AVOCATE
A la fin d'octobre, Rosa s'installa au lycée George-Sand dans les conditions indiquées par la directrice et, sur les conseils de celle-ci, prépara en même temps la licence ès lettres et la licence en droit.
Chaque matin, on la voyait sur la montagne Sainte-Geneviève, courant de la place du Panthéon à la Sorbonne. Après un déjeuner rapide au lycée, elle revenait au quartier Latin pour regagner, à la tombée du jour, George-Sand où elle travaillait dans sa chambre jusqu’à l'heure du dîner.
Ensuite, elle suivait Denise Fleurier dans son appartement et, autour de la table de thé, c'était une heure de repos et d’épanchement.
La directrice la questionnait sur ses travaux, ses fréquentations, ses amitiés, puis les deux femmes s’embrassaient et chacune se remettait au travail jusqu'à une heure avancée,
La jeune fille aimait cette vie régulière et laborieuse. Ses études lui plaisaient. Elle se sentait aiguillée sur la bonne voie et avait confiance dans l’avenir.
Le dimanche était réservé au repos. Rosa s’habillait lentement, en flânant, écrivait quelques lettres, puis rejoignait la directrice pour déjeuner avec elle.
Il y avait toujours des invités; généralement d’ardents champions du féminisme. Denise Fleurier n’arrêtait pas de vanter les qualités de la jeune fille; c'était une précieuse recrue. On le verrait prochainement, lorsqu'elle serait inscrite au barreau.
L’après-midi elle l’emmenait dans des réceptions et la présentait aux personnages offciels,
Au bout de l’année, Rosa Dupont n'était plus une petite provinciale perdue dans Paris. On la connaissait autant que Denise Fleurier dont elle était devenue l’inséparable.
À cause de l'intérêt que lui manifestait la directrice du lycée George-Sand on avait pour elle de grands égards. En outre, sa beauté et son esprit attiraient les hommages masculins.
Sans le laisser paraître, Denise Fleurier surveillait la vie intime de sa protégée. Elle n’avait pas oublié les heures où le découragement l’avait livrée à Lafrape. L'aventure ne s'était pas fâcheusement terminée pour elle; mais il aurait pu en être autrement,
Elle observait donc Rosa et s’alarmait dès qu’elle la voyait songeuse.
— Est-ce que tu t’ennuies? lui demandaitelle.
— Mais non; je suis un peu fatiguée, voilà tout,
— Bien vrai?
— Je vous le jure.
— $i jamais tu te sens triste, désenchantée, viens me le dire aussitôt. Ceux qui vivent seuls, principalement les femmes, sont exposés à des crises qui suppriment la elairvoyance, abattent le pouvoir de résistance et conduisent trop souvent à des erreurs irréparables,
Dans un corps robuste et sain, la jeune fille portait le tempérament hardi et volontaire des Dupont, activé par une imagination ardente.
Elle connut les troubles que redoutait sa directrice, Mais la volonté de réussir la défendait mieux que n'importe quel précepte de morale, Revenir au bercail après avoir perdu la partie qu’elle avait engagée eût été une affreuse humiliation pour son orgueil. Elle n’aurait pu la supporter, Ainsi, guidée par Denise Fleurier qui trouvait des diversions aux agitations qu'elle devinait, Rosa continuait sa vie d’étudiante sans compromettre son avenir.
Elle obtint la licence ès lettres en juillet 1944 et la licence en droit l’année suivante.
Les deux succès furent fêtés à Bazoches
avec un éclat particulier. Dupont était fier de sa fille. Il vantait ses mérites et annonçait partout qu’elle atteindrait aux plus hautes situations. « Ce sera l’honneur de la famille », disait-il en offrant des tournées.