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En 1945, à la rentrée des tribunaux, Rosa se fit inscrire au barreau.
— Maintenant, lui dit la directrice, il s’agit de réussir. Ne négligeons rien. Le nom de Dupont est des plus honorables, certes, mais trop répandu. Pour l’individualiser, il convient de le compléter. Je te conseille donc de te manifester sous le nom de Rosa Dupont de Bazoches. Tu ne feras d’ailleurs que suivre des exemples nombreux et officiels. Il y eut des « Dupont de l'Eure », des « Martin du Nord », des «Mathieu de la Drôme », des « Gillet de l'Aisne », etc. Aucun de ces personnages n’obéit à la sotte vanité de s’affubler d’un titre nobiliaire. En adjoignant à leur patronyme le nom de leur pays d’origine, ils n’avaient d'autre souci que de se distinguer dans la foule de leurs homonymes. Dupont de Bazoches sonnera très bien; pour une avocate c’est parfait.
Le conseil fut suivi et, bientôt, Rosalie Dupont ne fut plus connue que sous le nom de M° Dupont de Basoches.
Dès le début, elle récolta dans la carrière
d'avocat de brillants succès. Au cours de la seconde année du stage, elle fut nommée première secrétaire de la Conférence des avocats.
Dans le même temps, elle enlevait un acquittement sensationnel au profit d’une femme qui, s’étant mariée trois fois sans juger utile de divorcer, était poursuivie pour bigamie.
Les féministes s’intéressaient particulièrement à ce cas.
Crime flagrant, Trois mariages avaient été régulièrement célébrés sans qu'aucun fût annulé, On ne s’en serait jamais aperçu si le troisième mari, après avoir abandonné sa femme, n’avait essayé de divorcer pour épouser une veuve fortunée. Lorsqu'il avait appris que son mariage était nul, cet imbécile, au lieu de se réjouir, s'était fâché. « Je ne puis pas divorcer, puisque je ne suis pas marié », répétait-il, Et il s’en montrait humilié.
L’accusée était jolie, sympathique. Les renseignements de police reconnaissaient la correction de sa conduite. Elle avait été fidèle à ses trois maris, comme s'ils avaient été des maris authentiques.
Le Parquet, qui eût été indulgent pour une douzaine d’amants, soutenait qu’en s’oclroyant deux époux de fantaisie, cette femme avait porté une grave atteinte à l’armature de la société, L'avocat général requit un cehâtiment impitoyable,
Cette jeune avocate inconnue lui parut une
adversaire à dédaigner: aussi fut-il bref, hautain, avec l’assurance de soutenir une cause gagnée d’avance.
Feuilletant son dossier d’un air modeste et tranquille, M° Dupont de Bazoches l’écoutait. Parfois, ses yeux se détachant des paperasses, décochaient un malicieux sourire auquel l’ac. cusateur répondait par une élévation subite et ridicule de la voix.
Lorsque la parole lui fut donnée, ne soc:
cupant ni de la Cour, ni de l’avocat général, elle s’adressa au jury sur le ton de la conversation. Ce fut un éblouissement. Les mots des prit jaillissaient accompagnés de traits qui cri blaient l'adversaire.
Sa cliente, expliquait-elle, asservie à un étrange besoin de régularité, était incapable d'entrer dans une couche qui n’eût pas ét nuptiale. Son premier mari partit un soir pour le pays de Bamboche, vaste empire qui s’étenl sous toutes les latitudes, et n’en était jamais revenu. On reprochait à l’accusée de ne p# avoir fait prononcer le divorce, mais son époux avait disparu, où l’aurait-elle assigné? Peut être même était-il mort? Alors, comme so!
tempérament ne pouvait s’accorder avec le cé libat, et que d’autre part ses principes lui ir terdisaient les liaisons irrégulières, elle avai donné à une seconde union l’apparence d'u mariage régulier. Le nouveau mari ayant ét aussi volage que le premier, elle en avait pri
n troisième, montrant ainsi qu’elle était inacessible au découragement et demeurait fidèle aux bonnes habitudes.
Les vrais coupables étaient ces hommes qui, lonnant libre cours à leurs fantaisies, s’étaient éloignés d’une femme fidèle et remplie de quaités; tout le monde le reconnaissait.
De l'auditoire jaillit un eri : « Bravo! »
— Qui se permet cette manifestation intoérable? demanda le président.
— Moi! dit l’approbateur en se levant.
— Qu'on amène cet homme devant la Cour.
— Inutile, j'irai bien tout seul.
Et, d’un pas décidé, l'homme s’avança juslà la barre des témoins. Il était correcteent vêtu et bedonnait légèrement.
Un grand silence s'établit.
— Qui êtes-vous? interrogea le président.
— Le mari de l’accusée.
— Lequel?
— Le premier, le seul qui compte. Les deux
utres, c’est du toc. Comme vient de le dire avocate, tout ce qui est arrivé est de ma faute. e l'avoue et je demande l’acquittement de ma mme.
. Grand mouvement dans l’assistance. Le préident, qui ne prévoyait pas l'intervention, ne avait que dire, il consultait ses assesseurs; avocat général s’agitait.
— Marguerite n’a fait de tort à personne, eprit le mari, je l’aime toujours, plus qu'avant.
L'expérience permet d'apprécier, Et, si elle y consent, je suis prêt à retourner avec elle, Tu veux bien, Marguerite ?
— Oh! oui, Charles! cria l’accusée en cou vrant son époux de regards amoureux.
Le public applaudit, le président menaca de faire évacuer la salle.
— Le Ministère publie maintient-l lac sation? demanda M° Dupont de Bazoche quand le calme fut rétabli.
— Plus que jamais! jeta rageusement l'av cat général.Cette scène serait à sa place dan un vaudeville; elle est indigne d’un prétoire de justice, Et sa large manche volait, soulevée par u!
bras frémissant.
— Alors, je continue, dit Rosa en souriant L’incident avait excité sa verve. L’accus teur eut son compte et, comme, dans un mt ment d’exaspération, il s'était laissé entraîné à interrompre l’avocate, celle-ci, très gent ment, lui dit: «Si je n'étais retenue par À respect que je vous dois, je remarquerais qu vous vous échauffez beaucoup, monsieur l'A‘ cat général, La résignation est une admirabl qualité, même chez le Ministère publie, »
On rit, tandis que la face empourprée di magistrat montrait qu’il ne se résignait nulle ment.
Ensuite vint un délicieux couplet sur les r° conciliations amoureuses, L’avocate montra ©
eux époux impatients de s’étreindre. Les jués étaient émus et charmés.
— Votre puissance en ce moment est quasi livine, leur dit-elle en terminant, puisque, vec un seul mot, vous pouvez créer une manifique nuit d'amour.
L’évocation fut très goûtée.
Après cinq minutes de délibération, le jury apporta un verdict d’acquittement que le pulic, sourd aux protestations et aux menaces u président, accueillit avec des applaudissenents prolongés.
Dans la presse, l'affaire eut un grand retenissement, Le portrait de M° Rosa Dupont de azoches fut publié en première page, entre elui des deux époux sortis du Palais enlacés omme deux amoureux qui se sont retrouvés lors qu'ils n’y comptaient plus. Il y eut ‘abondants articles, des interviews, bref, la rande publicité. Rosa était lancée.
Dupont, fou d’orgueil, avait acheté un moneau de journaux. Il en fit encadrer quelquesns qu’il accrocha dans la salle de café.
— C’est ma fille, disait-il, aux consommaeurs qui s’approchaient des cadres.