‹ La bâtonnière; romanChapitre 24 sur 28 · L'APOTHÉOSE · texte numérisé non relu

L'APOTHÉOSE

Tandis que ces événements se déroulaient au Palais de justice, M° Michel Palavas déjeunait joyeusement à Saint-Germain.

Depuis un certain temps, M” Christiane Lardeur, titulaire de la plus importante charge d’agent de change, faisait une cour pressante à M° Palavas. Celui-ci résistait, non par vertu, mais parce que sachant que l’attente nourrit le désir.

D'autre part, il savait aussi que l’attente ne doit pas durer trop longtemps.

Pour ces raisons, il avait accepté de déjeuner avec l’agent de change qui l’emmena dans une villa enfouie sous la verdure et destinée à ses divertissements galants.

La journée s’était passée admirablement au gré de chacun. Michel avait reçu un magnifique porte-cigarettes en or. Comme il s’apprétait à l’ouvrir, la financière l’arrêta.

ï LA BATONNIÈRE 229

— Quand tu seras seul, chéri. une surprise.

Michel comprit et glissa l’étui dans sa poche.

Vers cinq heures, ils reprirent le chemin de Paris. À la porte Maillot, un encombrement arrêta la voiture, et Michel, sur le journal offert par un camelot, lut, imprimé en gros caractères, ce titre : la Bâtonnière des avocats meurt à la barre.

Il s’empara du journal et, lorsqu’aucun doute ne fut plus possible, sortit naturellement de ses lèvres la brève exclamation par laquelle, en France, se traduisent la surprise et les grands mouvements de l’âme.

— Quelle histoire! soupira M"° Lardeur.

Le premier soin de Michel, qui avait grand souci de l'étiquette, fut de gagner sa chambre et de changer de vêtements. La jolie chemise de soie, la cravate assortie, le complet printanier cédèrent la place à une chemise blanche empesée et à un costume strictement noir.

Ensuite, dignement, à pas mesurés, Palavas pénétra dans la chambre mortuaire.

La Bâtonnière était allongée sur le lit qu’elle écrasait de sa masse énorme.

M" Suzanne Poirier et la femme de chambre attendaient le mari pour les décisions à prendre.

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— Je réglerai demain matin tous les détails relatifs aux obsèques. Demandez des religieuses qui veilleront et faites placer deux cierges; pas trois surtout, cela porte malheur. A toutes les personnes qui se présenteront, répondez que je ne reçois pas. À demain!

Dans sa chambre, il ne savait que faire.

Penser le fatiguait et la lecture l’ennuyait.

— Une journée qui avait si bien commencé!

soupira-t-il.

Sur la table brillait l’étui à cigarettes qu’il n’avait pas eu le temps d'ouvrir. Ayant pressé sur le fermoir, il trouva un chèque parfumé.

A la vue du chiffre, son visage s’éclaira d’un sourire de satisfaction.

— Elle est vraiment gentille! dit-il.

A ce moment arriva le bruit d’une discussion dans l’antichambre. Il prêta l'oreille et reconnut la voix de Pychène qui se heurtait à la consigne de ne recevoir personne.

Heureux de cette compagnie qui lui arrivait, M° Palavas mit fin à la discussion en accueillant son vieux copain.

Pychène le serra sur sa large poitrine et l’'embrassa avec de bruyants gémissements.

— Viens chez moi, dit Michel en se dégageant.

— Alors, mon pauvre vieux, dit le peintre plus calme, voilà ton bâtonnat raccourci de six mois.

— Eh! oui. Que veux-tu? la Fatalité.

— Quelle garce! C’est de la Fatalité que je parle. Je rentrais chez moi pour dîner, lorsque j'ai vu les journaux; je n’ai fait qu’un bond jusqu'ici.

— Alors tu n’as pas dîné?

— Naturellement...

— Je vais te faire servir quelque chose.

Après une molle résistance, Pychène accepta de passer dans la salle à manger.

La cuisinière apporta le reste du gigot. Pychène le dévora jusqu’à l’os et vida une bouteille de vin.

— Et toi, Michel, tu ne manges pas? interrogea-t-il sur le ton de la compassion.

— Je n’ai pas d’appétit.

— Il faut te forcer, Michel. Je me rappelle ce que disait ma grand'mère — une femme épatante, tu l’as connue : «Les peines vous creusent; il faut se soutenir. » C’est pourquoi chez nous on offre un bon repas à ceux qui viennent aux enterrements.

La cuisinière reparut avec la moitié d’un poulet froid auquel Pychène fit le même sort qu’au gigot. Ensuite, mis à son aise, il réclama du fromage et une autre bouteille.

Cette bombance inattendue le fit verser dans l’attendrissement. Il célébra les mérites de la Bâtonnière et regretta de n'avoir pas peint son portrait.

— Tu peins beaucoup en ce moment? demanda son ami.

— Autant que je peux.

— Et « la femme au bourriquot »?

— En panne. ';

— Ah bah!

— Mon modèle m'a plaqué.

— Je croyais que c'était ta maîtresse?

— Justement. Elle s’est mise en ménage avec un Auvergnat qui tient une épicerie-buvette rue de la Huchette, Quel affront! Mais que veux-tu, les femmes, maintenant, sont incapables de comprendre les artistes. Triste époque! Toi tu me comprends.

Et il lui serra les mains.

— Dans les circonstances que tu traverses, ajouta-t-il, on a toujours besoin d’un ami de confiance pour certaines démarches. Dispose de moi.

Palavas le remercia; sûrement il userait de son offre et il lui glissa un billet de cinquante francs pour ses débours éventuels.

— Tu descends prendre un bock? demanda le peintre après l'avoir remercié. d

— Impossible. les convenances.

— C’est vrai! Ce n'est pas que je les ignore les convenances; mais je n’y pense jamais; j'ai toujours la tête dans la peinture,

Le lendemain, derrière le bureau de la Bâtonnière, M° Miche] Palavas reçut les vi-

sites et régla les obsèques dans tous les détails. Il avait la dignité d’un Prince-Consort donnant des ordres pour les funérailles de la Reine.

La Ville de Paris avait décidé de prendre à sa charge tous les frais.

Les obsèques eurent lieu le 27 avril.

Elles furent grandioses et émouvantes,

Tous les barreaux de province s’y firent représenter. La Cour de Cassation, la Cour d'Appel, le Tribunal Civil, le Tribunal de Commerce, le Conseil d'Etat, la Cour des Comptes, les Facultés, l’Institut envoyèrent d’imposantes délégations. Le Président de la République délégua le général chef de sa maison militaire. M" Ratishbonne, garde des Sceaux représentait le gouvernement, assistée de quatre ministres et de trois sous-secrétaires d'Etat. Le Conseil Général, le Conseil Municipal apportèrent également leur hommage.

Le Palais ferma en signe de deuil.

La cérémonie religieuse avait lieu à Notre- Dame, sous la présidence du Cardinal-Archevêque.

Le cortège partit à dix heures de la rue Ninon-de-Lenclos.

Il y avait douze chars de fleurs.

Sur le corbillard, rien d'autre que la robe et la toque placées sur le cercueil de la Bâtonnière. M° Palavas en avait ainsi décidé,

Immédiatement derrière le corbillard marchait l'huissier de l'Ordre, en habit à la fran-

- Çaise et culottes courtes, portant sur un coussin le bâton, magnifique masse d'argent ciselée, offerte à l'Ordre par le P. A. F. après l’élection de la Bâtonnière.

Puis, à un intervalle de dix pas, complètement isolé, s’avançait M° Palavas.

Don Juan en personne.

Il était drapé dans une longue cape noire à haut col de velours. Epinglée sur le côté gauche brillait la croix de la Légion d'honneur, en or et pierres fines, que lui avait offerte Rosa. On n’apercevait qu’une partie de sa main gantée de blanc et qui maintenait les plis de la cape. Aucune coiffure. Au-dessus du front mat, droit et sans rides, se déroulaient les ondulations de l’admirable chevelure brune qu’animait délicatement la brise printanière.

Qu'il était beau! Les femmes, littéralement le suçaient des yeux; elles ne regardaient pas le corbillard; tout le succès allait à Michel Palavas qui avançait, les regards comme fixés sur la cime d’un rêve.

Le cortège traversa la place du Châtelet, le Pont-au-Change. Son arrivée sur le quai fit s’envoler les bandes de pigeons qui ont élu domicile dans la tour de l’Horloge. Ce sont, d’après une légende, les âmes des plaideurs plumés par les gens de justice. Leur nombre croît chaque année.

Les drapeaux étaient en berne.

Lorsque le cercueil fut en face de la grille

du Palais de Justice, le cortège s'arrêta. C'était l’adieu de la Bâtonnière à ce Palais encore plein du bruit de ses succès.

Une immense écharpe de deuil barrait les colonnes du péristyle. Sur les marches du grand escalier se pressait une foule recueillie.

Au milieu de la cour de Mai, formant un cercle parfait, attendait la Fanfare des avocats. Exceptionnellement, les exécutants portaient la robe et la toque. La grosse caisse était voilée de crêpe.

Mystérieuse influence de la Mort! Ces avocats n’ayant, peu de jours avant, que haine et sarcasmes contre Rosa Dupont de Bazoches et toutes les femmes qui leur avaient enlevé les plaidoiries de la bouche, aujourd'hui se défendaient mal contre l'émotion.

La baguette tremblait aux doigts de M° Ladoucette, leur chef.

M° Pinson, maigre comme Ugolin avant qu'il eût dévoré ses enfants, avec sa face morne de poseur de sangsues et qui jouait de la flûte comme un séraphin, ne pouvait retenir ses larmes. Elles coulaient dans les ravines de ses joues, puis, après avoir glissé le long de la flûte inclinée, s’écrasaient sur le pavé.

M: Alcide Babillotte, lui-même, joyeux drille et saxophone solo, éprouvait un tel trouble qu'un sanglot lui échappa. L’instrument le recut et le rendit amplifié, au grand dommage de l’ensemble musical; mais personne ne s’en

aperçut, Dans une cérémonie funèbre, un sanglot n’est jamais déplacé.

Après l’exécution de la symphonie, le cortège reprit sa marche, et par le Quai-aux- Fleurs, gagna Notre-Dame. Le Bourdon sonnait le glas.

Quand, porté par six vigoureux gaillards, le cercueil franchit le seuil de la cathédrale, les grandes orgues lâchèrent dans la nef les cataractes de leurs ondes puissantes.

Ce fut une magnifique cérémonie. La Ville avait bien fait les choses,

On entendit « Les Petits Chanteurs à la Croix de Bois », puis « la Société des concerts du Conservatoire » exécuta à la perfection l’'émouvant Stabat de Pergolèse,

Beaucoup pleuraient, Seul Michel Palavas, constamment debout, demeurait impassible dans sa fière beauté.

La Bâtonnière devant reposer dans le tombeau de sa famille, à Bazoches, les discours furent prononcés sur le Parvis. Il y en eut huit.

Tous, dans des styles différents, célébraient la défunte.

M" Paingelé, député de Soissons, vanta la région qui avait vu naître la Bâtonnière, Avec une insistance particulière, elle rappela que, le siècle précédent, un autre avocat, également Bâtonnier, était mort en plaidant dans la même chambre : M° Paillet. Il était né à Soissons,

avait défendu Madame Lafarge, et sa statue se dressait dans la cour de l'Hôtel de Ville de sa cité natale. Elle promettait que prochainement la statue de M° Rosa Dupont de Bazoches voisinerait avec celle de son devancier. C'était comme l’annonce d’un mariage posthume, On imaginait ces deux gloires du barreau parisien devisant la nuit, sous la molle clarté de la lune. Quelques personnes trouvèrent que cette député poussait trop loin sa passion régionaliste, On eût dit qu’elle voulait attribuer à Soissons, en plus de sa spécialité des haricots, celle des Bâtonniers mourant à la barre.

La présidente du P.A.F, fut lyrique. Rosa Dupont de Bazoches était la grande pionnière du féminisme. Elle avait été la première femme obtenant le bâtonnat, elle était aussi la première femme mourant en plaïdant. Elle demeurerait dans l’histoire la grande innovatrice.

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