LE TRIOMPHE DU FÉMINISME
En 1947, le « Parti d'Action féministe }, dénommé par abréviation le P, A. F., menait une rude campagne en vue de faire enfin don ner aux femmes le droit de vote et d'éligibilité dans toutes les élections politiques.
Il avait à sa tête un conseil supérieur composé de douze membres et où seules les femmes étaient admises. C’est là qu’en gran secret étaient dressés les plans de campagne Denise Fleurier en faisait partie. Elle estimait que les directives données les deux dernières années devaient être changées. La tactique sui vie pour vaincre la résistance du Sénat li semblait inhabile. Malheureusement elle n’avait pu jusqu'alors faire prévaloir son op nion. Le Conseil subissait l’influence de l’ar dente secrétaire générale, M" Sidonie Ver:
toux.
C'était une étrange personne ne courant pas le risque de passer inaperçue,.
La nature l’avait affligée d’un nez aigu et tranchant. Le front et le menton, justement effrayés, fuyaient dans le sens opposé. Cela formait un ensemble rappelant les brise-glace. Son cou, allongé et rugueux, tel un tronc de cocotier, portait un goître de forme arrondie capable de donner à un observateur superficiel l'illusion que, par accident ou maladie, un des seins était remonté dans le gosier de cette malheureuse, D'autant que la poitrine était aussi vide et plate qu’une déclaration ministérielle. Quant aux fesses, on n’en découvrait pas plus de traces que de l’antique Babylone.
L'état de continence intégrale dans lequel
se poursuivait l'existence de Sidonie Ventoux € pouvait être tenu pour une victoire de la ertu. Seul un aveugle privé de bras aurait pu ‘accepter pour compagne. Elle ne l'avait pas encontré. Incapable d’être aimée des hommes, lle les haïssait.
Ses fonctions lui conféraient la direction de organe du parti, la Lutte, journal hebdomalaire. Sous des pseudonymes variés, elle écriait la plupart des articles et y apportait une iolence inouïe.
Un pamphlétaire, Athanase Lecoq, lui réondait dans une feuille que subventionaieut. les antiféministes et qui s'appelait ique-en-T'erre.
Ce titre, dont la consonance évoquait la faune antédiluvienne, était expliqué par un blason où l’on voyait un coq piquant la terre d’un bec vigoureux.
Le duel divertissait fort le public et, rhillgré l'abus des calembours, Athanase Lecoq avait le dessus.
Exaspérée, Sidonie Ventoux perdait toute mesure. Elle en arrivait aux gros mots et s’était laissée entraîner à traiter son adversaire de « vidangeur d'élite ».
Denise Fleurier déplorait cette polémique qui ridiculisait la cause, de même qu’elle condamnait les manifestations tapageuses organisées par l’irascible secrétaire générale.
Récemment encore, elle avait conduit dans le jardin du Luxembourg un cortège féminin qui se massa près du bassin pour conspuer les sénateurs. Prévenu, le préfet de police ne commit pas la faute de faire donner ses agents. Des brutalités eussent été inévitables, provoquant des protestations indignées. Secrètement, il s’entendit avec Athanase Lecoq qui réunit une troupe de contre-manifestants. Elle n’était pas composée de gens d’une éducation parfaite, cette troupe, loin de là.
Le choc fut désastreux pour les suffragettes. Quelques-unes tombèrent dans le bassin; les autres poussaient des cris affreux ou s’évanouissaient. Alors la police intervint pour protéger le sexe faible. Quelle humiliation! Les
mauvais garçons disparurent comme par enchantement. On n’en put arrêter aucun. Les éclopées furent pansées dans les locaux du Sénat, on leur apporta de la buvette des boissons réconfortantes, tandis que les gardes recueïllaient soigneusement les objets qui jonchaient le champ de bataille. Il y avait quatre parapluies tom-pouce, dix sacs à main, douze houpettes, six bâtons de rouge, deux étuis à cigarettes, trois stylos, sept jarretelles, un tube de pâte épilatoire, deux soutien-gorge, quatre peignes et une combinaison de soie rose enveloppée dans un journal. Toutes ces choses furent rassemblées et exposées sur une vaste table, Les sénateurs vinrent les examiner ainsi qu’un tableau de chasse. Leurs regards s’excitaient sur l'intimité de certains accessoires; il y eut même des plaisanteries déplacées.
Malgré un avis signalant que ces objets étaient à la disposition de leurs propriétaires, aucun ne fut réclamé.
Sous le titre «La journée des jupes », Pique-en-Terre publia un article étincelant.
A la suite de cette déroute, la présidente du Conseil supérieur et la secrétaire générale durent donner leur démission.
Denise Fleurier, qui s’était opposée à la manifestation, fut nommée présidente. Elle accepta à la condition que Rosa Dupont de Bazoches serait secrétaire, ce qui fut immédiate-
ment accordé.
Il fallait faire du nouveau. Denise Fleurier y pensait fiévreusement; mais elle était harcelée par les visites, les coups de téléphone, Cha. que jour apportait un flot d'avis et de conseils contradictoires.
Un matin, après une nuit blanche, elle vint dans la chambre de Rosa.
— Je finirai par perdre la tête si je reste ici, dit-elle. J’ai besoin de quelques jours de repos, d'isolement, Crois-tu qu'il serait indiscret de demander à tes parents de nous héberger? Personne ne viendrait nous déranger à Bazoches et j'arrêterais dans le calme les décisions qui sont aussi graves qu'urgentes,
Le projet enchanta la jeune fille, Ses parents seraient au contraire très heureux de les recevoir. Elle allait leur téléphoner immédiatement.
La réponse fut celle qu’elle prévoyait et, le soir même, sans dire où elles allaient, la directrice et Rosa prirent le train pour Bazoches.
Quelle réception! Si on l’avait laissé faire, Dupont aurait dévasté sa basse-cour et vidé sa cave.
Denise Fleurier le calma.
— Nous sommes ici pour travailler, mettre au point d'importantes questions; il est donc nécessaire que nous ayons nos têtes bien en place. Vos vins les mettraient à l’envers. La petite fête sera pour plus tard; lorsque nous aurons réussi.
Chaque matin, la directrice, levée avec le jour, travaillait dans sa chambre et ne descendait qu’à l'heure du déjeuner. L’après-midi, elle faisait de longues promenades avec Rosa. Un temps magnifique favorisait leur séjour aux champs. Ainsi que dans une estampe japonaise, les arbres fruitiers étaient couverts de fleurs blanches et roses; les primevères égayaient le tapis des prairies, les bourgeons mettaient une goutte de carmin à la pointe des branches, et, au-dessus de la campagne qui s'éveillait aux appels du printemps, s'étendait l'incomparable ciel d'Ile-de-France qui a la douceur du duvet et la caresse d’un sourire.
Le cinquième jour, Denise Fleurier annonça que son travail était achevé; on regagnerait Paris le lendemain.
+ LES
Devant le Conseil réuni d’urgence, la présidente exposa le plan qu’elle venait d'arrêter.
— Je ne veux blâmer personne, dit-elle, Mais les événements ont montré que la tactique suivie jusqu'ici par notre parti n'était pas la bonne.
« Pour faire triompher notre cause, nous avons agi comme l’auraient fait des hommes; Cest dans cette erreur initiale que se trouve la tause de nos échecs. Nous avons organisé des Manifestations. Laissons cela aux terrassiers et
aux métallurgistes. Ils ont des muscles solides, savent cogner et encaisser. Ils disposent ainsi d’une puissance qu’ils ont raison d'utiliser. Vouloir les imitér est aussi ridicule qu’absurde. « Je ne cesserai de le répéter, le féminisme ne doit pas tendre à singer les hommes; nous ne deviendrions que des garçons manqués, éternellement vaincus.
« L'homme a ses armes, nous avons les nôtres.
« Laissons-lui la force, la brutalité, la colère et n’employons que les puissances dévolues à notre sexe. Elles sont immenses, Lors qu’elles sont bien mises en action, rien ne leur résiste.
Et, faisant une rapide incursion dans les livres saints, l'histoire de l'antiquité, les légendes, les poèmes, elle évoqua toutes les femmes qui surent, par leur séduction, fléchir les conquérants les plus barbares, — De quoi s’agitl? comme disait le maréchal Foch. Simplement de fléchir une centaine de sénateurs.
— Et vous trouvez que ce n’est rien? interrompit M" Faisselle, quinquagénaire obèse, deux fois divorcée et dont le troisième mari s'était suicidé en absorbant un litre de vulnéraire, Ce sont de vieux monstres!
— Non, des hommes, voilà tout, rectifia la Présidente. Vous vous imaginez qu'ils nourrissent une haine irrémédiable contre la femwe.
Grave erreur. Tous, ou presque, ont eu des amours. Ils souffrent de n’en plus avoir. Ceci explique bien des choses. Comme les exilés, ils maudissent le pays dont ils furent éloignés, mais au fond ils continuent à l’adorer et, si on leur en ouvrait les portes, ils s’y précipiteraient en pleurant de joie.
Ouvrons-leur ces portes et ils seront nos prisonniers.
— Ne me demandez pas d’être la portière, grinçca M" Faisselle,
— Je n'y ai jamais songé. L'opération — si vous l’approuvez, mes chères collègues — doit être menée avec tact et prudence, Au fond, il s’agit de pénétrer dans la place, sans bruit, et d’y faire du bon travail, Ce sera, renouvelé, le stratagème du Cheval de Troie, Les plus séduisantes et les plus habiles de nos militantes se partageront la besogne. Chacune d'elles s’attachera, à un titre quelconque, à l’un des sénateurs irréductibles et s’appliquera à le convertir. Si l’affaire est bien menée, nous aurons la victoire avant une année.
— Dieu me pardonne! dit M” Faisselle; mais ceci me paraît être de la prostitution.
— La passion vous égare, chère madame.
Ce qui caractérise la prostitution c’est le trafic du corps dans un but vénal, Le sacrifier pour une noble cause, c’est de l’héroïsme. Des saintes y consentirent, rappelez-vous sainte Marie l’Egyptienne,
— Toc, murmura Rosa qui, sur le bout de la table, prenait des notes.
Tout le monde rit, sauf l’opposante qui, venimeuse, demanda si la secrétaire générale s’enrôlerait dans le bataillon des Amazones envoyées à la conquête des sénateurs.
— Je ne suis pas téméraire mais ne manque pas de courage, répondit Rosa. Sans discussion ni faiblesse, j’exécuterai la consigne que me donnera la Présidente.
— Tu es affectée à l’Etat-major, déclara celle-ci. Ta place est près de moi.
Finalement, le projet de Denise Fleurier fut adopté; en même temps le Conseil lui délégua tous pouvoirs pour le réaliser.
En moins de six mois, la résistance du Sénat fut abattue. Il y eut quelques accidents. Deux sénateurs tombèrent dans les couloirs, foudroyés par un arrêt du cœur. Un troisième expira dans un restaurant voisin alors qu’en compagnie de sa secrétaire, il revoyait les notes préparées pour un discours qu'il devait prononcer.
Le sévère Luxembourg rajeunissait. Les vieilles barbes étaient rasées. Des cravates claires, coquettement nouées, remplacçaient les tristes nœuds tout faits. On ne voyait plus d’antiques redingotes. Tous ces messieurs portaient des guêtres claires qui corrigeaient la lourdeur de leurs pas. Guillerets et galants, ils accordaient tout ce que ces dames voulaient.
«On ne vit qu’une fois », répétaient-ils de leur voix chevrotante.
Le projet de loi, jusque-là régulièrement repoussé, fut voté à une forte majorité.
Après le vote, il y eut au P. A. F. une réunion émouvante. Denise Fleurier reçut les hommages enthousiastes réservés aux généraux victorieux. Celles qui avaient formé les troupes de choc furent à l'honneur. Devant l’impossibilité de préciser les exploits individuels, la même citation fut décernée à chacune d'elles. Et on n’oublia pas qu’en marge de l’action menée au grand jour, des actes de courage avaient été accomplis par quelques femmes mariées agissant dans l’ombre, tels les francs-tireurs. Comme on ne pouvait les louanger publiquement, une chaleureuse motion fut votée qui glorifiait ces héroïnes obscures. On envisagea l’apposition d’une plaque qui, dans la salle du Conseil du P.A.F., rendrait hommage aux militantes inconnues.
Le féminisme avait triomphé;: il allait brûler les étapes.