

Toute sa vie passée l’éloignait de la dévotion. Alors, en désespérée, elle se porta vers l’épicurisme dont la pratique s’exerça surtout en divertissements gastronomiques.

Depuis trop longtemps absorbée par son travail, elle ne prenait plus d'exercice. L’épicurisme s’ajoutant à l’inaction, elle devint énorme, Ce qui restait de la beauté de son visage fondit dans la bouffissure des chairs couperosées,.

Son médecin, ses amies essayaient de la raisonner, Peine perdue. ”

Les plus grands efforts pour arrêter cette destruction furent faits par Marie-Louise La Paumelle.

Le Président était mort en 1962, d’une crise de foie, avant l’achèvement de son septennat et avant que son épouse ait pu réaliser son rêve d'installer un berceau à l'Elysée,

Les derniers jours du Président avaient été désolés. En quelques semaines, la mort lui avait enlevé ses vieux camarades, le D° Thyreaux et l'architecte Pignon. À son âge, gémissait-il, on ne refait pas de camarades, surtout pour jouer au billard et au jacquet. Alors, il ne savait à quoi s'occuper, les journées lui sem-

blaient interminables. Sa vie jusqu'alors si

douce était subitement désenchantée. Entre les repas, il demeurait inerte et silencieux. De ses yeux éteints les larmes coulaient sans qu’il les essuyât. Lorsqu’elles arrivaient aux lèvres, il les léchait lentement.

Marie-Louise se désolait devant cet état lamentable. Rosa venait lui tenir compagnie, essayait de la réconforter, bien qu’elle n’eût aucune illusion sur le sort de La Paumelle.

« Un soliveau taillé dans un saule pleureur », répondit-elle à des gens qui lui demandaient des nouvelles du Président.

La République ne fut pas ingrate; les Chambres votèrent une confortable pension à la veuve, et un sénateur du département où La Paumelle avait poursuivi sa carrière politique étant venu à mourir, le collège électoral envoya au Sénat la Présidente qui, maintenant, siégeait dans l’ancien fauteuil de son mari.

Elle avait à peu près le même âge que Rosa, mais, au contraire de celle-ci, était demeurée svelte avec un joli teint. Ce prolongement de jeunesse était dû à trois causes : le sport, la sobriété et une absence totale de tempérament,

Chaque dimanche, elles déjeunaient ensemble. Ce déjeuner dominical les réunissait chez Marie-Louise qui occupait un charmant appartement, en haut de l’avenue de l'Observatoire, d'où, par une large baie, l’on découvrait le Luxembourg et le panorama de Paris.

Elles aimaient, après le déjeuner, s'installer devant cette vue et passaient l'après-midi à évoquer leurs souvenirs de jeunesse.

Les années du lycée George-Sand y tenaient une grande place. Elles se revoyaient vêtues de l’uniforme juvénile et se promenant sous les tilleuls en se tenant par la taille.

— Te rappelles-tu, Rosa?

— Te rappelles-tu, Marie-Louise ?

Une certaine mélancolie se mêlait à la douceur de ces évocations, principalement à l'heure où le soir commençait à semer sa cendre sur le paysage.

Un dimanche de février 1970 Marie-Louise, prenant prétexte de ce que Rosa venait de se servir un troisième verre d’Armagnac, lui dit :

— Rosa, tu n’es pas raisonnable.

— Ton Armagnac est excellent.

— Cela ne te vaut rien.

— On verra bien!

Et, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, elle envoyait au plafond la fumée de sa cigarette,

— Il semblerait que tu n’es pas heureuse!

— Le semblant est parfois vrai.

— Je ne comprends pas. Si tu n'es pas heureuse, qui le sera? Tu as été comblée.

— Reste à voir ce que tout cela vaut maintenant.

— Pourquoi ce désabusement? Tu aimais la vie, la conquête, tu étais passionnée...

— J'ai eu deux grandes passions : le féminisme et l’homme.

— Très drôle. j'aime mieux t’entendre parler ainsi.

— Rien de drôle dans ce que j'ai dit. Je combattais l’homme pour lui prendre le pouvoir, et le recherchais pour me donner à lui. Tout ceci est parfaitement conciliable, il me semble.

— Soit. Et tu n’as connu que des triomphes dans ces deux passions. Tu étais près de Denise Fleurier le jour de la victoire et tu as conquis le bâtonnat. Te voici, pour la postérité, une gloire du féminisme, peut-être la plus brillante.

— Voistu, Marie-Louise, ces conquêtes longtemps espérées, poursuivies, sont un peu comme ces contrées lointaines auxquelles on rêve depuis l’enfance. Dans l’imagination elles apparaissent merveilleuses et, le jour où l’on y aborde, que de déceptions!

— Alors le féminisme t’a déçue?

— Oui. Nous manquait la baguette du magicien qui métamorphose les êtres et les choses. Nous sommes toujours des femmes. Nous n'avons rien pris aux hommes, sauf quelquesuns de leurs défauts.

— Et les hommes?

— Ils ont pris les nôtres; si bien qu’en fin de compte cette révolution tapageuse n’aboutit à d’autre résultat qu’un échange de défauts.

— Je ne suis pas de ton avis! Passons à l’amour, Ta part fut généreusement taillée, me semble-t-il, Tu as un mari d’une beauté splendide. Toutes les femmes en raffolent.

— Et voilà qui devrait me réjouir, sans doute ?

— Comment, tu serais jalouse, Rosa? Je ne te reconnais plus, toi, dont la volonté ne devait jamais se laisser asservir par les sens et dont la formule en amour était : « Bonjour... bonsoir. »

— Ah! laisse-moi, parlons d’autre chose.

— Pardon! aurais-tu renoncé à l'amour?

Rosa haussa les épaules.

— Les gens qui l'ont aimé n’y renoncent jamais. C’est comme le jeu. L’un et l’autre vous font souffrir, vous détruisent, et l’on continue à les servir, sans cesser de les aimer, Qu'un joueur ruiné touche une petite somme, vite, il court la jouer et la perdre.

— Donc, tu continues à miser au jeu de l’amour ?

— Où prendrais-je ma mise? Regarde-moi.

Elle se leva.

— Qui accepterait cela?

— Tu exagères… Evidemment, vient un âge où ce serait folie pour une femme de chercher un partenaire parmi les jeunes gens; mais il y a des hommes dont la maturité n’est pas sans agréments.

— Je te les laisse.

— Et pourquoi?

— Imagine un gourmand ayant gros appétit et à qui l'on offrirait un festin composé d’une sardine.

— Tu touches là à une question troublante:

l'inégalité du vieillissement sexuel chez l'homme et la femme. Mon amie Liliane Vespéra qui, je l'espère, entrera à l’Académie française à l’élection du mois prochain, a écrit sur ce sujet un magnifique poème.

— Que dit-elle?

— Malheureusement, je n’ai pas le volume ici; une amie l’a emporté,

— Peu importe, résume.

— Traité en vers, ce sujet délicat, scabreux, n’a rien de choquant, mais l’exposer comme cela, sans préparation...

— En voilà des manières! Qu'est-ce qui te prend? Avec cela que nous nous gênions à George-Sand!

— C’est vrai. toi surtout. Tu étais terrible.

— Allons, jeune innocente, imagine que tu as seize ans et parle sans artifices.

— Voilà : Liliane s'occupe d’abord de l’homme.

— Excellent début...

— En termes poétiques, elle rappelle que l’âge l'attaque aux sources mêmes de la vie.

C’est là que sont portés les premiers coups de pioche. Et, par une contradiction cruelle, en

même temps qu’elle détruit la fonction, la nature laisse le désir continuer à vivre.

— Evidemment, c’est une sale blague; voilà pourquoi je me méfie des hommes mûrs.

— La femme, au contraire, rendue stérile par l’âge, conserve la possibilité de goûter les joies de l’amour, et cela, sans limites d’aucune sorte. Nous sommes donc favorisées.

— Voire!

— Et la poétesse a trouvé une image charmante. Elle nous compare à une demeure. Le temps peut en outrager la façade, le seuil ne vieillit jamais.

— Physiologiquement c’est exact. Mais qu'importe que le seuil reste intact si les visiteurs ne viennent plus?

— On lance des invitations,

— Avec la promesse d’un buffet bien garni.

— Pourquoi pas?

— Mais les invités ne s'occupent que du buffet; c’est à peine s'ils saluent celle qui les reçoit,

« Vois-tu, Marie-Louise, il ne faut pas se faire d'illusions. Notre vie amoureuse se divise en deux périodes. D'abord le temps des amants; il est fini pour moi, Ensuite le temps des profiteurs; j'y suis en plein.

— Oh! Rosa, quel vilain mot : les profiteurs!

— Oui, les profiteurs.… les profiteurs de naguère !...

L’AFFAIRE LOUVREUR

La Bâtonnière poursuivit son existence forcenée. Elle continuait à grossir. A la fin des repas, souvent le sommeil l’accablait. Ses nuits étaient agitées, peuplées de cauchemars. Elle eut des éblouissements, des saignements de nez. Mais elle ne tenait aucun compte de ces avertissements et refusait de laisser mesurer sa tension artérielle. Michel la négligeait de plus en plus. Elle en souffrait sans oser se plaindre ni réclamer, ne voulant, disait-elle, faire figure de vieille mendiante tendant la sébile.

Le 24 avril 1970 venaient, devant la première chambre du tribunal, les débats d’un procès en divorce qui excitait au plus haut point la curiosité publique. M" Louvreur, propriétaire d’un grand magasin des Champs- Elysées, reprochait à son mari, plus jeune qu’elle et beau garçon, de la tromper avec une

de ses vendeuses. Malgré les efforts et les ruses de détectives réputés, l’épouse jalouse n'avait pu établir la preuve de l’infidélité qui, pour elle, ne faisait aucun doute.

Un soir on crut bien tenir cette preuve. Le mari dînait en cabinet particulier avec la vendeuse. Immédiatement alertée, M” Louvreur, accompagnée d’amis et d’officieux, investit le restaurant. Elle s'installa dans un cabinet voisin et fit occuper un autre par des personnes de sa suite. Le beau Louvreur était encerclé. Il ne pouvait échapper. Lorsqu'il sortirait du salon, — et il faudrait bien qu’il finît par en sortir, — l'épouse outragée se précipiterait sur lui et sa complice; gifles, injures, tumulte, scandale; tout cela finirait au poste et le procès-verbal constaterait la présence des deux amoureux dans le même cabinet particulier,

)spécialement aménagé pour les rendez-vous galants.

Le complot, découvert par le personnel de l'établissement, fut aussitôt révélé à l'intéressé. Il achevait un potage bisque très relevé; il se crut perdu; sa compagne s’évanouit, Heureusement vint à leur secours le vieux maître d’hôtel Léon, préposé, en raison de son âge et de son expérience, au service des cabinets particuliers.

Il avait appartenu jadis au barreau et à la magistrature, disait-on, mais une fatale passion pour le jeu l’en avait écarté, puis, de

chute en chute, il était tombé dans son emploi actuel. Il ne s’en plaignait pas; d’abord parce que c'était un sage; ensuite parce que ses fonctions n'étaient pas sans agréments ni profits. Tandis que tout le monde perdait un peu la tête, Léon se souvint d’un cas analogue qui, un siècle auparavant, avait beaucoup diverti Paris. M” S..., alors qu’elle soupait au café d’Orsay avec un «roi en exil », ayant appris que son mari venait de cerner l'établissement, fit appeler le patron, réclama un costume de mitron, qu’elle revêtit incontinent et, quelques instants après, une manne sur la tête, elle sortait en sifflotant et s’offrait même le malicieux plaisir de bousculer son mari qui n’y vit que du feu.

Profitant des enseignements de l’histoire, le maître d'hôtel engagea M. Louvreur à se déguiser en garçon de restaurant. Ce fut vite fait; et, les jambes enveloppées du tablier blanc, une serviette sous le bras, portant un plateau, le mari fila tranquillement.

Le maître d'hôtel, qui aimait le beau travail et avait un peu une âme de vaudevilliste, descendit ensuite dans la salle commune où dfnait fréquemment un de ses très anciens clients, le baron Chignolle. Celui-ci souffrait de dîner seul et, dans ce cas, ne manquait jamais de demander à Léon de lui amener une jeune femme qui consentirait à lui tenir compagnie. |

Justement, le baron était là, paraissant s’ennuyer terriblement.

— Monsieur le Baron est seul?

— Hélas!

— Monsieur le Baron veut-il profiter d’une occasion exceptionnelle ?

— Comment donc!

— Un monsieur et une dame avaient retenu le 12; et voilà qu'après le potage le monsieur reçoit une nouvelle qui l’oblige à partir immédiatement, de sorte que la petite est seule, en carafe.

— Gentille?

— Charmante, élégante, tout à fait au goût de monsieur le Baron.

— Alors je monte, Vous êtes un génie, Léon!

— Attendez que je la prépare. Lorsque tout sera arrangé, Gaston vous préviendra.

Léon expliqua à la jeune femme que l’on pouvait jouer un bon tour à «la mère Louvreur ».

Un homme du monde — et du meilleur — consentait à prendre la place du fugitif.

La jeune femme, elle aussi, trouva l’idée géniale et c’est avec le plus avenant sourire qu'elle accueillit le baron.

La venue de celui-ci n’avait pas échappé aux assiégeants. Ils tinrent conseil. La majorité penchait pour le maintien du plan : attendre la sortie des coupables. M” Louvreur, qui

n’était plus maîtresse d’elle-même, réclamait au contraire une action immédiate. On enfoncerait la porte s’il le fallait.

— Pour le moment, ils sont trois, objecta l’un des temporisateurs, et la présence de ce tiers donne à la réunion une garantie de correction.

— Vous n'êtes qu’un daim, rugit la jalouse.

Ce bonhomme qui vient d’arriver est certainement un vieux saligaud et, dans quelques instants, ce cabinet abritera des horreurs. Laissons-leur un quart d'heure pour se mettre en train; et ensuite, à l’assaut!

Le quart d'heure écoulé, telle une furie, M" Louvreur s’élançait sur la porte du 12 qu’elle martelait de coups de poing et de coups de pied. Grand émoi. Le personnel se saisit d’elle et l’immobilisa.

— Pourquoi ce tapage? demanda Léon avec une sévère dignité,

— Mon mari est avec sa maîtresse dans ce cabinet.

— Vous faites erreur, madame; nous aurions le droit de vous expulser, mais, afin de mettre fin à votre scandale, je vais vous confondre.

Et il ouvrit la porte.

Dans une tenue impeccable, la jeune femme et le baron, séparés par la table, suçaient des écrevisses.

Flegmatique, le baron ajusta son monocle, toisa la furie et dit au maître d'hôtel :

— Il s’agit sans doute d’une noce de province qui a trop copieusement festoyé. Veuillez nous en débarrasser.

Déconfite, M" Louvreur se retira avec sa suite, Tous ces gens se regardaient, ne comprenant plus. Comment Louvreur avait-il pu disparaître? Cela tenait du prodige. Sur le trottoir, la commerçante menait grand bruit; elle accusait le détective de s’être fichu d’elle, Son mari n'était pas dans ce cabinet. Comment aurait-il disparu? Non par la cheminée, pour la raison suffisante qu'il n’y en avait pas, et, d’autre part, elle avait relevé la nappe et regardé sous la table. On avait voulu la faire marcher; elle ne paierait rien; elle le jurait. Les agents les firent circuler.

Invoquant cette scène scandaleuse, le mari demanda le divorce. La femme répondit par une demande reconventionnelle, Mais elle manquait de preuves formelles.

Ce n’était pas tout; la jeune vendeuse, chassée le lendemain, introduisait contre sa patronne une demande en cinq cent mille francs de dommages-intérêts, pour brusque renvoi et atteinte à son honneur. Elle produisait un certificat de virginité, délivré par le professeur d'anatomie de la Faculté de médecine. Voilà qui apportait dans les débats une note inattendue et troublante.

Dans les salons, les couloirs de théâtre, les cafés, on ne parlait que de cette affaire.

M" Louvreur avait confié ses intérêts à la Bâtonnière.

Sûrement, il y aurait à l’audience une affluence énorme et M° Dupont de Bazoches voulait briller.

La veille, elle revit le dossier avec M° Suzanne Poirier, sa première secrétaire, à qui elle confiait la préparation des grandes causes.

Elle aurait voulu se reposer ensuite, demeurer chez elle, car la plaidoirie du lendemain réclamerait un gros, un très gros effort. Malheureusement, elle avait accepté de présider le dîner du Palais Rural à « la Carpe qui chante ».

Ce fut un dîner copieux et soigné. Les convives affectant des allures champêtres singeaient les paysans, en imitaient l’accent, On mangea beaucoup, on but davantage. Sur la fin, quelques confrères complètement ivres disaient des bêtises énormes.

Il était minuit lorsque la Bâtonnière partit.

« Ce n’est pas raisonnable! » pensait-elle dans la voiture qui la ramenait rue Ninon-de- Lenclos.

La nuit fut mauvaise. Transpirations, insomnie, cauchemars, Lorsque venait le sommeil, des visions de son enfance surgissaient. Elle voyait ses parents, Périn l'instituteur, Denise Fleurier… Tous avaient un air grave et

triste, Sa mère pleurait. La gorge en feu, trois fois elle se leva et but de grands verres d’eau. A la pointe du jour, la fatigue l’endormit.

Elle qui chaque matin était à sa table de travail dès huit heures ne se réveilla qu’à neuf heures.

— Faites venir la cuisinière, dit-elle à la femme de chambre, il est temps que je commande le déjeuner.

— M" Poirier déjeune avee moi, dit-elle au cordon bleu.

— Et Monsieur?

— Il déjeune dehors.

— D'abord des huîtres; c’est la fin. Ensuite une belle sole grillée. Pour le rôti, que proposez-vous ?

— Un gigot d'agneau avec les haricots que Madame aime tant.

— Parfait. Comme dessert : une tarte. Nous déjeunons à onze heures.

Ensuite, elle se leva, prit un bain très chaud et se fit frictionner à l’eau de Cologne, des pieds à la tête. Mais, lorsqu'elle fut habillée, elle avait la tête lourde et les jambes molles.

— Je ne suis guère en train! soupira-t-lle.

Et, avant de gagner son cabinet, elle s’arrêta au fumoir pour boire un whisky-soda.

— Ça va mieux, dit-elle en soufflant.

M" Poirier l’attendait. Ensemble elles reprirent le dossier. La Bâtonnière relisait les pièces et jetait des annotations. À onze heures

le valet de chambre annonça que le déjeuner était servi.

— Il faut prendre des forces, déclara M° Dupont de Bazoches.

Alors elle avala deux douzaines d’huîtres arrosées d’un Chablis authentique. La sole fut expédiée vivement, Rosa l'ayant déclarée exquise. Ensuite vint le tour du gigot. Elle en mangea trois grosses tranches. Quant aux haricots, elle en mit dans son assiette la valeur d’une gamelle, et but à elle seule une bouteille de Bourgogne. M' Suzanne Poirier était médusée.

— Vous aimez les haricots? dit-elle,

— Ceux-là sont merveilleux, Ils viennent de Vasseny, un village du Soissonnais. On les récolte pour moi. Lorsque je les mange, j'entends sonner les cloches de mon pays.

— L'image est charmante,

— Elle est de Verlaine; mais il l’employait pour autre chose que des haricots.

Après le café pris à table, la Bâtonnière but un grand verre de fine Napoléon.

— Me voici en état, dit-elle en reposant le verre. Partons.

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