I.o (lire de Sainl-Mandé, en lui enseignant le calé
chismê, s'aperçut que Claudine avait une intelligence et des inslincts au-dessus de son âge et de sa condition. Elle embarrassait le bonhomme par ses questions et rétonnait par ses réponses. Elle semblait deviner ce qu'il lui voulait apprendre, et ajoutait des réflexions aux leçons qu'il lui donnait, en sorte que dame Simonne trouvait la récompense de ses soins et le soulagement de ses maux dans les éloges et les bénédictions du curé. Claudine témoignait à sa mère plus de respect et d'atîeclion que n'ont accoutumé de faire les enfants de la campagne, dont la vie laborieuse éteint souvent tous les sentiments. Au rebours de la plupart des paysannes, qui ne voient dans leui' progéniture que des bras à employer, Simonne ménageait les forces de sa fille et ne la quittait presque point. La petite jeunesse de Claudine échappait ainsi à ces deux écueils du corps et de l'esprit, l'excès de fatigue et le défaut de surveillance.
Un jour d'hiver que sa mère l'avait laissée au logis pour ne point l'exposer au mauvais temps, Claudine entendit une troupe de cavaliers passer au galop sur la route. Elle se mit h la fenêtre et vit un seigneur petit de taille accompagné de trente gentilshommes
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au moins qui paraissaient ôlre à lui, car ils le suivaioiil à distance. Ils étaient tous jeunes, richemenl équipés, coitTés (le larges chapeaux dont les plumes volaient au vent, et ils voyageaient à franc étrier. Tout à coup la sangle de l'un des chevaux se rompit, la selle tourna , et le cavalier tomba dans la boue. La bande entière s'arrêta et mit pied à terre, hormis le seigneur, qui demeura sur son cheval. On s'empressait autour du cavalier démonté. Celui-ci riait de sa mésaventure, mais on voyait, à sa pâleur et au tremblement de ses mains, que la chute avait été rude. Il s'apprêtait à sauter sur le cheval d'un laquais de la suite, lorsqu'il aperçut devant lui une petite paysanne (jui lui présentait d'une main un verre d'eau, et de l'autie une serviette pour essuyer la boue dont il était couvert.
— Je n'ai (jue faire de cela, dit le gentilhomme. Il ne faut point letarder Son Altesse pour si pou de chose.
— Bien ne presse, dit le seigneur (jue l'on traitait d'Altesse; nous n'avons pas d'ennemi à surprendre. Buvez cette eau, monsieur de Bue, et prenez le temps de vous rcmellri' <le l:i secousse. Vous vous êtes fait mal.
LA BWOLITÏF. îi
Tandis que M. de Biic nettoyait k la hâte ses habits, le grand seigneur, en manœuvrant son cheval, se vint mettre devant Claudine et lui demanda son Age, son nom, si elle avait des parents, à quel métier ils gagnaient leur vie, ce qu'on vendait une pinte de lait et une douzaine d'œufs, comme si tous ces détails l'eussent fort intéressé. La petite fille répondait avec assurance et simplicité. Le seigneur, touché de sa gentillesse, lui dit d'un air où la bonté se mêlait à la brusquerie :
— Je veux faire quelque chose pour toi. Que désires-tu? Parle vite. Point de bavardages inutiles.
— Ce que je désire? répondit Claudine. Je ne suis point en peine de le trouver. Il me faudrait quatre écus, non pas pour moi, mais pour mon père.
— Et pourquoi, reprit l'Altesse, cette somme de quatre écus?
— Parce que monsieur de l'impôl doit venir demain et que nous n'avons pas de quoi le payer.
L'Altesse tirade sa poche un louis d'or et le mil dans la main de Claudine en lui disani d'un ton sévère :
— Celte pièce vaut le double de la somme que tu
tiemandes. Demain, quand je retournerai à Paris, lu me rendras douze livres.
— Je n'y manquerai point, monseigneur.
Le prince avait déjà lancé son cheval au galop et s'éloignait suivi de ses gentilshommes. Claudine demeura longtemps plongée dans la contemplation du louis d'or ; elle en admira la face où l'on voyait le por- Ir.iit du feu roi; elle fit le signe de la croix pour se remettre de son émotion, et rentra toute pensive dans sa cabane. Au retour des champs, dame Simonne apprit avec bien de la surprise l'aventure de sa fille. Il en fallut recommencer deux fois le récit. La mère couvrit de bénédictions le bienfaiteur inconnu , et se perdit en conjectures pour découvrir qui ce pouvait être. Comme elle était peu versée dans l'état de la famille royale et de la cour, elle ne sut à quel nom lixer son esprit , mais elle se promit de payer le percepteur des impôts et de rendre au généreux seigneur les douze livres de surplus. Quant à maître Simon, il fut ré.^^olu qu'on ne lui dirait rien de cette rencontre.
Par malheur, des ciifaiils (|ui jouaient sur le bord lie la loiilc iiviiiciii \u dr loin la chute du cavalier,
les secours apportés par Claudine, et le geste remarquable du chef de la troupe fouillant dans sa poche et donnant une récompense à la petite fille. Ces enfants trouvèrent maîlre Simon battant les murs le long de l'avenue, et n'eurent rien de plus pressé que de lui raconter l'aventure de sa fille, si bien qu'en rentrant au logis, le maudit homme, instruit de ce qu'on lui voulait cacher, ne manqua pas d'interroger, de crier à tue-tête, et de lever le bâton, jusqu'à ce qu'il eiàt saisi le louis d'or, à quoi il attachait au fond plus d'importance qu'à la confession de la vérité. Ce fut le tour de la mère à crier comme un aigle, quand elle vit la plus grosse somme qu'elle eût jamais possédée tomber dans les mains de son mari, c'est-à-dire prendre le plus court chemin du cabaret. A force d'éloquence, elle fit comprendre à maître Simon que, si elle ne payait l'impôt, les gens du roi lui vendraient ses meubles. Pour avoir la paix, le mari consentit à changer le louis d'or. Il donna douze livres à sa femme et s'empara du reste en déclarant qu'il n'en lâcherait pas une obole. A ces mots, la petite Claudine fondit en larmes et se jeta aux genoux de son père. — Au nom de la sainte Vierge, lui dit-elle, laissez-
moi cet argent qui ne m'appartient pas. J'ai promis de le remettre fidèlement au seigneur de ce matin. Le retenir serait un vol et un péché. Voulez-vous déshonorer votre lillo et vous-même ?
— Tu es une sotte, répondit Je père. Crois-tu que ce prince attende après douze livres? En le commandant de lui remettre la moitié de son louis, il a fail une plaisanterie, et si lu t'avisais de lui porter son argent, ses gentilshommes et lui se moqueraient de toi. Qu'on ne m'en parle plus; je garde les douze livres; c'est une alïaire qui n'incommodera point ma conscience.
Claudine voulul insister, mais le père lui ordonna de se taire et se jeta sur son lil, où il s'endormit du lourd sommeil des ivrognes. La petite lille ne ferma point les yeux de toute la nuit. Il lui semblait qu'elle mourrait de honte, si le jeune seigneur venait à passer sans la trouver au hord du chemin. Pour soulager son cœur, elle résolut de consulter son curé. Elle se leva doucement au i)oint du jour, sortit de la maison sans réveiller ses paiciils, et coiuiil Ion! émue au presbytère. Le curé prit d'ahord la cliose en riant. Il ne p;mil pdiiil euiujiicndri^ la gravilé dc^ scrupules
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de l'enfant, et commença par dire qu'il n'y avait poinl d'apparence qu'un prince voulût marchander son aumône, à quoi Claudine répondit avec vivacité qu'il ne lui appartenait pas de juger si le prince avait ou non parlé sérieusement, que ce prince n'avait donné que la moitié du louis d'or, qu'elle s'était engagée à lui remettre le surplus, et qu'elle lui devait tenir parole. Le curé, entendant cela, devint confus. Il posa sa main sur les cheveux blonds de Claudine en murmuranl tout bas :
— Mon Dieu, disait-il, depuis trente ans j'étudie votre loi, et je la trouve gravée plus avant dans le cœur d'un enfant que dans le mien.
Le bonhomme prit ensuite sa canne et son chapeau et se rendit au logis de maître Simon. Tandis que sa femme travaillait à l'étable, l'ivrogne ronflait encore . Au bruit que lit le curé, il ouvrit des yeux hébétés en demandant ce qu'on lui voulait.
— Je viens, lui répondit le vieillard, pour vous empêcher de commeUre une méchante action.
Maître Simon eut quelque peine à se rappeler l'aventure de la veille; mais, si les fumées du vin
avaient embroniilé ses souvenirs, l'engourdissement
du réveil, la faiblesse qui suit un excès et l'embarras de sa langue ne lui laissèrent point de défense contre les arguments de son curé. Moitié par surprise et moitié par respect, il consentit à rendre les douze livres sans trop savoir ce qu'il faisait. Le curé prit l'argent, et, le donnant à Claudine :
— Ma fille, lui dit-il, remplissez vos engagements. Ces quatre écus vous seront comptés là- haut.
A peine le bon vieillard eul-il fait vingt pas hors do la maison, que le dormeur éveillé, reprenant ses esprits, se mit en fureur. Il comprit d'autant mieux ce qui s'était passé, que Claudine, ne voulant poinl mentir, lui confessa tout ce qu'il voulut savoir. Maître Simon redemanda les douze livres avec des cris épouvantables, en menaçant sa fille de la rouer de coups; mais, tandis qu'il s'habillait, Claudine s'enfuit ol courut au presbytère, se souciant peu d'être battue, pourvu qu'elle sauvât son hoimcur d'un si grand péril. Elle se tint dans un grenier, regardant avec constance si le soigneur et son escorte retournaient à Prtris. Enlin, vors doux heures après midi, ses yeux de douze ans dislinguorcnl uno troupe de cavaliers qui .sortait du b-tis do Vincenncs. En reconnaissant les
armes qui brillaient el les panaches qui flottaient au venl, elle se mit à battre des mains.
— Les voici ! monsieur le curé, dit-elle ; voici le prince qui revient à la tôle de son armée tout exprès pour recevoir l'argent que je lui dois. Quel bonheur (le pouvoir le lui rendre !
La petite fille courut se planter nu milieu de la roule. Le prince arrêta son cheval, et l'escorte entière fit une halte.
— C'est toi, Claudine, dit le seigneur ; tu viens chercher des nouvelles du gentilhomme blessé. Il va bien, ma mie. Nous te remercions de ta civilité.
— Monseigneur, répondit la petite fille, j'avoue que je ne songeais point au gentilhomme blessé. Je ne pensais qu'à vous rendre les douze livres que je vous dois. Elles m'ont donné bien du chagrin.
— Comment cela? demanda le prince.
— Mon père les voulait garder, reprit Claudine; il assurait que Votre Altesse s'était divertie en me commandant de lui rapporter la moitié du louis d'or. Si M. le curé ne s'en fût mêlé, j'aurais manqué à ma parole, et Votre Altesse m'aurait soupçonnée d'infidélité. Heureusement j'ai pu ressaisir ces quatre écus.
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Reprenez-les, monseigneur, afin que je dorme en repos.
Le prince fixa un regard énergique et perçant sur les yeux bleus de la jeune fille, comme s'il eût voulu lui pénétrer au fond de l'âme. Il tira lentement de sa poche une grosse bourse remplie d'or, et puis, comme s'il se fût ravisé, il remit la bourse dans son haut-decliausses.
— Tu as bien fait, dit-il après un moment de silence, de me rapporter fidèlement mon argent. Il ne faut jamais manquer à payer ce qu'on doit ni à tenir ce qu'on a promis. Garde ton honnêteté, ta bonne réputation avant toutes choses, et si quelqu'un te les voulait ravir, ou si la misère t'exposait à les perdre, viens me trouver. Tu auras en moi un défenseur et un ami. Je suis le duc d'Enghien. Souviens-toi de mon nom. Adieu, Claudine.
Après le départ du prince, la jeune fille, assise au bord de la route, réfléchissait aux paroles qu'elle venait d'entendre. Son aventure lui ])araissait ressemlilcr à ces contes où l'on voit souvent des génies revêtir des formes humaines pour donner aux enfants fU's Icroiis de morale, on \)n\\v exercer luic heureuse
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influence sur leur destinée. Avec le goût du premier âge pour le merveilleux, Claudine se demandait si cette Altesse au galop, répandant des avis et des louis, n'était pas un personnage surnaturel. Elle eut soin de se bien graver dans la mémoire le nom du prince, et se rendit à la maison dans le dessein de consulter sa mère. Maître Simon, dont la colère n'était point passée, commença par interroger sa fille avant de la battre. Lorsqu'il apprit la conclusion de l'histoire du louis d'or et le nom du seigneur, il déposa le bâton dont il s'était armé, car le duc d'Engliien ne lui était point inconnu, et l'on s'entretenait alors jusque dans les cabarets de la victoire de Rocroy. Simon se mit donc à rêver aux moyens de tirer parti de la protection d'un prince si puissant. De son côté, dame Simonne bâtissait des châteaux en Espagne, cl, dans l'instant même où ces châteaux imaginaires s'élevaient un peu bien haut, Claudine se promettait au fond du cœur de n'avoir recours au prince que dans la dernière détresse, ainsi qu'il le lui avait recommandé.
A compter de ce jour, maître Simon traita sa fille avec plus de douceur et lui témoigna le respect des
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allies basses pour les gens de qui elles peuvent espérer quelque avantage. Du reste, il ne fit qu'ivrogner, comme auparavant, et se vanter des bontés et dr l'amitié extrême dont le premier prince du sang honorait sa personne.
Les choses en étaient à ce point, lorsqu'un matin un carrosse s'arrêta devant la chétive masure. On vil descendre de ce carrosse une demoiselle que dame Simonne prit tout d'ahord pour une princesse, et à laquelle la pauvre paysanne répondit si sottemeni par excès d'émotion, que la demoiselle en éclata de rire.
— Ne vous troublez point, bonne femme, dit l'inconnue, et ne vous fatiguez point à me faire tant de révérences. Je vous suis envoyée par madame de Boulteville. Vous avez une petile fille de qui vSon Altesse le duc d'Enghion a remarqué la gentillesse. Ma mallresse et ses enfants ont l'envie de voir votre Claudine. Je viens vous prier de me la confier pour un jour s(!uleiTieiit. Je l'emmènerai dans ce carrosse cl je vous la rendrai a) soir (piand ces dames auront passé leur fantaisie. Elle se divertira en compagnie d'autres enfarils, et vous rapporlera sans doute des
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nippes ou de l'argent. Meltez-lui donc sa robe des dimanches, et lui lavez le visage et les mains. Je vous y aiderai ; ce sera l'affaire d'un moment.
Dame Simonne n'osa s'opposer au désir de l'étrangère, qu'elle reconnut enfin pour une femme de chambre de bonne maison. Le nom du protecteur de sa fille, le prestige du carrosse, des grands laquais et du cocher, ne lui laissèrent pas la force d'élever des objections. Elle tira de l'armoire une petite robe de laine brune, et se dépêcha d'habiller Claudine. La femme de chambre voulut poser elle-même sur la tête de l'enfant le bonnet de toile bise appelé bavolet; elle y ajouta un ruban rose qu'elle ôta de sa coiffure, et trouva Claudine si jolie dans ses habits de paysanne, qu'elle lui promit une pluie de gâteaux et de caresses. Lorsqu'elle fut remontée dans le carrosse avec l'enfant, la demoiselle donna l'ordre aux laquais d'aller à Vhôtel, et les quatre chevaux partirent au grand trot. Dame Simonne, debout sur le seuil de la porte, suivit du regard cette lourde machine qui emportait son unique bien, et puis elle rentra dans sa maisonnette en soupirant.
En aucun lieu de la terre on ne disait de si jolies choses qu'à l'hôtel Rambouillet. Le salon de la raar- (juise ("Mail, comme chacun sait, le rendez-vous des heaux esprits de la cour et de la ville, d'où vient que ce salon était appelé le pays de conversation, il y aNail une grâce ou une profondeur incomparables dans les propos (le ces messieurs et de ces dames, selon le >iijrl des cntreljf'ris. La vicomtesse d'Auchy, qui av.nl
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commente'; les Pères de l'Église, feignait de savoir le latin, et madame de Rambouillet le savait naturellement sans l'avoir appris. Mademoiselle Paulet et la l)rincesse de Gondô, les plus belles personnes de leur temps, et que Henri IV avait aimées toutes deux, n'avaient point leurs pareilles pour dénicher ces termes gaulois qu'elles appelaient de méchanln mois. Toutes ces dames enrichissaient le vocabulaire des précieuses d'une quantité de périphrases et de tours ingénieux. On s'inclinait devant les arrêts de ce tribunal, et l'autorité des noms et du lieu était si grande, qu'on se serait fait lapider, si on les eût traités de sornettes. Cela dura jusqu'en 1659. L'on vit alors un comédien tourner si outrageusement en ridicule le monde précieux, que le prodigieux élan du bien dire en fut arrôlé court, au moment où il n'y avait bientôt plus dans notre langue une seule chose que l'on appelât par son nom.
Un soir, la réunion était peu nombreuse chez madame de Rambouillet. Les plus intimes habilués de l'hôtel étaient convoqués pour une causerie familière. On avait choisi, dès la veille, un sujet de conversalion, car on ne se lîissait point prendre au dépourvu.
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Il s'agissait de disserter sur la clémence. Chacun s'était mis en mesure d'improviser sur celte riche matière, en y songeant d'avance. Quelques-uns avaient écrit des notes dans leurs portefeuilles, afin de ne point oublier leurs rétlexions. Je n'entreprendrai pas de rapporter ici les choses sublimes qui furent récitées dans ce huis clos du temple d' Arthéiiice . On y parla de la clémence de telle sorte, que, si un libraire eût imprimé un juste volume de ces grands propos, il n'eût jamais été possible aux beaux esprits à venir de trouver rien de neuf sur celle matière. Le poêle Gombauld parla de cette vertu chez les anciens et cita force exemples, tels que ceux d'Alexandre et de Titus. Voiture rencontra les plus délicates nuances cl les mots les plus piquants; Des Iveteaux s'éleva aux plus hautes considérations; M. de Monlausier se montra homme de grand cœur et philosophe. La marquise de Hiimhouillet loua fort Louis XII d'avoir oublié les injures (pi'il avait reçues étant duc d'Orléans, et la princesse de Condé prouva que les rois, régnant par droit divifi, se devaieni lenu- i)our obligés à la clémence, alin que cette vertu répondît en eux à la iiiiséricordc (li\iiir (iiie la religion nous moiilrc inliMie,
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d'où les plus grands criminels sont autorisés h ne jamais désespérer de trouver grâce.
Madame la princesse allait dire encore furieusement de jolies choses, lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée de M. le duc son fds, qui avait à lui parler. Le duc d'Engliien, à peine âgé de vingt-deux ans, uniquement occupé de guerre, et doué d'une activité incroyable, se sentait peu de goût pour les dissertations précieuses. Cependant, après avoir dit tout bas à sa mère ce qu'il lui voulait communiquer, il prit part à la conversation. Pour divertir ce jeune prince par des propos légers, à la portée de son âge, la marquise n'insista plus sur le sujet convenu d'avance. Elle consentit à parler d'autres vertus que la clémence, par exemple du courage et de la magnanimité. Finalement on en vint h citer des traits de générosité de toutes sortes. Madame de Rambouillet raconta l'hislorielte d'un valet cfui était parti pour le Maroc alin de tirer de captivité son maître, prisonnier d'un pirate barbaresque. Ce récit, plus attachant que vraisemblable, fut fort applaudi. Voiture, pour louer la marquise en feignant de la vouloir critiquer, déclara qu'un serviteur si dévoué ne se trouverait point dans tout le
(lomcslique du royaume, et que ringénieux narrateur avait dû puiser cette anecdote dans sa riche imagination. Madame de Rambouillet s'en défendit faiblement. Tandis qu'elle faisait assaut de badinage avec Voiture, M. le duc prit la parole :
— Le trait de vertu cilé par madame la marquise, dit-il, est le plus beau du monde. 11 n'y manque, à mon sens, qu'une chose à laquelle j'attache du prix dans une historiette, c'est le nom de chaque personnage, la date de l'anecdote et les circonstances précises qui donnent au récit la netteté d'une histoin^ \érilable. Puisque vous êtes de loisir ce soir et que je \ous vois en humeur de disserter, je vous en puis fournir à tous un sujet, en vous racontant un trait de \(Mlu qui n'est point une fable. Je l'ai vu de mes yeux aujouid'hui mémo. L'héroïne est une petite fille de douze ans appelée Claudine, (jui demeure au village de Sainl-Mandé.
M. le duc raconta l'historiette du louis d'or. Lorsqu'il en vint à dire comment Claudine avait pris au sérieux l'ordre de rapporter les douze livres, et toutes les prifics (prdle avait eues à remplir lidèlemenl sa proiiiesM', il s'ifilcri'diiqtil, el, se loiiniiinl \ei"s le^ (!;iiii.*s :
LA B A VOLETTE il
— Que pensez-vous, leurdil-il, que j'aie lait eu celte rencontre, ou plutôt qu'auriez-vous fait à ma place?
Madame la princesse n'hésita point à dire qu'elle eût donné tout de suite dix autres louis d'or à la jeune mie. La marquise assura qu'elle eût pris l'enfant dans son carrosse pour le mener à Paris et l'arracher à sa misérable condition. Mademoiselle Paulet aurait souhaité que cette jeune fille reçût une pension. La vicomtesse d'Auchy lui aurait voulu enseigner ellemême le latin.
— Eh bieni reprit le jeune prince en souriant, je pensai tout autrement, et je ne fis rien de tout cela. Ma première envie fut de jeter à l'enfant une bourse remplie d'or; mais je songeai aussitôt qu'une récompense apprendrait à Claudine le mérite et la rareté de son action. C'eût été détruire l'innocence et la simplicité de son âme en lui montrant le monde si méchant et si corrompu que la probité y passe pour une merveille. Je me reprocherais à cette heure d'avoir porté dans son esprit ce fatal trait de lumière. Celte honnêteté naturelle sera déflorée par Texpéricnce, il est vrai ; mais le plus tard sera le mieux, selon moi, et, s'il arrive qu'elle se fixe par un long séjour dans
n LA BAVOLETTE
ce cœur enfantin, j'aurai rendu à la petite Claudine un plus grand service en n'ayant pas l'air surpris de sa vertu que si je lui eusse ouvert les mines du Pérou, J'ai donc remis ma bourse dans ma poche, et j'ai poussé la cruauté jusqu'à reprendre les douze livres que j'avais pourtant données tacitement.
Les belles dames de l'hôtel Rambouillet trouvèrent en effet le procédé du prince d'une cruauté horrible; mais, à force de disserter, elles tombèrent d'accord sur la justesse des scrupules de M. le duc. La marquise se creusa fort l'esprit pour chercher des moyens mystérieux de faire du bien à la jeune paysanne, sans lui dire de quelle main ni pour quelle raison ce bien la venait chercher dans son village. On imagina plusieurs expédients fort habilement ménagés; mais le lendemain les précieuses et leurs amis avaient à pré-' parer ponr la suivante séance de beaux discours sur la vengeance, sur la piété filiale ou sur quelque autre sujet, et, comme ces conversations méditées n'offraient poifil de rapprochement avec Claudine, on roiit)iia.
il laut savoir que M. le duc avait épousé, deux ans auparavant, niad(nnoiselle de Brézé, nièce du feu car-
LA BAVOLKTTE ?a
liinal ministre , et si jeune qu'elle jouait encore à la poupée. Chez celte princesse venaient beaucoup d'enfants et de jeunes filles, entre autres mademoiselle de Boutteville, fille du fameux batailleur, et qui fut plus tard madame de Châlillon, l'une des plus aimables personnes de son siècle. Elle avait alors seize ans approchant. Madame la princesse étant Montmorency, de môme que les Boutteville, tous ces enfants étaient cousins et cousines par alliance ou autrement. Un jour, le duc d'Enghien, en rentrant chez lui, surprit ce petit monde jouant à des jeux innocents. Il se mit de la partie, et comme il y prenait plaisir, il s'avisa de dire en riant que les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, avec leurs raffinements, l'avaient moins diverti que la main-chaude et le colin-maillard. Il en vint naturellement à raconter sa visite dans le salon d'Arlhénice et l'aventure qui avait fourni matière aux discours de ces dames. Mademoiselle de Boutteville , qui avait autant de cœur que d'esprit, se prit incontinent d'une belle passion pour Claudine; au lieu de se borner, comme les précieuses, à de vaines suppositions, elle voulut voir l'héroïne de l'historiette. Elle importuna madame de Boutteville avec l'ardeur de
son âge, jusqu'à ce qu'on eût envoyé une femme île chambre chercher la petite paysanne au village de Saint-Mandé. C'est ainsi que Claudine fit son entrée dans ce grand monde.
Les promesses de la femme de chambre à dame Simonne ne manquèrent point de se vérifier. On caressa fort Claudine; on admira son air naïf, sa bonne mine, ses yeux intelligents, et par-dessus tout son bavolet de toile bise, qui lui allait à merveifie. Mademoiselle de Boutteville se sentit une furieuse envie de se coiffer de ce bavolet. Quand elle l'eut sur la tête, elle voulut aussi essayer la robe de laine , la gorgerette de fil rouge, et puis les bas bleus et jusqu'aux souliers à lacets. L'idée vint ensuite à la duchesse d'Enghien d'habiller la petite paysanne en fille de qualité. Pour cela, on fouilla dans les armoires. Parmi ses robes de l'an passé, madame la duchesse en trouva une en soie de Naples et presque neuve. Claudine, grande et précoce comme elle était, S(; trouva dci taille à mcltrc les habits (rime personne plus ûgée qu'elle, grâce à la .science des habilleuses et aux épingles dont elle fut bardée. On lui accommoda les cheveux au goût du jour ; on la couvrit de
rubans; on lui prêta des souliers de satin, et quand elle eut le bras lui jusqu'au coude, les doigts enfermés dans des mitaines et l'éventail à la main, on s'aperait que sa beauté n'avait point de rivale.
— Gageons, dit madame de Boutteville à sa lille, que vous n'oseriez point aller en public sous ce costume de bavolette. Vous y seriez éclipsée, ma chère Angélique, et ce serait une leçon profitable que de voir celte petite paysanne remarquée de tout le monde, tandis que nul ne prendrait garde à vous.
— Partons à l'instant , répondit la jeune fille avec impétuosité. Vous me faites injure, madame, en pensant que je serais mortifiée du triomphe de Claudine ; au contraire, j'en serais ravie, et je m'amuserais prodigieusement à voir nos amis détourner les yeux sans me reconnaître. Allons à la place Royale, je vous en prie; c'est l'heure où l'on s'y promène. Mon frère mènera Claudine à son bras, et je les suivrai de loin avec ma gouvernante.
Le petit Boutteville, plus jeune que sa sœur, accepta la proposition avec joie. Toute la compagnie applaudit fort à ce projet. On fit la leçon à la gouvernante et l'on se rendit à la place Royale. Les \io-
Ions (le Monsieur y jouaient sous les arbres la plus douce musique du monde. Quantité de dames s'y reposaient. Les jeunes cavaliers passaient devant elles, le manteau sur l'épaule, la rapière au côté, balayant le sable avec les plumes de leurs cliapeaux en saluant à chaque pas, riant du haut de leur tête et formant des groupes où Ton s'entretenait du retour de Monsieur à la cour, des débuts de sa fille, la grande Mademoiselle, et des affaires d'Allemagne, le tout assaisonné d'épigrammes contre les ministres. Le chevalier de Grammont s'y trouvait, qui préludait à ses succès de conversation et de galanterie. Pour les yeux d'une paysanne, ce s[)ectacle était éblouissant; aussi Claudine éprouvait-elle un plaisir et une ivresse qu'elle n'avait osé concevoir, pas môme en rêve. Il lui semblait qu'une fée l'avait transformée, d'un coup de baguette, en fille de condition, et pour peu (ju'cUe regardât ses habits magnifiques , le souvenir de su masure, de son père ivrogne et de son enfance misérable s'effaçait de son esprit, tant les sensations ont de force dans l'Age tendre ! La bonté, les larmes et les soins de sa mère résistaient pourtant à l'élourdisscincnl , cl le visage doux et fiétii de diiiiK^ Simonne
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était la seule image qui surnageât dans le passé de Claudine.
Au bout de vingt pas , madame de Boutteville et le duc d'Enghien trouvèrent des gens de connaissance près desquels ils allèrent s'asseoir en faisant signe aux enfants de poursuivre leur promenade. Avec ses quinze ans, le petit Boutteville avait l'air d'un nain auprès de la belle fille qu'il menait à son bras. Il était laid et mal bâti; mais sous ses traits grossiers, on commençait à démêler l'énergie de son caractère. Il se tenait aussi fièrement que s'il eût été plus haut de deux coudées, et il affectait de parler gravement avec une civilité respectueuse à sa compagne. Claudine, droite comme un cierge, marchait d'un pas dégagé sans être trop embarrassée de ses jupes longues, et montrait en souriant deux rangées de perles qui relevaient l'éclat de ses joues colorées comme des pêches. Mademoiselle de Boutteville observait de loin et se cachait le visage dans un gros mouchoir de couleur, lorsqu'elle rencontrait une personne qui la pouvait reconnaître sous son déguisement. Enfin, les ti'ois enfants jouèrent si bien leurs personnages, que les passants \ furent pris, les uns en s'écartant poiu- fiiire
place à la demoiselle inconnue, les autres en ne daignant pas abaisser leurs regards jusqu'au bavolet de la fausse paysanne.
Le tour de la place Royale n'était point achevé, lorsque mademoiselle de Boutteville entendit quatre gentilshommes, dont était M. de Gandale, demander d'où venait ce joli minois promené par le petit Boutteville. Trois de ces messieurs confessèrent qu'ils voyaient cette jeune fille pour la première fois; mais M. de Caudale se serait cru déshonoré s'il n'eût pu dire le nom d'une personne de qualité :
— Je la connais parfaitement, s'écria-t-il sans hésiter, et je m'étonne que vous ne deviniez point qui ce doit être.
Mais, quand on lui demanda le nom, il chercha, mauirréa contre sa mémoire infidèle, jura qu'il ne connaissait aulreet promit de se le rappeler avant la fin de la promenade. Le duc d'Enghien, qui entendit cela, mil M. de ('an(lai(' au défi de lui dire le nom, cl, «Ml le \()\ant courir d'un firoupc à l'autre pour s'enquérir dr ce niaudil iioiu sans le pouvoir décou- \iir, M. le duc se li'iinil les lianes de plaisir. Pendant ce l«Mi»ps-|;i, je pclil Houilrvillc cl Claudint^ s'arrélc-
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rent devant un las de sable où jouaient des enfants. Tout près d'eux se trouva un gros militaire dont le ventre, sortant d'une cuirasse, retombait jusque dans ses bottes évasées. Son baudrier dessinait une large zone sur le globe de sa personne, et son hausse-col lui monlait jusqu'aux oreilles. Ce vieux militaire portait l'habit de major du régiment de Royal-Italien. Il regarda du coin de l'œil les deux enfants debout auprès de lui, et salua le jeune Boutleville d'un air obséquieux. Il appela ensuite un garçon de quinze ans plongé dans le sable jusqu'aux chevilles, et qui se divertissait de tout son cœur.
— Mon fds Thomas, dit le major, n'avez-vous point de honte déjouer avec des enfants? Venez çà; présentez vos respects à M. de Monlmorency-Boutleville et à celle belle demoiselle.
Le fils Thomas, encore essouftlé de ses jeux, obéit aux ordres de son père avec la gaucherie mêlée de franchise d'un écolier qui ne sait point son monde.
— Vous ne serez pas souvent, reprit le père, en si bonne compagnie, car vous allez mener avec moi la vie des camps et manger le pain du soldai. Profilez donc de l'occasion. Faites votre cour à celte aimable
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demoiselle. Allons, mon fils Thomas, soyez galant, mordieu! A votre âge, je ne m'endormais pas sur la paille ou sur le pré sans rêver à quelque jeune fille. Ce n'est pas que je vous autorise à élever si haut vos prétentions que de faire le soupirant auprès d'une personne comme mademoiselle ; mais au moins fautil témoigner que l'on sent l'honneur de fréquenter avec des gens de qualilé. Sans cela, on ne vous croirait point gentilhomme.
Et le major tâcha d'adoucir sa voix de stenlor, pour ajouter en* regardant Claudine :
— Souffrez, hclle demoiselle, que je sollicite pour mon fils Thomas l'avantage de se déclarer voire serviteur. Il se nomme des Riviez. .Te suis Jaciiues des Riviez, major au nouveau régiment de Mazarin, levé par décret du 27 mars 1642, aux fiais du grand ministre qui gouverne aujourd'hui I,i France '.
Claudine allait sans doule ré[ nndre qu'elle n'élail point demoiselle, mais hien une piuvre paysanne de Sainl-M;iudé, lors(|U(; le jM-lil Hoiiltevillci lui serra W
• Le répimciit de Maxarin ou UoynMinlicn devitit réffiinont
il Oilciiis en ICOO, cl enfin li- Î7'' (l'iiifniilcrie en lififl.
bras et lui fit signe de poursuivre une comédie qui commençait si bien.
— Ma foi, dit le fils ïliomas, je ne sais trop ce que c'est que d'être votre serviteur, mademoiselle ; mais, si vous m'en accordez le liti'e, je m'en tiendrai pour fort honoré.
— Puisque monsieur votre père le désire, répondit Claudine, je vous accepte volontiers pour mon serviteur, à condilion que tout ceci ne sera qu'un badinaf^e.
— Monsieur Thomas des Riviez , dit Boutleville, vous allez sur mes brisées, car je suis plus ancien que vous en date; mais il n'importe : je consens que vous fassiez votre cour à mademoiselle, afin qu'elle puisse compter deux serviteurs au lieu d'un.
~ Bon, cela, dit le père ; voilà prendre galamment une rivalité. Mon fils Thomas se peut donc flatter de faire amitié avec vous, monsieur de Boulteville?
— Assurément, monsieur.
— Il se souviendra de cette heureuse journée. Ou en parlera en mon châleau des Riviez, car j'écrirai la relation de celte rencontre à ma femme. Je pourrai dire à mon colonol, M. le marquis d'Anizy, que mon
fils Thomas et moi nous sommes amis de M. de Boiilleville.
C'était là le fond de la pensée du major, mais, en bon courtisan, il s'empressa d'ajouter :
— Et tous deux serviteurs de mademoiselle de...
— Claudine Simon, ditBoutteville.
Lemajor s'inclina d'un air pénétré, persuadé qu'il entendait un nom illustre.
— Mon fils Thomas, reprit-il, demandez à baiser la main de mademoiselle.
L'écolier déposa un gros baiser sur les gants parfumés de la jeune fille.
— Pour cette fois, s'écria le père, vous êtes engagés tous deux. N'allez point me renier mon fils, mademoiselle.
— Ne craignez rien, répondit Claudine, jusqu'à ce ipi'il me renie lui-même.
— Mordieu ! reprit le major, je lui couperais les oreilles plutôt cpic de souflVir une pareille félonie.
Mademoiselle de Boulleville, qm écoulait celte conversation cl olisciNail ce niimége, courut en avertir .sa mère cl le duc (rKri^^hicMi. Le prince ne se scntil pas d'aise; il voulut aussi jouer son lôle dans ce di-
vertissement, et il s'avança vers le major, en feignant (le le reconnaître :
— Eh ! lui dit-il, n'est-ce point monsieur des Riviez que je vois? Je vous salue, major ; vous êtes du régiment de Royal -Italien. Ce garçon est sans doute votre fils Thomas, que vous destinez à la carrière des armes?
— Quoi! s'écria le major. Votre Altesse nous connaît î
— Je connais tous les braves militaires et leur lignée. Votre fils Thomas est un galantin, à ce qu'il me paraît. Ne l'ai-je point vu baiser la main de mademoiselle Claudine? Il a raison de débuter de bonne heure. Une balle impériale peut briser le fil de ses amours.
— Votre Allesse est d'une bonté qui me confond, reprit des Riviez. Mademoiselle accepte en effet mon garçon pour son serviteur, mais sans porter atteinte aux droits plus anciens de M. de Boutleville.
— Fort bien, dit le prince. Boutteville était inscrit le premier. Eh bien! puisque la demoiselle a deux galants, il faul doux maîtresses à voh'e fils Thomas. Je lui en veux baiilei- une de ma main.
— Il la prendra sur votre parole, monseigneur, et les yeux fermés.
— Venez donc, Angélique, reprit le duc d'Enghien, je vous ai trouvé un amoureux dans le régiment de Mazarin. Monsieur des Riviez, voici la seconde maîtresse de votre fils Thomas. Ce n'est qu'une simple bavolette, mais elle a sous son bavolet toutes sortes de vertus et de l'esprit comme un démon. L'amitié d'une grande demoiselle sera utile à votre fils Thomas; il est juste qu'en revanche il accorde sa protection à une pauvre fille. En votre qualité de père, vous ferez du bien à ma prolégéc, n'est-ce pas, des Riviez ?
— Monseigneur, répondit le major en balbutiant, l'honiicnr que Votre Altesse daigne me faire... Sans aucun doute, je voudrais pouvoir... Nous ne sommes point riches, monseigneur...
— Point riclies, interrompit le duc, mais ambitieux et passablement courtisans. Fi ! des Riviez, pour un militaire, cela n'est guère généreux. Vous imaginezvous par hasard qu'on vise à votre bourse et qu'on vous demande l'aumône? Puisque je protège cotte bavolette, elle n'a pas besoin de vous. .le plaisantais, monsieur, (I je iiiclliiis \(tliv n()lil('ss( (Vdmo, h l'épi'euve.
LA MAVOLhTTE 35
Et se tournant vers mademoiselle de Boutteville, lo prince ajouta :
— Je vois bien que ce galant chevalier vous accepte pour dame, parce qu'il n'cse me refuser, ma pauvre Angélique.
— N'insistez point, monsieur le duc, dit la fausse bavoletlc; ce badinage est assez mortifiant pour moi; je me souviendrai de cet affront, monsieur Thomas.
— Ne pleurez pas, reprit le duc d'Enghien, je vous trouverai un autre amoureux.
— Hélas ! dit Angélique en feignant de pleurer, c'était celui-là que j'aurais souhaité.
— Voilà qui est sérieux alors, murmura le prince. iMonsieur des Riviez, accommodons-nous : voulezvous fiancer votre fils? Je me charge de lui.
Le major fit une grimace de possédé.
— Monseigneur, dit-il, ce serait pousser la plaisanterie un peu loin.
— Considérez, mon cher, que de ces deux jeunes filles, l'une est de telle qualité que votre garçon ne saurait prétendre à sa main ; l'autre, à la vérilé, est d'une condition au-dessous de la vôtre, mais, en se mariant, on élève sa femme jusqu'à soi. Si messire
Thomas déroge à la haute naissance des Riviez, je l'en récompenserai quelque jour. Qu'il choisisse donc entre les deux jeunes filles. S'il prend l'une, ce ne peut être qu'une plaisanterie; s'il se détermine en faveur de l'autre, ce sera tout de bon, et j'en ferai mon affaire.
— Tenons-nous où nous sommes, monseigneur, et que le badinage commencé demeure badinage.
— C'est votre dernier mot?
— Le dernier, monseigneur, bien décidément.
— Comme il vous plaira, reprit le duc. Je vais donc vous expliquer l'énigme. Cette jeune lille, habillée en bavolette et qui a essuyé vos mépris, est ma cousine, Angélique de Montmorency-Boulteville. Cette autre, vêtue en personne de qualité, est une petite paysanne du village de Saint-Mandé. Sa mère vend du lait à la porte Saint-Antoine. Ma femme, (lui joue encore à la poupée, s'est amusée ce matin avec d'autres enfants à tous ces déguisements. C'est donc d'une véritable bavolette que votre lils se déclare le serviteur; mais il est entendu (jue ceci est une plaisanterie, et (pie vous m'avc/. assez mal fait votre cour. Adieu, major.
Dos Riviez, les yenx ronds et la bouche ouverte, se tira la barbe d'un air qui signifiait : « J'ai commis une bévue en voulant jouer de finesse. Le prince s'est moqué de moi, et je perds sa protection, que je pensais conquérir. »
Le duc d'Enghicn, enchanté de sa mystification, ne manqua point de l'aller raconter aux promeneurs. Il se donna aussi le passe-temps de railler M. de Caudale sur sa prétention de tout connaître, en sorte qu'au bout d'un moment on ne parlait que des deux jeunes filles et de leur travestissement. Les uns s'avisèrent tout à coup de la gentillesse de mademoiselle de Boutteville sous son bonnet de toile bise, les autres admiraient le bon air de la paysanne. Claudine se vit encore fêtée par une foule de dames et de seigneurs inconnus, et puis, l'engouement et la curiosité s'éteignant, on ne fit plus attention à elle. Thomas des Riviez, qui la guettait de loin, vint l'aborder.
— Mademoiselle, lui dit-il, vous me feriez une injustice, si vous pensiez que je vous ai recherchée pour vos beaux habits. Je vous aimerais autant bavolette que grande dame. Vous m'avez accepté pour serviteur avec l'approbation de mon père et de M. le
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dnc ; je le suis sérieusement. Je m'y engage de nouveau, et je vous demande un peu d'amitié en échange de mon dévouement et de mon respect.
— Vous savez qui je suis? dit Claudine.
— Je le sais, et je ne changerai point de sentiment lorsque vous changerez de robe. Vous êtes la plus jolie et la plus aimable fille que j'aie rencontrée. Je veux être votre fiancé, s'il est possible, et vous épouser quand vous serez plus grande et que j'aurai gagné mes éperons à l'armée. Si la proposition vous convient, donnez-moi la main en gage de votre foi.
— De tout mon cœur, répondit Claudine. Recevez ma parole : nous serons mari et femme, et, en vous attendant, je prierai Dieu qu'il vous protège h la guerre.
Thomas des Riviez pressa la main de la jeune fille d'un air solennel et s'enfuit en courant. A quelques pas de là, était assise sous les arbres une dame d'une beauté incomparable. Sur ses babils, on ne lui voyait dos pieds à la léle que des (Iciilclles et dos perles. Cette dame fit signe h Claudine d'approcher, et lui dit d'une voix douce et harmonieuse comme le gazouillement d'une fauvelle :
— Mon enfant, ces gens-là vont faire de vous la fille la plus malheureuse du monde. Ils s'amusent devons comme d'un jouet. Ils vous régaleront de crèmes et de fruits, et n'oublieront qu'une chose, de vous donner le nécessaire pour retourner avec moins de peine dans votre maison. Demain, M. le duc ira au camp, madame de Boutleville à son château, ses enfants à d'au-très jeux, et vous retomberez dans votre village, où vous retrouverez votre pauvreté plus amère qu'auparavant. Je n'ai point ma bourse sur moi. Prenez ce bracelet. Vous direz à votre mère de l'aller vendre chez maître Cambrai, orfèvre au pont au Change. Cela vaut quelque argent.
— Madame, répondit Claudine, je garderai plutôt ce bijou comme un souvenir de vos bontés. Il me portera bonheur.
— Non, mon enfant, vendez-le. C'est la vertu qui porte bonheur, et je sais que Dieu vous a donné ce trésor-là. Continuez à vivre honnêtement.
— Au moins, reprit Claudine étonnée du ton singulier de la dame, vous plaît-il me dire à qui je dois un pareil présent?
— Quel besoin avez-vous de savoir mon nom? Je
préfère que vous l'ignoriez. Regardez-moi bien seulement, et, si vous tombiez dans quelque détresse, venez me chercher sous ces arbres. Si je ne meurs pas avant cela, vous me trouverez ici. Mettez le bracelet dans votre poche, et ne parlez de ceci à personne.
L'air mystérieux, la beauté de la dame, sa magnifique parure et sa générosité produisirent sur l'esprit de Claudine une vive impression. Elle obéit au commandement de l'inconnue, lui fit une révérence et s'éloigna, persuadée qu'elle avait eu commerce avec une princesse.
Pour terminer dignement la partie de plaisir, madame de Boutteville emmena chez elle les enfants, écoliers et jeunes filles, qui voulurent accompagner Claudine. On leur servit un cadeau^ comme on appelait alors une coUatien, et le héros de Rocroy en daigna manger sa part. Quand la nuit vint, la bande se dispersa. Claudine reprit ses habits de paysanne, et redevint Bavololle. On lui donna tout ce qu'elle put porter (Ut fruits et de friandises. Elle glissa furtivement le bracelet de perles fines dans la pochette de son jupon. ï.e dur d'Entrhien. la voyant chargée des restes (lu cadeau^ dit à madarncî de Bontl(Hille :
— Vous me l'avez gâtée, ma cousine. Celte petite fille va s'imaginer que, pour avoir étô lionnête une fois en sa vie, on mérite toutes sortes de chères et d'honneurs. Encore une bonne action, et quel sera son étonnement de ne point se voir appelée à la cour!
Claudine, entendant cela, rougit jusqu'aux oreilles.
— Monsieur le duc, dit -elle avec vivacité, me croyez-vous donc une ingrate ? Comment ai-je eu le malheur de vous donner une si méchante opinion de moi? Je n'avais fait que mon devoir, et je le ferai encore à l'avenir, sans souhaiter d'autre récompense que le souvenir de vos bontés.
— Ma foi, j'en tiens, s'écria le prince. Cette petite en sait plus long que moi. Adieu, ma mie; je vois bien que mes conseils sont inutiles. C'est moi qui t'en demanderai, s'il arrive que mes yeux ne distinguent pas clairement le chemin de l'honneur. Va, n'oublie point que nous sommes une paire d'amis tous deux.
Le duc d'Enghien souleva la jeune fille entre ses bras et la pressa contre sa poitrine avec tant d'impétuosité, que les fruits et les gâteaux roulèrent sur le pavé. Le carrosse était prêt et la femme de chambre attendait. Il faisait nuit noire quand l'équipage s'ar-
rôta au village de Saint-Mandé devant une masure sans fenôlre. L'ombre d'une femme se dessinait sur la porte éclairée par la lueur d'une chandelle. Claudine sentit deux mains chercher ses mains. Elle se jeta dans les bras de sa mère, et au bout d'une heure, la petite bavolette, couchée sur son grabat, entre des murs lézardés et de misérables ustensiles, témoins éloquents de sa pauvreté, prenait cette journée pour un songe charmant, et le retour pour un affreux réveil. Sa douleur allait éclater, quand le sommeil la surprit si brusquement, que la pi'cmiére larme s'arrêta comme une goutte de rosée au bord de ses paupières.
En s'amusant de la bavolettc comme d'un jouet, lo duc d'Enghien et madame de Boutleville l'avaient rendue la plus malheureuse fille du monde, ainsi que l'avait dit la dame mystérieuse. L'une des plus antiques chansons de l'Italie est celle où les pauvres gens ont mis celte vieille vérité, qu'il n'est pas de tourment plus cruel que de se rappeler son heureux temps dans la misère. En ces pays-là, les voix de ceux qui
44 LA liAVOLETTE
souffrent ont souvent répété cette chanson, et il n'y a pas d'apparence qu'elle y soit de sitôt oubliée.
Quatre ans s'étaient écoulés depuis les événements qu'on a vus au précédent chapitre, et le souvenir du seul beau jour que Claudine eût encore eu ne lui sortait point de l'esprit. Au milieu des soins du ménage et des travaux qu'elle partageait avec sa mère, elle ne cessait de rêver à ce paradis dont elle n'avait connu les délices que pour les regretter. Le coup d'œil éblouissant de la place Royale avec ses belles dames et ses cavaliers galants, le cadeau de madame de Boutteville avec les têtes blondes des enfants et les éclats de leur joie, formaient comme une galerie de tableaux que la musique des violons de Monsieur assaisonnait d'un charme enivrant. Lorsque sa besogne était finie, Claudine, assise sous un vieux pommier, s'abimait dans ses pensées durant des heures entières. Sa mémoire lui rappelait, comme un miroir fidèle, chacjue détail de son grand jour de fête. En songeant aux dernières paroles de M. le duc, et au baiser dont il l'avait honorée, elle croyait sentir encore contre sa poitrine les boucles d'acier, l(\s aiguille! I(\^, le baudrier, et autour de sa taille les bras robustes du jeune guerrier
de Kocroy. Parmi toutes ces images, celle de la princesse mystérieuse et celle de Thomas des Riviez venaient ajouter aux souvenirs l'espérance d'un avenir meilleur.
Dans le sentiment du juste et de l'honnête que le ciel lui avait gravé au fond du cœur, Claudine découvrait un motif puissant de se rattacher au monde qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. Elle avait reconnu à n'en point douter que ce monde-là était meilleur que le sien. Les gens de loisir y pratiquaient le bien, les autres parlaient d'honneur, de gloire, de vertu, mots sublimes qu'on ne prononçait point chez les paysans, hormis au sermon du curé. Ces dames de l'hôtel Rambouillet, qui dissertaient jusque fort avant dans la nuit sur la générosité ou la clémence, étaient au-dessus des humaines faiblesses, et la seule pensée d'une chose condamnable leur devait donner des syncopes. Par conséquent elles vivaient sans reproche et leurs maris de même, autrement elles ne les auraient point épouses. A la cour et à la ville, on ne faisait évidemment que se chérir, se dévouer les uns aux autres, s'unir contre le malheur, mettre sa personne et sa fortune au service de ses
amis. L'ingralilude, l'orgueil et la cruauté y étaient ignorés, et si quelqu'un se fût rendu coupable d'un grand péché, on l'aurait sans doute expulsé de la compagnie. Lorsque, par un retour naturel vers les gens qui l'entouraient, Claudine observait leurs manières rudes, le peu de facilité de leurs mœurs, l'humeur silencieuse que leur donnait le travail incessant, leur passage subit des champs à la table et de la table au lit, souvent sans prendre, par excès de fatigue, le loisir d'embrasser leur femme et leurs enfants ; lorsqu'elle voyait les uns ivrognes, comme son père, les autres intéressés, d'autres encore frappant sans pitié des bétes de somme, elle pensait être parmi des barbares livrés aux vices de la nature, tandis que le monde des gens de cour n'était évidemment que vertus, mœurs parfaites, culture du cœur et de l'esprit.
En souhaitant de quitter son village, Claudine croyait donc aspirer au bien plus encore qu'au bonheur. Pour toutes ces raisons, elle fréciuentait ses voisins le moins possible, sans pourtant leur témoigner ni fierté ni aversion. Lorsqu'elle eut seize ans accomplis, sa beauté donna dans les yeux de plusieurs gur-
çons. Elle fut demandée en mariage, mais elle déclara qu'elle avait d'autres desseins. Maître Simon, qui considérait Claudine comme une personne de condition, n'osa murmurer, et les questions pressantes de dame Simonne sur les desseins de sa fdie n'obtinrent pour toute réponse que des caresses. Les garçons impatients d'avoir femme et ménage trouvèrent d'autres partis, et ne se tinrent pas pour offensés d'un refus. On pensa bonnement dans le village que Claudine voulait demeurer fdle, et l'on ne songea point à contrarier son inclination.
Les bruits publics entretenaient la Bavolette de ses amis de cour. Pendant la campagne d'Allemagne, il n'y avait point de jour où l'on n'apprît quelque victoire du duc d'Enghien, le nom de quelque ville assiégée et presque aussitôt prise. Spire, Pliilipsbourg, Mayence, s'étaient rendues au jeune prince. Le petit Boutteville avait fait ses premières armes auprès de son cousin, et l'on disait qu'il s'était bien conduit. Si l'on ne parlait point de Thomas des Riviez, c'est qu'il ne portait pas un nom si fameux; mais assurément il avait dû se battre aussi bien que les autres pour l'amour de sa liancée. La bataille de Nortlingue et ses graves con-
séquences portèrent si haut la gloire du duc d'Engliien, que la France entière couvrit ce prince de bénédictions. Il y eut des réjouissances publiques, et Claudine, au fond de son âme, en était aussi aise que si on l'eût élue reine de Pologne, comme mademoiselle de Nevers. L'échec de son héros devant Lérida lui fut sensible et la rendit triste durant un mois ; mais d'autres succès la consolèrent. Elle comprit que les amours et leurs serments passaient après les devoirs de la guerre, et elle ne s'étonna pas trop des lenteurs de son ami à venir réclamer la foi promise. En un mot, la Bavolelle était dans ces conditions où les fdles se mettent si volontiers, et qui consistent à dépenser pour une idée fixe leurs plus belles années et la fleur de leurs sentiments.
On commençait à s'émouvoir des querelles entre la cour et le parlement. La frondcrie allait éclater. Le village de Saint-Mandé, accablé d'impôts, faisait des vœux pour les magistrats courageux (jui prétendaient iiiclUc un k'imc aux abus. Claudine penchait pour le parti (le la reine, sans en rien dire, de peur d'être appelée tnazarinr. Vu malin, l'on \it, sur la ronl(* de Saint-Mandé, un grand mouvement de tr()Ui)os. Un
détachement de dragons sorti de Vincennes occupait l'avenue. Les paysans laissèrent leurs travaux pour s'enquérir des nouvelles, et on leur apprit que Paris était tout hérissé de barricades. La cour pliait bagages pour fuir une population en fureur. La journée du '26 août 1648 répandait d'un bout à l'autre de la France l'agitation dont Paris donnait le signal. Claudine, se glissant parmi les curieux, s'approcha d'un vieux dragon placé en vedette, le pistolet au poing.
— Monsieur, lui dit-elle, savez-vous ce que fait le régiment de Royal-Italien , et en quel pays il est à cette heure?
— Je l'ai laissé, répondit le dragon, au siège d'Ypres, il y a trois mois. A cette heure, il bat les Espagnols sous les murs de Lens ; mais il va revenii', car le blocus de Paris est résolu. Est-ce que vous avez un parent dans ce régiment?
— Un ami, dit Claudine en baissant les yeux.
— J'entends : un amoureux. Peut-on savoir comment il se nomme ?
— Thomas des Riviez.
— Oui-da ! mais c'est un oflicier. Je le connais.
La belle, vous prenez vos amoureux parmi les gentilshommes. On sait ce que cela veut dire. Et vous portez un méchant bavolet de toile ? Votre galant ne vous paye donc guère pour être sa maîtresse ?
— Nous sommes fiancés, monsieur, s'écria Claudine avec indignation. Je l'attends pour l'épouser.
— C'est-à-dire qu'il vous a promis mariage. Encore une Hlle enjôlée. Ils n'en font pas d'autres.
Lu Bavolette s'enfuit épouvantée parles regards et les coniques paroles de ce soldat.
— Voilà bien ces hommes de sac et de corde, pensait-elle. Ils ne croient à rien d'honnête.
Cependant l'armée de M. le prince arriva sous les murs de Paris. Le blocus commença, et Claudine appiil, un beau jour, que le Royal-Italien était campé depuis deux mois tout près d'elle, au bourg de Charonnc. A cette étrange découverte, un nuage lui passa devant les yeux; mais sa foi robuste ne fut qu'à peine ébranlée. Il fallait que, dans les escarmouches contre les re])cllcs, Thomas eût reçu (luchpie blessure, peutêtre mortelle. Sans prendre conseil de personne, la navoU'lIc [)aiiit incoiilincnt à travers la plaine inondée de soldats et de maraudeui.s. Elle gagna Mon-
treuil, afin d'éviter les lieux inhabités, et redescendit vers Charonne. A l'enlrée du bourg, un factionnaire l'interrogea. Comme l'armée royale manquait de vivres, un panier que Claudine avait au bras, et dans lequel étaient quelques provisions, lui servit de prétexte pour franchir les lignes du camp. Sur la place du marché, elle reconnut un piquet de mousquetaires portant les revers bleus du Royal-Italien. Elle s'avança résolument, et demanda où était un gentilhomme nommé des Riviez.
— C'est notre lieutenant, lui répondit-on. Tirez la clochette de cette maison, et vous le trouverez làhaut.
Claudine sonna. Un mousquetaire ouvrit la porte.
— Annoncez à votre lieutenant, dit-elle, que Claudine Simon, après l'avoir attendu pendant cinq ans, le vient trouver pour lui parler du jour où elle eut l'honneur de le voir en présence de mademoiselle de Boutteville.
Au bout de cinq minutes, le mousquetaire revint appeler la Bavolette et l'introduisit dans une chaml)re d'où sortirent deux officiers pour la laisser en tête à tête avec des Riviez. Ce n'était plus l'écolier timide et
gauche d'autrefois. Un duvet noir colorait ses lèvres, et le soleil avait basané ses joues. L'uniforme et les mœurs militaires l'avaient transformé à son avantage ; mais Claudine éprouva un serrement de cœur en lui voyant dans les yeux un certain air dur qu'elle ne lui connaissait point. De son côté, le lieutenant trouva la Bavolette fort embellie, en sorte qu'ils commencèrent par se regarder sans dire mot. Claudine n'-augura rien de bon de ce silence ; elle s'attendait à un accueil tout différent. A la fin, cependant, Thomas se leva et courut à elle avec empressement.
— Qu'il est bien à vous d'être venue, ma chère I dil-il en lui prenant les mains. Je gage que vous m'accusiez déjà de vous oublier. Je n'ai pourtant songé qu'à vous depuis cinq ans, et je saurai vous prouver que mes sentiments n'ont point varié. Vous êtes mes premières amours.
— En avcz-vous donc eu d'autres ? demanda Claudine.
— Non, sur ma vie 1 répondit le lieutenant. Vous serez les premières et les dernières. Ne vous ai-je |)as promis fidèlilé ? Mais vous, comment avez-vous observé la fui jurée?
LA BAVOLETÏE 53
Claudine raconta qu'elle avait refusé plus d'un parti, malgré les remontrances de sa mère. Elle allait faire quelques plaintes du long relard et du silence de son ami, lorsque Thomas l'interrompit et lui parla des maux, des fatigues et des dangers de la guerre. En l'écoulant, la Bavolette changeait de visage. Elle se félicitait tout bas d'avoir su contenir ses reproches, dont l'injustice et la cruauté l'auraient remplie de confusion.
— Ne pensons plus à nos ennuis passés, ma chère âme, reprit le heutenant. Nous voilà réunis, et c'est assez. Occupons-nous des moyens de nous voir souvent, et profitons de la liberlé que nous offre le voisinage, car qui sait où la guerre me peut conduire demain?
— Nos épreuves ne sont-elles pas finies, dit Claudine, et n'est-il pas temps de nous marier ?
— Je le voudrais, assurément, répondit Thomas, le ciel m'en est témoin ; mais il faut l'autorisation de mon colonel, le marquis d'Anisy, et l'on ne se marie pas en campagne. Allendons que la paix soit signée. Hélas! mon père voudra-t-il que je vous épouse? Je frémis en songeant à la colère où il se va mettre, si
je lui parle de vous. Je suis gentilhomme, chcre Claudine, et mille obstacles s'élèvent entre nous.
— M. le prince les renversera.
— Mon régiment appartient h M. le cardinal, et non pas au prince de Condé. Prenons patience, ma chère ûme, et nous verrons la fin de nos peines. Il suffit que vous m'aimiez. Donnez-m'en l'assurance, et j'aurai plus de courage à supporter les lenteurs et les contradictions.
En parlant ainsi, le lieutenant pressait la taille fine do la jeune fille et baisait amoureusement les tresses de cheveux blonds qui sortaient du bavolet. Comme il s'animait à ce jeu-là, Claudine se dégagea de ses bras.
— Monsieur, lui dit-elle, j'ai plus besoin que vous de courage et de consolations.
— Eh quoi ! s'écria Thomas, vous repoussez les témoignages de ma (endresse?
— Non, mon ami, répondil Claudine, je repousse des libertés que voire liancéc ne doit pas souffrir pour être digne de vous. Si je ne vous aimais point, scraisje à celte place ?
Le lieutenant ne mancpia pas de se plaindre, comme
si on l'eût querellé, pour amener une réconciliation avec l'accessoire obligé des cmbrasscmenls. Tout à coup ses yeux prirent une expression approchant de la violence plutôt que de la tendresse. Il saisit la jeune fdle avec force et l'attira sur ses genoux. Claudine poussa un cri d'effroi. Deux lèvres agitées par une étrange convulsion lui fermèrent la bouciic. Elle sentit une main se glisser sous sa gorgeretle. Dans celle extrémité, Claudine, n'écoutant plus que la pudeur aux abois, frappa le lieutenant au visage à poing fermé si rudement, qu'il lâcha prise. Ils se regardèrent tous deux en palpitant, l'un de rage, et l'autre d'horreur, comme ces héros d'Homère qui suspendent leurs coups pour mieux combattre après.
— Mille démons! s'écria Thomas ivre de colère, une jolie fdle ne sort pas de la chambre d'un mousquetaire mazarin comme elle y est entrée. Mes camarades se moqueraient de moi. J'y veux perdre mon nom et mon grade, si je ne vous mets à la raison.
Le lieutenant s'apprêtait à recommencer la lutlo ; mais Claudine loi lança un regard où perçaient l'indignation et le mépris, et, sautant d'un bond jusqu'à la poi te, elle l'ouvrit et disparut.
Tant que la frayeur lui prêta des ailes, la Bavolette n'eut d'autre sentiment que le plaisir de sauver son honneur d'un si grand péril. Elle traversa la plaine en courant, sans prendre le temps de respirer ; mais, arrivée au logis, elle tomba évanouie sur le seuil de la porte. Dame Simonne était aux champs, en sorte qu'on n'eut point connaissance de l'expédition de Claudine. Lorsqu'elle revint à elle, la pauvre fille essaya de mesurer l'étendue de son malheur. Elle avait vécu pendant cinq années sur une espérance chimérique. Le passé n'était qu'un mensonge, le présent un lamentable débris, et l'avenir un chaos. En promenant ses regards sur le reste du monde , elle n'y voyait pas une branche où se rattacher, et, dans son désespoir, elle souhaitait la mort avec cette passion que le chagrin inspire aux jeunes filles. Elle attendit avec impatience l'heure du coucher, en dissimulant du mieux qu'elhî put le désordre de son âme, et, quand elle fut retirée dans sa chambre, elle leva les mains vers le ciel en s'écriunt :
— Seigneur, faut-il que vous m'ayez donné pour objet de ma tendresse le seul gentilhomme perfide et déloyal qui fût dans tout l'univers ! Un seul cœur faux
et malhonnête s'est trouvé parmi tant de gens vertueux, et c'est h ce monstre que mon amour tombe en partage ! Que votre volonté soit faite ; mais c'est pour en mourir.
Et la pauvre Bavolette noya ses beaux yeux dans un torrent de larmes brûlantes.
Le héros de Rocroy n'avait point tic goût pour la guerre des pots cassés. Le duc de Beauforl, au con- I lui IV, n'en savait point faire d'autre, en sorte que, . durant le blocus de Paris, les troupes régulières de la reine furent souvent battues par les frondeurs. La porte Saint-Antoine, les alentours de Vincennes el d(^ Charenton élaient le lliéàlre ordinaire des escarmouches. Il n'y avait giiùre de jouis où Saint-Mandé
n'cnlcndit le feu de la moiisqueterie. Un jour, M. do Beaiiforl, s'étant logô dans les terrains de ce village, y établit à la hâte des travaux de défense que l'armée royale voulut enlever. Les habitants, dispersés dans la plaine, voyaient de loin leurs maisons converties en redoutes et percées par les boulets. Les frondeurs, n'ayant point d'artillerie de campagne, ne purent résister longtemps, et cherchèrent un refuge derrière les murailles do Paris.
Après le combat, les paysans, rentrés chez eux, firent d'un seul mot l'inventaire de leurs pertes : tout était détruit ou endommagé dans leur village. Si quelques bestiaux et quelques meubles avaient échappé au désastre, l'occupation des gens de guerre y mit ordre. Afin de préserver Saint-Mandé d'une nouvelle surprise, un détachement royal s'y établit ii demeure, mangeant ce qui restait de vivres sans les payer, et traitant le pauvre monde comme on fait en pays conquis. La basse-cour cl le colombier de dame Simonne y passèrent jusqu'à la dernière volaille. Quant à sa vache, privée de soins, menacée de périr alternativement sous le sabre des mazarins ou le couteau des frondeurs, elle ne résista pas à tant de vicis-
situdes, et mourut de maladie. Sur ces entrefaites, la paix fut signée au château de Saint-Germain par l'entremise de M. le prince. On s'en réjouit fort à la cour, et l'on s'imagina que tout était fini ; mais le parlement irrité, le peuple de Paris frémissant encore et le paysan ruiné ne voyaient dans cet accommodement qu'une partie remise. Dame Simonne, réduite à l'extrémité, manquant du nécessaire pour recommencer sa petite industrie, s'abandonnait au désespoir. Claudine tira d'une cachette, où elle l'avait enfermé, le bracelet donné par la princesse mystérieuse.
— Ne pleurez point, ma mère, dit-elle. Voici un bijou qui vous sauvera de la misère. Vous le pouvez vendre en toute assurance à maître Cambrai, orfèvre du pont au Change, et, avec le produit, vous achèterez des bestiaux et des meubles.
A la vue d'un joyau si précieux, Simonne se mit à trembler de tous ses membres. Elle admira la monture d'or plus encore que les perles dont elle ignorait le prix. Claudine lui raconta par quelles circonstances ce trésor était tombé entre ses mains, et comment elle s'en pouvait considérer comme légitime posses-
LA B A VOLETTE fil
seiir, les paroles qui avaient accompagné le présent ne laissant point de doute à ce sujet. Après une courte délibération, la mère et la fille prirent leurs capuchons de laine, et se rendirent à Paris. Le pont au Change était alors garni de boutiques de changeurs et de joailliers. Claudine, qui savait lire, chercha le nom de maître Cambrai sur les enseignes, et, ne le trouvant point, elle demanda au premier passant où demeurait cet orfèvre. On lui répondit que Cambrai était mort, mais qu'il avait un successeur appelé Labrosse.
La boutique de maître Labrosse, l'une des plus belles du pont au Change, attirait les regards par un brillant étalage de vaisselle et de bijoux. L'orfèvre, assis au comptoir, essuyait la poussière d'un écrin. Son visage noir et maigre reposait sur son collet de toile empesée, comme une bécasse rôtie dans un plat de porcelaine. Il laissa le petit ballet de plumes qu'il tenait à sa main pour écouter d'un air sombre ce que lui voulaient les deux paysannes.
— Monsieur, lui dit Claudine avec assurance, il y a cinq ans, madame de Boutteville et ses enfants m'ont envoyé chercher h mon village. Ils m'ont
donné un cadeau, et j'ai eu l'honneur de ni'asseoir à une table où étaient assis des princes et des ducs. On m'a menée ensuite à la place Royale. J'y jouais avec des enfants, lorsqu'une dame, la plus belle et la plus magnifiquement vêtue que j'aie vue de ma vie, m'a fait présent de ce bracelet, en me disant de l'aller vendre à maître Cambrai. Je l'ai gardé jusqu'à ce jour ; mais, les gens de guerre ayant dévasté notre village de Saint-Mandé, je viens avec ma mère vous offrir ce Itijou et vous prier de m'en remettre le prix, avec quoi nous achèterons une vache, des poules et des meubles, car la princesse inconnue m'a dit que cela valait quelque argent.
L'orfèvre tira d'un étui ses lunettes et se mit à examiner le bracelet d'un air d'attention extrême. Il prit ensuite un vieux registre dont il tourna longtemps les feuillets. A la fin, il posa le doigt sur un article du registre en murmurant des paroles entrecoupées :
— Quelque argent ! disait-il entre ses dents... Je le crois bien, (jiie cela vaut de l'argent! L'un des chefs-d'œuvre de mnltrc Cambrai entre les mains d'une paysanne de Saint-Mandé ! Onze perles de la plus belle eau ! la garniture émaillcc, avec une léle
de levrette ciselée... C'est bien cela; je ne me trompe point. Le conte que me fait cette fille est incroyable.
— C'est pourtant la vérité, interrompit Claudine.
— Ce bracelet, reprit l'orfèvre, a été vendu à un président de la cour des comptes et non pas à une dame.
— En cherchant bien, répondit Claudine, on découvrirait peut-être que ce président avait acheté le bracelet pour le donner à une dame, à moins qu'il ne le portât sur sa robe de magistrat.
— Vous savez apparemment, s'écria maître Labrosse, qui était ce magistrat ? Le président de Chevry, puisque vous le connaissez, donnait beaucoup aux femmes. Elles lui ont coûté les yeux de la tête, et il ne méprisait point les bavolettes; mais ce n'était pas h elles qu'il offrait des bijoux de cette valeur. Il faut donc qu'on lui ait volé ce bracelet.
— Qu'est-ce que toutes ces horreurs ? interrompit Claudine.
— Je vais vous rapprendre, répondit rorfévrc, car j'entrevois enfin la vérité. Vous étiez enfant quand M. de Chevry a perdu ce bracelet; mais votre mère que voici, et qui pûlit en m'écoutant, sait bien com-
ment ce bijou est venu entre ses mains. Le président est mort, et Ton s'imagine aujourd'hui pouvoir dissimuler le larcin. Me prenez-vous pour un sot, avec votre fable de la dame mystérieuse? Attendez un moment ; je vous ferai connaître tout à l'heure qu'on ne se joue point de moi.
Maître Labrosse appela son premier commis et lui dit quelques mots à l'oreille. Le commis partit en courant et revint bientôt, accompagné de trois exempts de police et d'un homme vêtu de noir. Aux questions qu'on leur adressa, les deux paysannes comprirent qu'elles avaient affaire à la justice. Toute dénuée d'apparence qu'était son histoire de la dame mystérieuse, Claudine la répéta devant le commissaire avec un air d'innocence et de sincérité qui l'aurait peutêtre sauvée, si sa mère ne se fût mise à pleurer et jeter les hauts cris. Le trouble de Simonne passa pour un indice suspect Les réponses imprudentes et mensongères qu'elle fit par frayeur achevèrent de la perdre. Le commissaire donna l'ordre aux exempts d'emmener ces deux femmes.
— Où nous conduisez-vous? demanda Claudine.
— Kii prison, répondit un cxenq)!.
Des passants s'étaient assemblés devant la boutique de maître Labrosse, ayant ouï dire qu'on y avait arrêté deux femmes. Une troupe de polissons s'apprêtait à suivre ces voleuses, que la rumeur accusait déjà de toutes sortes de crimes. Un gentilhomme demanda ce que c'était et s'approcha des exempts. Claudine reconnut M. de Bue et courut à lui.
— Monsieur, lui dit-elle, ne vous rappelez-vous point qu'à Saint-Mandé vous êtes tombé de cheval, il y a cinq ans, et que j'eus l'honneur de vous servir un verre d'eau ?
— Je me le rappelle en effet, répondit M. de Bue. Vous êtes cette gentille Bavolette que M. le prince prit sous sa protection pour lui avoir rendu fidèlement la moitié d'un louis d'or.
— Précisément. De grâce, monsieur, venez à mon aide, et ne me laissez point accuser d'un vol dont je suis incapable.
Le commissaire consentit à rentrer dans la boutique pour procéder à de plus amples informations. Le gentilhomme témoigna de la vérité des assertions de Claudine en tout ce qui touchait à la rencontre avec M. le prince et au cadeau de madame de Boutteville ;
mais l'affaire du bracelet n'en demeura pas moins obscure , et si M. de Bue se porta garant de l'innocence de la jeune fille, il déclara qu'il n'exposerait pas un cheveu sur la vertu de la mère. Le registre de maître Cambrai et le nom du président de Chevry augmentèrent la confusion, en présence de faux indices que l'on prit pour bons. Le commissaire crut agir avec toute l'indulgence possible en laissant aller Claudine et en remettant dame Simonne aux mains des exempts. La mère et la fille s'embrassèrent; l'une partit tout en larmes pour la prison du petit Châlelet, et l'autre suivit M. de Bue.
— Ne perdez point courage, mon enfant, dit le gentilhomme ; si votre mère a sur la conscience quelque péché de jeunesse, ce n'est point une raison pour qu'il vous arrive malheur.
— A Dieu ne plaise que je perde courage ! répondit Claudine. L'innocence de ma mère sera reconnue, puisqu'il y a une justice. Je sais h qui m'adresser pour cela.
— Prenez garde, reprit M. de Bue, de réveiller quelque fâcheux souvenir en clierchant la lumière. Votre mère ne vous a point dit luut ce ([u'cllc a lait
à dix-huit ans. Le feu président de Chevry était un libertin. Je vous ai lirée d'un mauvais pas; n'en demandez pas davantage.
— Monsieur, répondit Claudine, je confesse que les paysans ont toutes sortes de défauts; mais il y a encore des gens honnêtes parmi nous. Je vous en ferai convenir, pour peu que vous ayez la bonté de m'aider ; et d'abord conduisez-moi, je vous prie, à la place Royale, afin que je parle à ma princesse inconnue.
— Ce n'était donc pas, dit M. de Bue, une fable inventée pour disculper votre mère?
— Je ne mens jamais, répondit Claudine avec fierté.
— Eh bien ! je vous mènerai où vous voudrez, car je suis curieux de voir la fm de tout ceci.
H y avait à la place Royale la compagnie accoutumée. Les dames étaient assises, comme à l'ordinaire, sous les arbres, et la grande Mademoiselle y avait amené ses violons. Claudine poussa des soupirs en comparant sa triste situation présente avec les délices qu'elle avait goûtées dans ce lieu le premier jour qu'elle y était venue. Il lui sembla qu'elle ne voyait plus sur les visages des promeneurs la même bien-
veillance qu'autrefois. Ces sourires qu'on lui avait prodigués étant enfant, elle ne les retrouvait plus étant jeune fille. Les uns la regardaient avec dédain, les autres avec une attention plus blessante encore. Elle entendit des jeunes gens se dire entre eux :
— Où diable de Bue a-t-il ramassé cette bavolette? Voilà une plaisante idée d'étaler ici celte conquête !
— Elle est, ma foi, charmante! dit un gentilhomme; j'en soulagerai volontiers de Bue, lorsqu'il n'en voudra plus.
Ces propos, accompagnés de rires pleins d'insolence , auraient indigné Claudine , si de plus graves pensées ne lui eussent occupé l'esprit. M. de Bue paraissait un peu honteux de la compagnie d'une bavolette.
■— Ma mie, dit-il d'un ton presque railleur, voici la princesse de Montpcnsicr; ne serait-ce pas votre inconnue?
— Non, répondit Claudine, mon inconnue était plus belle... Mais attendez donc : iic la vois-je pas assise à l'écart dans cette allée? Je la reconnais à son visage d'ange et à sa riche parure : c'est elle! c'est la |)rinccsse !
Claudine courut à la dame mystérieuse, el lui embrassa les genoux sans pouvoir proférer une parole.
— Relève-toi, ma fille, lui dit la dame avec bonté ; il ne faut point faire de scène devant tous ces indifférents. Tu es malheureuse, puisque je te revois ; mais ne t'ai-je pas promis assistance? Calme-toi donc, et conte-moi tes chagrins.
La Bavolette entreprit avec volubilité un récit de ses infortunes, souvent interrompu par des pleurs, et dans lequel la dame démêla comme elle put la vérité.
— Tu as commis une imprudence, dit-elle, en attendant cinq ans pour vendre mon bracelet. J'avais donné le mot à Cambrai, et je n'y avais plus songé. Si j'eusse été morte. Dieu sait comment tu aurais échappé à l'infamie ! Je suis donc bonne à quelque chose en ce monde. Suis-moi. Celte journée nous sera heureuse à toutes deux.
M. de Bue s'était approché. Il salua la dame en personne de connaissance.
— Je n'ai guère eu de sagacité, lui dit-il familièrement : j'aurais dû deviner que la princesse adorée de
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cette bavolette était la femme la plus prodigue qui fût sur la terre; mais j'ai découvert qui vous avait donné ce bracelet.
— Le président de Chevry, répondit la dame ; je n'en fais pas mystère. — Allons, Claudine, partons sans différer. — Adieu, de Bue.
— Au revoir, princesse, dit le gentilhomme d'un ton peu respectueux.
La dame lit monter Claudine dans un carrosse magnifique, et donna l'ordre à ses gens de la mener chez maître Labrosse. L'orfèvre vint sur le pas de sa boutique, le bonnet à la main.
— Vous avez pensé être cause d'une injustice et d'un malheur, lui dit l'inconnue. J'avais donné le bracelet du président de Chevry à cette petite lille : où est-il à présent?
— Au greffe du Châtelet, répondit l'orfèvre.
— Venez avec moi le chercher.
On se rendit au Châtelet, qui était tout proche du pont au Change. La dame laissa Claudine dans sa voilure, cl descendit avec l'orlèvrc. Au bout d'une heure, ils revinrent tous deux.
— Multrc Labrosse, dit l'inconnue en niellant h\
bracelet au bras de Claudine , combien estimez-vous ce joyau?
— Cinq cents pistoles, répondit Labrosse.
— Votre méprise me coûtera cher, car, en dédommagement de ses chagrins , je prétends donner à ma protégée le prix du joyau et le joyau par-dessus le marché. Si plus tard elle vous le rapporte, souvenezvous, cette fois, qu'il lui appartient bien et dûment.
L'orfèvre se confondit en excuses et rentra dans sa boutique en appelant l'inconnue mademoiselle» Claudine apprit ainsi que la princesse n'était point mariée. Le carrosse passa par une quantité de rues et s'arrêta devant un petit hôtel. Tout y respirait le luxe. Les pieds n'y foulaient que des tapis moelleux. La princesse remit à sa protégée une grosse bourse remplie d'or. Elle lui fit servir une collation , après quoi elle lui donna des robes de soie, des dentelles et des rubans , en disant qu'on ne pouvait porter un si beau bracelet avec le bavolet de toile et les cotillons de laine.
— Mon enfant, ajouta l'inconnue, j'attends de la compagnie; emporte cette défroque. Mes gens te vont reconduire à Saint-Mandé, Tu reverras ta mère ce
soir. L'ordre d'élargissement sera signé avant la nuit. Sois toujours sage. Embras?e-moi et ne m'oublie pas dans tes prières. Je m'appelle Marie, comme la sainte Vierge.
— Hélas I mademoiselle, s'écria Claudine, faut-il déjà que je vous perde? Ne pourriez-vous me donner une place parmi vos femmes? Pour vous voir, je serais volontiers la dernière de vos servantes.
— Impossible! répondit l'inconnue; ta place n'est point ici ; reste dans ton village.
La Bavolette couvrit de baisers les mains de sa bienfaitrice et se retira le cœur tout gonflé de soupirs. On la fit monter dans le carrosse à quatre chevaux, et en moins d'une demi-heure elle fut à Saint-Mandé. Maître Simon, occupé à ivrogner depuis le matin, n'était point au logis. Pour passer le temps jusqu'au retour de sa mère, Claudine quitta son bavolet, se para d'une belle robe et compta ses pièces d'or en bénissant mille fois le nom de la princesse Marie. La triste aventure du bracelet finissait de la plus heureuse façon du monde. Quels cris de joie allait pousser dame Simonne à la vue de Uint de bien 1 En sortant de prison, l'aisance, avec toutes ses douceurs, l'attendait dans sa masure.
Elle allait être la plus riche paysanne de son village. Au milieu de ces agréables pensées, la Bavolette entendit un carrosse s'arrêter devant la maison. Elle ouvrit la porte avec empressement et se trouva en face de M. de Bue. Le gentilhomme avait un air sombre et intimidé tout ensemble.
— Mon enfant, dit-il avec hésitation, vous avez bien fait de vous parer, je viens précisément vous quérir de la part de la princesse.
— Comment cela se peut-il? répondit Claudine. Je la (piitte à l'instant. Je me suis séparée d'elle avec bien des regrets ; mais , avant de retourner chez elle, je désire au moins revoir ma mère.
— Votre mère ne rentrera point d'aujourd'hui, reprit de Bue, et je vous mènerai où elle est, si vous le souhaitez.
— .Te ne bougerai d'ici, monsieur.
— Eh bien! puisqu'il faut tout vous dire, apprenez que je viens vous chercher pour vous mener à Sainl- Maur, chez voire protecteur, M. le prince, à qui j(i suis. Il vous ménage une surprise ; faites semblant de ne vous attendre à rien, car il me gronderait fort d(* vous avoir avertie.
— Excusez-moi, monsieur; je ne bougerai point d'ici.
De Bue mordit ses moustaches et fit le tour de la chambre à grands pas. La Bavolette, effrayée, le regardait en se demandant tout bas quel intérêt pouvait avoir un si bon gentilhomme à s'abaisser au mensonge. Tout à coup de Bue jeta son chapeau sur la table, et croisant ses bras :
— Finissons cette comédie, dit-il; c'est assez jouer l'innocente. Quelles accointances avez- vous avec votre prétendue princesse? Par qui vous a-t-elle fait donner ces nippes et ce bracelet? Vous me plaisez, je vous trouve jolie; combien vous faut-il?
— Jésus ! s'écria Claudine en chancelant, que signifie cela? Vous vous trompez, monsieur. Je n'entends rien à ce langage, ou plutôt je tremble de le trop bien entendre.
— Vous ne voulez point me suivre? reprit le gentilhomme d'une voix terrible.
— Moins que jamais, monsieur, répondit Clauduie.
— Au fait, vous êtes sans doute à trop haut prix pour ma bourse, et jr préfère vous enlever; ce sera plus ('coiioiiiifjiK;.
LA BAVOLKTTE 75
M. de Bue siffla comme s'il eût appelé des chiens. Aussitôt (rois estafiers qui guettaient à la porte se précipitèrent sur la Bavolette, et la saisirent à bras-lecorps. L'un d'eux s'apprêtait à lui mettre un bâillon sur la bouche, lorsqu'il s'aperçut de l'inutilité de la précaution : la pauvre fille était évanouie. On la porta dans le carrosse, et les chevaux partirent au triple galop.
En reprenant ses esprits, CUiudine, (jue nous avons laissée évanouie entre les bras des estaliers, se trouva sur un grand lit orné de rideaux d'une étoile riche, mais rApée, dans une clianijjre basse, où le luxe et la inalpropieté se disputaient visdjlenient la place. Des fauteuils de velours montraient en maints endroits leurs entrailles de crin. Sur une console en bois de i'(»e riait une caisse conteii.inl un arlmslc iiioil de-
LA BAVCLKTTK 77
puis longtemps, et dont les fils d'araignée unissaient ensemble les rameaux gris de poussière. Des ustensiles ébréchés reposaient sur une vieille toilette que surmontait une glace de Venise étoiléc et fondue. Sur un guéridon bancal étaient un plat de viande, un pain et des assiettes, la plupart écornées. A côté du lit se tenait assise une grosse femme, dont le nez rouge, les traits durs et le front balafré semblaient en liarmonie avec le mobilier. Elle attendait paisiblement qu'il plût à la malade do revenir à la vie. L'aspect de ce visage brutal produisit une impression si pénible sur la pauvre Bavolctte, qu'elle referma les yeux pour se plonger encore dans les ténèbres et l'insensibilité. Opendant, ses souvenirs lui rappelant une scène de violence, elle se souleva sur un coude et demanda «»ù elle était.
— Vous êtes en lieu sûr, dit la vieille à la balafre ; vous n'y manquerez de rien, .l'ai reçu trois pistoles d'avance. Vous plaît-il manger ou boire ? Nous a\ons du vin clairet. Vous ferez cbère lie et dormirez à votre aise. On ne vous généra point, à moin^^ que vous n'ayez fantaisie de sortir.
L;i balnfréene comprit pas que sa voix rau(pie el ses
paroles augmentaient l'effroi de la jeune fille, au lieu de la rassurer. Elle reprit le tricot qu'elle avait posé sur ses genoux, et haussa les épaules d'un air de pitié. Claudine ne répondait que par des larmes. Après un moment de silence, la vieille poursuivit son discours :
— Quelle idée avez-vous eue, ma mignonne, ditelle, en repoussant les galanteries de M. de Bue ? Ce gentilhomme n'est-il pas bien fait et de bonne mine? Appartient-il à une bavolette, tout joli qu'est son minois, de faire ainsi la mijaurée, lorsqu'elle s'est déjà vendue?
— C'est une lâche calomnie! s'écria Claudine impétueusement.
— Allons, reprit la balafrée, laissons les grimaces. Une laitière en pou-de-soie rose avec collet de dentelles, cela parle clair. Vous avez mérité une leçon ; mais ^ous n'en mourrez point. Montrez-vous humaine, et l'on vous pardoimera le verre en main. Votre amoureux est un cœur d'or.
Au milieu de ses pleurs, Claudine écoutait avec attention ces discours, dont cliacjue mot contenait quelque; trait de lumière. Ce monde si poli et si charmaiil, (|ue son imagiiialion avait embelli à [)laisir, elle le
voyait enfin tel qu'il était, avec l'apparence des vertus, mais au fond pervers et livré h ses passions. Deux nobles figures surnageaient encore dans ce naufrage : celles du héros de Rocroy et de la princesse inconnue. Claudine baisa le bracelet qu'elle avait à son bras en s'êcriant avec transport :
— Ah! chère princesse, que ne puis-jc vous confier la défense de mon honneur !
— Vous mo(|iiez-vous des gens, interrompit la vieille, avec votre princesse? M. de Bue m'a raconté cette histoire. L'on vous aura sans doute appelée à quelque partie de plaisir où il manquait une femme.
— Que voulez-vous dire? demanda Claudine.
— Ne savez-vous donc pas encore, rei)rit la balafrée, chez qui vous êtes allée chercher ces bijoux et ces robes?
— Chez une princesse appelée Marie.
— Oh! rcxcellente aflaiie! dit la vieille en éclatant de rire. On se sera bien diverti de votre sottise , pauvre innocente. La princesse qui vous a donné ce bracelet, et à qui M. de Bue vous a menée sous les arbres de la place Royale, c'est la plus folle et
la plus étourdie des libertines, mademoiselle Delorme. Le n'om de cette célèbre courtisane était connu, même des paysans de Saint-Mandé. A cette découverte, la Bavolette demeura comme anéantie. Le personnage de Marion Delorme, substitué dans son esprit à une créature angélique, y mit une confusion épouvantable. Si, dans ce moment, on eût dit à Claudine qu'elle avait piis quelque filou pour le prince de Coudé, elle l'aurait cru volontiers. Le résultat de ses réflexions fut aussi prompt que déterminé. Ne comptant plus que sur elle-même, elle appela toute son énergie pour lutter contre les méchants, et son cœur s'ouvrant, comme le temple de Janus au signal de la guerre, les sentiments amers y pénétrèrent, ayant à, leur tête la défiance, le mépris et l'orgueil offensé. Ses larmes s'arrêtèrent. Elle se leva, et, quittant les attitudes mélancolicpies, elle mangea le repas qu'on lui servit. Pour la première ff>is, elle employa la ruse, en laissant croire à la vieille balafrée qu'elle se rendait à ses avis. Cette feinte résignation lui servit fi connalln; les intentions de IVinirini. \l\\p api)rit ((ue M. de Bue, emi)écbé par ses devoiis militaires, avîiit remis au soir i'iucoinpiisscment i\o. ses projets; c'est
LA BAVOLETTK 81
pourquoi elle résolut de s'évader avant la tin du joui-, à quelque prix que ce lût. L'œil aux aguets et l'oreilh' attentive, elle étudia les localités et les bruits du dehors, afin d'en tirer les inductions qui lui pouvaieni être utiles. Des voix d'hommes qu'elle entendit lui donnèrent à penser qu'un barbier ou un étuviste habitait l'étage inférieur. Une enseigne qu'elle reconnut par la fenêtre la confirma dans cette idée. Les boutiques de ces gens-là étaient alors des tripots. Le Heu avait été merveilleusement choisi pour y cominettrt' un acte de violence avec impunité; mais aussi le grand concours de monde offrait quelque espoir d'y trouvei* du secours. Sur la table à manger était un méchant couteau mal aiguisé, mais capable encore de faire une blessure. Claudine s'en empara. Elle prit incontinent un parti extrême, et, se jetant sur la vieille, (jui ne songeait à rien :
— Vous êtes morte, lui dit-elle, si vous ne me laissez sortir d'ici.
— Sainte Vierge ! répondit la balafrée. Vous voulez rire sans doute. Ne jouons pas avec les couteaux, ma mignonne. Comment pourrais-je vous laisser sortir? nous sommes enfermées.
— Vous mentez, reprit Claudine. Vous avez les clefs; ouvrez cette porte, ou je vous tue.
— Sur le corps du divin Sauveur! s'écria la balafrée, je vous jure que je n'ai point les clefs.
— Eh bien ! vous allez mourir, dit Claudine. Dans les yeux de la Bavolette brillait une lueur où
perçait l'exaltation de son âme.
— Un moment! dit la vieille. Que votre volonté soit faite ; mais c'est grand dommage.
Elle tira une clef de sapoche, et se dirigea vers la porte, suivie de Claudine l'arme haute. La serrure s'ouvrit , la porte tourna sur ses gonds, et la Bavolette, franchissant les degrés de bois, se trouva dans la boutique du barbier. La compagnie, qui menait un bruit d'enfer, se tut subitement à l'apparition d'une dame. Les cornets de dés restèrent en l'air, et le cavalier sur la sellette écarta le bras qui peignait ses cheveux pour regarder cette personne intrépide qui bravait les regards des curieux. Aussitôt lo hnrhicr se jeta devant la porte.
— On ne passe point, niademoiselle, dit-il ; vous êtes sous ma garde, j(; réponds de vous, et d'ailleurs i*; ne sais qui vous êtes. Vous pourriez emporter de chez moi quelqu(; objet.
— En'efTct, répondit Claudine, j'emporte ce couteau, que je vais le rendre en te le plongeant dans la gorge. Je l'apprendrai à quoi l'on s'expose en prêtant sa maison à des ravisseurs.
— J'ai vu quelque part celte belle irritée, dit un jeune homme contrefait, mais vêtu fort richement.
— Monsieur de Boutleville, reprit Claudine, vous ici, dans ce lieu infâme, et de moitié peut-être dans le complot contre mon honneur !
— Non, mademoiselle, répondit Boutteville ; j'ignorais que vous fussiez ici, et je vous prêterai mainforte pour en sortir, si l'on vous y retient malgré vous.
— Ah ! monsieur , poursuivit Claudine, que les temps sont changés depuis le jour où je m'assis h table auprès de vous ! Votre mère et votre aimable sœur m'avaient enseigné à chérir la vertu; d'autres ont pris soin de me faire détester en eux le vice et la pertidie. Adieu, monsieur; nous nous reverrons, j'espère, en meilleure compagnie.
Et, se tournant vers le baibier avec un geste de mépris : — Misérable, lui dit-elle, ÔUMoi de mon chemin.
Dans l'exécution de son rapt, M. de Bue n'avait pas si bien pris ses mesures que des soupçons ne se fussent éveillés dans le village. Au bruit de son carrosse, des paysans s'étaient mis aux fenêtres. La précipitation et 1rs airs agités qui nccompagncnt d'ordinaire ime action coupable a\ aient été remarqués. On reconnu! tout à fait les signes d'un enlèvement, lors- (in'oii se fui cominuniijué ses observations entre voi-
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sins. On savait le retour de Claudine, et, en ne la letrouvant plus chez elle, on comprit ce qui était arrivé. Dame Simonne, sortie de sa prison, fut abordée à l'entrée du village par des commères pressées d'éclaircir ce mystère. Maître Simon rentra bientôt et se joignit au conciliabule. Comme il n'était qu'entre deux vins, et que sa raison ne paraissait pas trop endommagée, on lui conseilla de faire quelque démarche. L'occasion était belle d'employer le crédit qu'il prétendait avoir sur le prince de Condé. Il mit sans tarder son habit des dimanches, et partit pour Saint- Maur, où demeurait Son Altesse.
La nouvelle fronde succédait" alors à l'ancienne, et M. le prince en était l'àme. Autour de lui se remuait la cabale nombreuse et turbulente des petits-mai très ^ (\\ù avait remplacé celle des importantSy menée par M. de Beaufort. Quelques procédés maladroits de M. le cardinal, des paroles hautaines de la régente, avaient séparé le héros de Rocroy du parti de la cour, et il s'apprêtait à donner de la tablature au ministre. Quatre cents gentilshommes, jeunes, actifs, pourvus d'armes et de chevaux et ne demandant qu'à s'en servir, trouvaient table ouverte à Saint-Maur et à l'iiôlol (t(i
Condé. Jamais prince, hormis le feu cardinal de Richelieu, n'avait eu un état de maison si considérable. Les propos insolents contre la reine se débitaient ouvertement, et comme ils étaient rapportés au Louvre par des espions, les choses s'envenimaient davantage de jour en jour.
Malgré les recommandations de sa femme et des commères, maître Simon ne laissa pas de prendre des rafraîchissements sur la route. Il arriva vers le soir à Saint-Maur, la tête un peu échauffée. Un grand mouvement régnait dans l'intérieur du château. On voyait partout des lumières. Des feux infernaux sériaient par les fenêtres basses des cuisines : c'étaient les apprêts du souper. Le suisse se mit à rire lorsqu'un paysan lui vint demander à parler à M. le prince. Cependant, comme on ne savait point s'il n'apportait pas quelque avis des émissaires do la cabale, les circonstances étant graves, le consigne ciut devoir inlerrogei' maître Simon avant de lui fermer la |)orle. Dans .ses eiïorts pour dissimuler son ivresse, le paysan eutpréci.sémeiil l'air «l'un liomnie (|ui uo veut point dire toute sa pensée. Il |iarla d'iiiie lilh^ enl(!\ée à bujuelle Son Altesse s'inlér(!.s8ait,('e (|iii pill aux yeux du coii-
signe l'apparence d'une commission politique habilement déguisée. Tandis que M. le prince et ses quatre cents petits-maîtres se promenaient dans une galerie et changeaient en paroles non-seulement le gouvernement de la France, mais la face de l'Europe entière, la demande d'audience de maître Simon passait de bouche en bouche, et montait par degrés depuis la loge du suisse jusqu'au cabinet du secrétaire. M. de Gourville, confident intime de M. le prince, sortit de la galerie et revint bientôt après, riant aux éclats, raconter à ses amis qu'on avait pris un ivrogne pour un agent secret de la cabale. La requête du paysan n'aurait pas pénétré plus loin, si la duchesse de Longueville n'en eût plaisanté avec son frère. Les noms de Simon et du village de Saint-Mandé, les mots de fille enlevée^ frappèrent M. le prince, qui avait une mémoire prodigieuse. Au grand étonnement de Gourville, Son Altesse donna l'ordre de faire rentrer le paysan dans un petit salon. Maître Simon, tout ébahi, regardait un lustre orné de vingt chandelles et ne savait en quel endroit marcher, avec ses souliers ferrés, pour ne point gâter le tapis. Une porte dérobée s'ouvrit en face de lui , et il vit paraître un jeune homme
Mond et petit, mais d'un port tout à fait héroïque e( d'un visage singulièrement fier.
— Ètes-vous le père de Claudine Simon? demanda le prince.
— Oui, monseigneur, répondit le paysan ; je m'a[H pelle Simon, nourrisseur à Saint-Mandé.
— Qu'est-il donc arrivé à votre fille?
— Je ne saurais vous le dire au juste, monseigneur.
— Alors, que diable me demandez-vous?
— Voici ce que c'est, monseigneur. J'étais sorti dès le malin pour aller chez une personne à qui ma lemme fournit du lait depuis vingt-quatre ans. Gela commence à compter, vingt-quatre ans! Aussi j'es- |)ère obtenir une avance d'argent, car les temps sont durs, et Ici guerre nous a ruinés.
— Supprimez ces détails inutiles et allez au fait, iiilerrompit le prince.
— Le fait, monseigneur, reprit Simon, le fail im- |u)ilant n'est pas (lu'un nourrisseur de plus ou de moins soi! ruiné, pourvu que monseigneur et le roi noire maître se portent bien. J'étais hors du logis, voilà le fait. Je rentrais à la brune, et non pas ivre,
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comme le disent mes ennemis. Que rn'apprend-on ? Que ma fille Claudine, mon seul bien, a été vue en liabits de soie magnifiques, avec un bracelet d'or et de pierreries à son bras ; qu'un carrosse gris, comme sont ceux de louage, s'est arrêté devant ma pauvre maison, s'en est allé tout aussitôt, et que depuis on n'a plus revu ma fille.
— Eb bien! mon ami, je ne puis rien à cela. Claudine a manqué à ses devoirs; on l'aura séduite. Jr ne doute point que sa vertu n'ait beaucoup résisté. L'amour l'aura emporté dans son cœur sur les scrupules. Il faut de l'indulgence pour les faiblesses des filles. Si la vôtre revient, pardonnez-lui. Je l'excuse et je vous plains, mais je ne puis me mêler de celte afl'aire.
— Si Votre Altesse s'en veut mêler, reprit \v paysan, je ne la trouverai point indiscrète.
— J'entends bien, répondit le prince en rianl. C'est moi qui ne veux point m'en occuper, no!i pas par indifférence, car j'aimais Claudine, et j'apprends avec chagrin qu'elle n'est plus sage.
— Pour sage, monseigneur, je n'ai point dit qu'elle ne l'était plus.
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— Maudit homme ! ne peux-tu parler catégoriquement? Ta fille a-t-elle été débauchée, oui ou non? Ne viens-tu pas de me raconter qu'elle avait quitté volontairement ton logis?
— Oh ! que nenni, monseigneur. Les commères assurent qu'on l'a prise, qui par les pieds, qui par la tête. Est-ce là quitter volonlairement un logis?"
— C'est différent. Explique-toi donc. On l'a enlevée de force, et qui est le ravisseur?
— Je n'accuse personne.
— Parle sans crainte. Sais-tu qui a enlevé ta fille?
— Plût au ciel, monseigneur! je saurais où l'aller chercher.
— Je m'en charge. Retourne chez toi, et tâche d'être sobre, car tes ennemis ont raison de dire que tu bois. Je m'enqucrrai de Claudine, et si on l'a détournée par la violence, je ferai poursuivre le ravisseur; mais je t'avoue (lue je n'ai guère d'espoir qu'elle soit innocente. Ces robes de soie et ce bracelet d'or ne paraissent pas de bon augure pour sa vertu.
— Cela me tracasse en effet, monseigneur. Est-il juste qu'une tilh; ait {h:<> bijoux, ipiand son père va vêtu connue nie voilà? Je suis un bonnêle homme;
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mais quand on m'aura rendu ma fille, en serai-je plus riche?
— Tu te consolerais donc de sa perte pour de l'argent?
— Je voudrais ma fille d'abord, et puis de l'argent pour me consoler.
— Maître Simon, dit le prince avec un regard foudroyant, tu es un coquin. Écoute-moi : si tu te joues de ma crédulité, si j'apprends que tu sais où est ta fille, et que lu n'as d'autre envie que d'obtenir le prix de son déshonneur, je te ferai rouer de coups de bâton.
Le paysan, au lieu de protester contre un soupçon si horrible, se mit à pleurer et à balbutier, en soi'te que Son Altesse, perdant patience, lui tourna le dos et sortit par la porte dérobée. De retour dans la galerie, le prince raconta en peu de mots à ses amis le sujet de sa conférence avec maître Simon. Parmi ses auditeurs était le président de Bellièvre, l'un des esprits éminenls du parlement, qui prit note du nom de Claudine Simon, et promit de la faire chercher par le lieutenant de police. Un gentilhomme qui prêtait l'oreille à la conversation quitta le groupe
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OÙ il étail, et s'approcha du président de Bellièvro.
— Prenez garde, monsieur, lui dit-il ; vous allez découvrir deux gibiers au lieu d'un.
— De Bue, dit le prince, vous êtes un mauvais sujet. Je gage que vous avez des nouvelles de ma Bavolette enlevée.
— 11 est vrai, répondit M. de Bue, j'en ai de toutes fraîches. La Bavolette a pris goût au beau monde ; elle fait aujourd'hui amitié a^ec mademoiselle Delorme, qui lui a enseigné le moyen de bien vivre et de subjuguer les cœurs. Je les ai vues ensemble, ce matin, aussi parées l'une que l'autre, sans doute k la suilo de quelque partie de plaisir.
— Aïe ! s'écria le prince, voilà ma Bavolette à bonne école! Elle n'a plus (pic faire de ma protection, el je n'irai point la déranger, .l'en suis fâché, j'avais de l'estime pour cette lille : n'y pensons plus; mais voyons r«'\utre gibier de Bellièvre.
— L'autre gibier, reprit de Bue, c'est un ancien péché du f(Mi juésident de Chevry. iMademoiselle l)elorme avait rcru de ce magistral un bracelet en perles fines d'une valeur considérable, et ce bracelet figure à |Hv<^(Mlt an joh bras de (llaudiur.
— Assez! dit M. de Bellièvie; tirons un voile sui' les erreurs de la cour des comptes. Oubliez volie Bavolette, monseigneur, et prions M. de Bue de ne point écrire ses mémoires.
Maître Simon cheminait sur la route de Saint- Mandé, tandis qu'on s'égayait ainsi aux dépens de sa tille. Pour supporter les repi'oches sévères du prince, il voulut puiser des forces au cabaret, et laissa le reste de sa raison au fond du verre. Claudine , de retour au logis, attendait son père avec impatience. Lorsqu'il arriva, le maudit homme fit cent rodomontades au sujet de son ambassade. Il se vanta d'avoir parlé vertement et captivé l'admiration de tous les petits-maîtres; mais, à travers les fumées du vin, Claudine, à force d'interrogations, finit par obtenir un récit moins embelli de l'entrevue, et, devinanl tout à coup les odieux soupçons du prince :
— Malheureux I dit-elle à son père, vous m'avez pei'due par cette fatale ambassade. J'avais sauvé mon honneur, vous venez de détruire ma repu talion.
L'ivrogne ne manqua pas de se mettre en colère, et puis il pleura et se coucha en maugréant contre tout le genre humain. Claudine passa la nuit entière
à réfléchir aux moyens de l'éparcr les fautes de son père , mais la réflexion ne fit qu'augmenter ses angoisses. Le mal dont elle n'avait point la mesure lui semblait grandir à chaque effort de son esprit. Un abîme s'ouvrait devant elle, dont ses regards ne pouvaient percer les ténèbres. Dès les premières lueurs du malin, elle fut chassée hors du lit par des pensées intolérables. Dame Simonne, qui l'entendit marcher dans sa chambrette, la vint trouver. Claudine avait repris ses habits de Bavolette.
— Ma mère, dit-elle d'un air sombre et résolu, je vais pai'tir. Il faut que je sache où en est ma réputation. Je ne rentrerai ici qu'après l'avoir reconquise, et si elle doit périr, je succomberai avec elle. N'essayez point de me détourner d'un dessein inébranlable, .ïe ne vous laisserai pas ignorer le sort de votre Mlle. Prenez la moitié de cette somme d'argent, achetez ce qui vous est nécessaire; vivez paisiblement, loin (1(» ce monde brillant et trompeur où je me suis follement jetée.
El) parlant ainsi, Claudine tirait de leur cachette les louis d'or de mademoiselle Delorme, en faisaul deux jiaits, l'uix' p<»iu" sa mhv el l'aiili»' pour elle, et
après avoir plié un petit paquet de linge qu'elle mil sous son bras, elle se tourna vers dame Simonne par un mouvement brusque.
— Adieu, dit-elle d'une voix ferme, adieu! Évitons un attendrissement qui m'enlèverait mon courage. Je retourne là-bas, sur le champ de bataille, et je jure d'en rapporter mon honneur, qui est tombé dans la mêlée comme le bâton de M. le prince à Rocroy.
Dame Simonne, subjuguée par l'accent passionné qui accompagnait ces paroles , demeura jnuette et immobile. Elle se mit à la fenêtre pour suivre du regard sa fille, qui marchait à grands pas dans la direction de Saint-Maur. Au moment d'entrer sous les premiers arbres du bois de Vincennes, Claudine s'arrêta pour jeter un dernier coup d'œil en arrière. Elle porta une main à ses lèvres, agita son mouchoir et disparut.
La cour du chùleau de Saint-Muur était pleine de chevaux et de valets d'écurie. Les petits-maîlres s'apprêtaient à enfourcher leurs montures i)Our aller hraver en face la reine et le cardinal. M. le prince, qui ne se doutait jioint de ce (pii l'attendait au Louvre, souriait en voyant les airs conquérants de ses gentilsinics. Il descendait les degrés du perron avec M. de
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la Rochefoucauld, lorsqu'une jeune lille, qui s'êlail glissée dans la foule, se présenta devant lui.
— Monseigneur, dit-elle, excusez mon indiscrétion. Vous êtes couvert de gloire ; moi, je n'ai que ma petite réputation d'honnête tille. Ne souffrez point qu'elle me soit lâchement ravie par un de vos amis!
— Ma belle, répondit le prince , c'est ici un conseil de guerre et non point une cour d'amour. Nous jugerons votre procès plus tard. Il s'agit d'une affaire galante avec M. de Bue, n'est-ce pas? Cela ne presse point. Revenez demain. Je vous promets toute l'attention et toute l'indulgence que vous pourrez souhaiter ; mais, si j'en crois les apparences, votre conscience n'est pas nette. Vous ne citerez pas à mon tribunal mademoiselle Delorme, et vous n'exhiberez point certain bracelet dont l'origine parait enveloppée de nuages. Votre père m'a tenu des propos de coquin, et mieux vaudrait vous taire que d'ajouter l'effrontei ic à des péchés d'alcôve pour lesquels, après tout, on uv vous pendra point.
— Il ne s'agit pas de galanterie , reprit Claudine avec énergie , mais d'un crime que les lois condauïnent. Écoutez-moi de grâce, et je confondrai le traître
qui me ravit l'honneur par un mensonge, après avoir voulu me l'ôter par des violences contre ma personne. Votre Altesse, d'ailleurs, se trompe en disant que je ne citerai point mademoiselle Delorme. J'appellerai , au contraire, son témoignage, et quant au bracelet qu'elle m'a donné, j'en ferai connaître l'origine.
— Oh ! voilà qui est grave, dit le prince. Monsieur de Bue, préparez votre défense , car nous vous ferons votre procès en règle. Aujourd'hui nous allons à la guerre, et j'ai besoin de tout mon monde. A demain donc, Claudine, et compte sur moi, mon enfant. — Messieurs, au Mazarin !
Le prince sauta sur son cheval , et toute la baude des petits-maîtres partit à franc étrier. Les dernières paroles du héros de Rocroy et son air bienveillant rendirent quelque espérance à la pauvre Bavolette. Celui-là du moins, parmi tant de gens sans foi et sans scrupule, ne manquait point à la grandeur de son caractère, et ne faisait pas bon marché de l'honneur (Yiuui lille. Pour employer à la confusion de son ennemi h; délai d'un jour (ju'clle devait supporter, Claudine voulut s'assurer le témoignage favorable de niadrmoispllc Delorme. Kilo prit donc le rheniin de
Paris et marcha résolument, soutenue par l'exaltation de son esprit. Une pluie fine et glacée tombait; la route était mauvaise, et la distance fort grande. Notre héroïne, accablée de fatigue, se perdit vingt fois dans les rues du Marais avant de trouver l'hôtel rpi'elle cherchait. Marion Delorme, qui était en belle humeur, se mit à rire en la voyant.
— Comme te voilà faite, ma fille ! lui dit-elle. Il n'y a que la vertu pour aller ainsi mouillée, transie et couverte de bouc. Quel nouveau malheur me viens- tu confier? Te veut-on faire passer encore pour une voleuse?
Claudine raconta en peu de mots son aventure, le piège que lui avait tendu M. de Bue, son enlèvement, son séjour dans une maison malhonnête, l'ambassade déplorable de son père et la promesse du prince de lui rendre justice. Afin de ne point blesser la personne qui l'écoutait, elle eut soin d'exprimer avec modération son horreur pour les soupçons qui pesaient sur elle , et implora en termes simples et mesurés le témoignage d'une amie qui savait la pureté de sa conduite. Marion, qui eût bravé avec un front d'airain les regards d'uno reine, baissa les yeux de-
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vant cette Bavolette que la défense de sa réputation menait si loin, à travers tant de fatigues et d'obstacles.
— Hélas î dit-elle en soupirant, il n'est donc pas en mon pouvoir de faire un peu de bien? J'avais pourtant usé de précaution. J'avais renoncé au plaisir si doux de contempler mon ouvrage et d'entendre l'expression de la reconnaissance. Il se trouve au bout de tout cela que mes présents sont funestes, et qu'en voulant secourir cette pauvre fdle je l'ai poussée dans un abîme.
Mademoiselle Delorme passa la main sur son froni comme pour en écarter des pensées pénibles :
— Rassure-toi, ma fille, reprit-elle d'un ton plus animé; je ne sontïrirai point que mes bienfaits te portent n)alh(!ur. Je ne veux pas môme souffrir que tu te prives d'un seul de mes présents. 11 ne sera pas au pouvoir de quelques écervclés de me fermer les mains quand je les uumv, ni de te remettre le bavolet sur la léle, s'il me couNicnl d'y poser d<vs Heurs ou des perles. Nous leur iiioiilriM'ons (|u'uiie l»i"ave Hlle peut avoir à In fois bonne icnoiiiméi^ et ceinture dorée. Com- III. 'lie.' (loue |»;ir ôlrr ces jupes mouillées. Je le vim's
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parer comme une princesse. Nous passerons celte journée ensemble. Demain, je te mènerai dans mon carrosse, ton bracelet au bras, par-devant le tribunal imposant de S:iint-Maur. Juges et accusateurs, je les veux tous voir à tes genoux.
Un cœur de dix-huit ans s'ouvre aisément à l'espoir et à la conliance. Claudine, rassurée par ces discours, se laissa parer des atours que Marion lui voulut donner. Elle quitta son bavolet et se transform;i encore en personne de qualité. Sa toilette était achevée lorsqu'on entendit dans la rue un tumulte extraordinaire. Des cavaliers couraient au galop portant leurs chapeaux au bout de leurs épées en signe d'allégresse. Mademoiselle Delorme se mit à son balcon, et comme les gens qui se réjouissaient ainsi étaient des officiers du cardinal, elle pensa que la nouvelle fronde avait mal débuU\ Parmi les passants, Marion reconnut un gentilhomme mazarin et lui demanda les nouvelles.
— C'est, lui répondit-un, que les princes de Coudé,
de Conli et de Longueville sont arrélés. M. de Mios-
sens les a conduits à Vincennes. Leurs amis les at-
lei\daient à la porte Snint-Anloine pour les délivrer ;
mais on les a fait sortir par la porte Richelieu, et à cette heure ils sont au donjon.
Peu d'instants après, une bande de cavaliers du parti des princes traversa la rue en grand désordre , poursuivie par un détachement de mousquetaires qui la serrait de près. Deux ou trois coups d'arquebuse résonnèrent au loin, et puis le bruit s'éteignit.
— Ma pauvre enfant, dit mademoiselle Delorme, voilà ton procès ajourné.
— Il est perdu, répondit Claudine en pleurant. Tandis que Marion tachait de consoler la Bavolette,
on entendit des voix d'hommes dans l'escalier : c'était la compagni(? ordinaire qui fréquentait chez les personnes galantes. Mademoiselle Deloi'me proposait à Claudine de la présenter à ce beau monde ; mais la jeune fille ne le voiilnl point et se cacha dan:> un boudoir d'où elle pouvait suivie la conversation. I.a plupart de ces gentilshommes étaient ilc petits cerveaux qui se ruinaient dans la dissipation. Une sorte d'émulation existail ciilic (mi\, (|ui leiii' faisait dire cent .sottises. Non contenls de i)arler phébus, ils grasseyaient horribleiiieiit et prononçaient (juantilé de mots d'une l'anui parlicnliôre. qu'on app(;lail le der-
nier goût. Au lieu de dire /ai m, par exemple, ils disaient fai éfiu. Ils ne prononçaient point bonheur, malheur, mais bonhur, malhur, et juraient sur leur honnur '.
Du fond de sa cachette, Claudine ne fit pas d'abord grande attention aux façons de ces étourdis. Cependant sa curiosité s'éveilla un peu. Elle s'aperçut avec étonnement que mademoiselle Delorme parlait tout à coup leur phébus et laissait son naturel, qui était le plus charmant du monde, pour plaire à ces jeunes fous, en imitant leurs grimaces à la mode. On supplia la maîtresse du logis de chanter. On admira fort les attitudes gracieuses qu'elle avait en accordant son luth ; on n'écouta presque point sa chanson, mais on applaudit avec transport lorsqu'elle eut fini. On la consultait sur la comédie en vogue, sur le génie de l'auteur, sur le mérilc des comédiens, et ses avis étaient accueillis comme les décrets d'une souveraine.
Claudine se prit à réfiéchir en observant cette scène,
1 Cotte afToctation de langage des petits-maîtres de 1 G50 rappelle celle des incroynbks. Leur nianià'e de prononcer certains mots est resiée en usage chez les paysans.
dont les plus petites nuances la frappaient k cause i\e leur nouveauté.
— Il n'est point difficile, se disait-elle, de se faire adorer de ces jeunes gens, et si je fusse née parmi ce monde-là, je n'aurais pas grand'peine à y briller.
Ce fut bien autre chose quand l'un de ces petits messieurs s'avisa de vouloir montrer de l'érudition et de parler d'histoire avec Marion. Claudine reconnut qu'ils faisaient tous deux quantité de bévues et d'anachronismes, dont le curé de Sainl-Mandé se serait fort diverti, s'il eût été présent. La Bavolette ne revenait point de sa surprise.
— Est-il possible, pensait-elle, que des gentilshommes ne sachent point ce (pie mon curé m'a enseigné ?
!);ins h' boudoir de rnademoisolle Delorme, les murs étaient ornés de glaces de Venise; Claudine, assise sur un sofa, voyait, son image répétée plusieurs fois i)ar tous ces miroirs. Elle éprouvait un plaisir iniMii à contempler sa magnitiipie toilette, ses dentelles, >(>n riilK' bnicelet et l'ensendile ehaniiant (jue pré- MMitail sa |)ersonne ainsi accommodée. 11 lui semblait admirer une éti'.uigére, tant la transformation étail
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complète ; mais bientôt, en songeant que cette image si séduisante était la sienne, un éclair soudain lui pénétra dans l'esprit :
— Je suis belle aussi ! s'écria-t-elle avec joie. Il ne tiendrait qu'à moi de plaire, de régner de par ces yeux bleus, cette bouche de rose, cette taille de nymphe et cette jeunesse en fleur. Qui m'empôche de grasseyer comme une fauvette, d'apprendre, en écoutant les autres, à mal prononcer quelques mots, de faire comme si je jouais du luth pour choisir des poses gracieuses en accordant cet instrument, de chanter une chanson afin qu'on me trouve une voix délicieuse ? Ne saurais-je pas aussi regarder les gens en dessous d'un air hypocrite pour feindre la tendresse el donner à entendre au premier venu que je le dislingue entre mille? Tout cela est-il donc impossible à une fille de ma condition? Mais je n'aurais pas même besoin de m'abaisser à ces manèges. Il suffit de vouloir plaire pour y réussir. On no croit point à la vertu d'une bayoletle. Eh bien! faisons-nous grande dame, el celui dont je repoussenii l'amour se liendra pour bien repoussé, celui que j'accablerai de mépris se tiendra pour bien accablé, bien méprisé. J(^ donnerai
à celui-ci. un brevet de galant homme, à celui-là un certificat de sottise ; et si quelqu'un s'avise de se vanter de mes bonnes grâces, un mot suffirait à le couvrir de ridicule. Je n'aurai plus besoin des arrêts de M. le prince. Ce n'est point assez d'échapper à la calomnie ; je prétends me venger des calomniateurs. Me disculper, me défendre, quand je suis innocente et outragée ! Fi donc ! c'est à moi de juger, de condamner les coupables, de les forcer à demander grâce et de les punir, s'il me plaît d'être sans pitié.
De tous temps il y eut trois moyens d'être femme à la mode : la beauté, la fortune et l'esprit. Mademoiselle Delorme en employait un quatrième dont notre héroïne ne voulait point se servir. Claudine, privée de fortune, n'avait, à proprement parler, que la beauté; mais, pour y ajouter l'esprit, il ne lui manquait qu'un peu de culture. Avec l'argent que lui avait donné Marion, elle prit un logement mo-
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(leste, mais commode, dans la rue Saint-Côme S cl s'y enferma durant quatre mois pour y refaire son éducation. Un maître à danser lui enseigna plus de manières qu'elle n'en voulait avoir, en conservant le naturel, qu'elle estimait avant toutes choses. Un joueur de luth lui apprit en un jour à tourner avec grâce les chevilles de cet instrument ; mais elle ne s'en tint pas là, et elle sut bientôt assez de musique pour accompagner sa voix. Quant au maître de langue et de bel esprit, elle lui donna la plus grosse part de son temps, et proiita de ses leçons avec une ardeur incroyable.
Une fois assurée de pouvoir se montrer avec avantage, Claudine sortit de sa retraite et se l'endit un matin chez mademoiselle Delorme, suivie d'une prude-femme, selon la coutume des jeunes lilles de la bourgeoisie. Elle n'eut pas fait cent pas dans la nie qu'elle put lire dans les yeux des passants l'elTet de sa bonne mine et de sa beauté. Queliiues jeunes gens, la voyant en équipage de demoiselle, la saluèrent pour feindre de la connaître. Son maître à danser lui avait
* Aujourd'hui rue de la Iluri)L'.
appi'is rinclination de lête par laquelle on répondait à ces hommages avec la modeslic et la civilité de rigueur. Claudine connut le fruit qu'elle avait tiré de ces leçons au respect qu'inspiraient la simplicité de sa parure et sa démarche déconte, relevée par la contenance austère de sa prude-femme.
Elle arriva ainsi devant le petit hôtel de mademoiselle Delorme. Un appareil funéraire en couvrait la farade; des tentures noires pondaient le long des murs. Les passants entraient comme en un lieu public et sortaient avec des airs consternés. Toutes les portes étaient ouvertes. Claudine pénétra jusque dans la chambre à coucher, illuminée par des cierges. Sur un lit de parade, elle aperçut le corps de Marion couvert d'habits magnifiques. La mort n'avait point altéré son beau visage. Elle semblait doiniir. Quelques personnes priaient autour du lit, mais Claudine ne remarqua parmi elles aucun des adorateurs frivoles de la femme à la mode. Un sanglot déchirant lui lit tourner la tête vers un homme prosterné à côté d'elle, et qui portait le petit collet. La douleur de cet homme paraissait si profonde que Claudine en eut les larmes aux yeux. Dans ce moment, l'abbé se releva,
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et, voyant l'émotion de sa voisine, il lui dit en lui prenant la main :
— Si vous l'avez connue, vous l'avez aimée, mademoiselle, et vous partagez mes regrets.
— C'était ma seule amie, répondit Claudine.
— Ah I mademoiselle, reprit l'homme au petit collet, que n'ai-je pu donner dix ans de ma vie pour prolonger la sienne l Elle ne m'aimait point. Elle m'a mis cent fois au désespoir par ses mépris et son indifférence. Jamais le dévouement le plus tendre n'a pu trouver grâce pour ma laideur dans cet esprit léger; mais que ne suis-je encore en butte à ses railleries ! Qui me rendra ses dédains, ses cruautés avec sa présence? J'aurais fini par toucher quelque jour ce cœur ouvert à tant d'autres et fermé pour moi ; et quand elle n'eût jamais dû s'attendrir en ma faveur, je trouverais plus doux de mourir à ses genoux que de vivre sans elle, comme je vais le faire.
Celui (jui regrettait ainsi mademoiselle Delorrae était un garçon de trente-six ans, petit, mal fait, avec (le gros sourcils loi l mobiles qui lui donnaient un masque de comédie. Cependant la passion prétait à Miii Msai^e (juehjue chose de louchant qui n'était pas
sans agrément. Il demanda humblement à Claudine la permission d'aller la voir pour l'entretenir de la défunte, et chercher des consolations près d'une personne qui pai't;igcait son chagrin. A cet effet, il déclina ses noms et qualités.
— Je suis, dit-il avec vivacité, Claude Quillet, abbé, médecin, poëte, secrétaire de M. le maréchal d'Eslrées, admirateur exalté de tout ce qui est beau, et par conséquent votre serviteur, mademoiselle.
Claudine dit à M. Quillet son nom et sa demeure, lui fit une révérence, et se retira suivie de sa prudefemme. Dès le lendemain, l'abbé accourut à Saint- Côme. 11 revenait du convoi de mademoiselle Delorme, dont il raconta les détails avec tant de larmes, que son rabat en était baigné ^ L'intérêt que lui témoignait Claudine, en partageant sa douleur, bien qu'avec moins d'emportement, fut un grand soulagement à ses peines. A force de vanter les mérites de la défunte, il épuisa son sujet et se vit naturellement amené à en traiter un autre. Il parla de ses démêlés avec le car-
1 Marion Delorme fut enterrée le l" juillet 1650, selou les gaxetles du temps.
IH LA BAVOLEriE
diiial de Riclielieu, qui l'avait voulu lueltre en jugement pour avoir appelé jonglerie la possession des nonnes de Loudun. Il raconta sa fuite, ses voyages en Italie, son séjour à Rome, les services qu'il y avait rendus à l'ambassadeur de France, et son retour dans sa patrie après la mort du cardinal. Les poètes discourent volontiers de leurs ouvrages. Sous le prétexte de consulter mademoiselle Simon, Quillet rentretint longuement d'un poëme qu'il voulait entreprendre en latin, et dont il exposa la matière, le plan et divers épisodes. Toutes ces choses avaient pour Claudine l'attrait de la nouveauté ; elle y prenait plaisir, et prouvait à l'auteur par ses réponses qu'elle le comprenait à merveille. Elle lui donna même quelques avis dont il reconnut le bon sens et qu'il se promit de suivre dans son travail '. La complaisance de l'oreille est pour moitié dans l'esprit d'une femme. Personne n'avait encore si bien écouté Quillet. Aussi, lorsqu'il eut longuement parlé, il se récria sur l'intelligence et les vues profondes de mademoiselle Simon. L'admiration le prit à la gorge, et il en eut une crise si sou-
' Le pociiic l.iliii (le Claude QuilU'l, CalUjiœdii, pnruluii IGjS.
(laine, qu'il posa le genou en terre devant Claudine en lui disant avec feu :
— Souffrez que je vous le déclare, 6 mademoiselle ! j'aurais porté ma tête sur l'échafaud pour Marion ; je me ferais saigner aux quatre membres pour vous. Je retrouve en vous une Marion plus jeune, plus pitoyable peut-être, et assurément aussi digne de ma passion.
— Relevez-vous, monsieur l'abbé, répondit Claudine. Vous êtes un peu prompt à vous enflammer. Il faut prendre garde à cela. Je n'ai pas autant de ressemblance avec la pauvre Marion que votre imagination le veut bien supposer. Je vis d'autre manière qu'elle...
— Il est vrai, interrompit Quillet. J'aimais sa folie, j'adorerai votre sagesse. Rien ne pourrait m'en cmpêcber. Agréez seulement mes respects, car je ne suis pas si téméraire que de prétendre davantage. Daignez m'admetlre souvent comme aujourd'bui aux délices de votre conversation, et je m'estimerai le plus favorisé des mortels.
— Mon bon monsieur Quillet, répondit Claudine, revenez me voir aussi souvent (|u'il vous plaira. Il
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n'est point nécessaire de vous jeter à mes pieds pour obtenir cette permission.
L'abbé se releva, et comme s'il eût été seul, il se mit à parcourir la chambre en se disant à lui-môme avec des élans de joie :
— Quillet, mon ami, tu es un heureux homme. Tu allais infailliblement mourir de chagrin, et voilà que le ciel a placé sur ton chemin la seule personne qui te pût consoler, un astre pour la beauté, un ange pour la douceur, une enchanteresse pour les grâces. Remercie Dieu de cette rencontre, Quillet. Ne sois point ingrat.
Quand il eut achevé son monologue, l'abbé pril congé de Claudine et courut parler d'elle à tous ses amis. Il en entretint particulièrement M. d'Estrées avec des hyperboles incroyables. Le maréchal avait l'esprit court, mais il recherchait volontiers les gens qui l'avaient plus long que lui. Il voulut voir cette beauté dont M. Quillet vantait si haut les grâces. Un personnage de son âge et de sa qualité n'était point de ceux qui trouvaient les portes fermées. Claudine le reçut avec les honneurs qu'il nu'M-itail. Elle écouta les radotages du maréchal, ses rodomontades militaires,
ses anecdotes souvent insipides touchant son ambassade à Rome, avec autant de complaisance que les récils de M. Quillet, et comme elle parla peu, le vieillard fut enchanté d'elle. M. d'Eslrées, frère de la belle Gabrielle, était d'amoureuses manières. Il se croyait tout permis avec les femmes, en sorte que, dès la seconde visite à mademoiselle Simon, il commença sans préambule par lui déclarer sa flamme. Au premier mot, il se vit couper la parole.
— Monsieur le maréchal, lui dit Claudine, vous êtes un brave mihtaire, et je vous répondrai avec la franchise des gens de votre profession. .Je suis trop loyale et je vous veux trop de bien pour vous laisser perdre votre temps. Sachez donc que je suis déterminée à vivre honnélement et à n'écouter personne plus favorablement que vous. Si vous daignez accepter mon amitié, vous pourrez vous convaincre de la vérité de mes paroles et de la fermeté de mes résolutions en observant ma conduite à venir. N'allez pas plus loin, je vous prie, dans votre déclaration, et causons, s'il vous plaît, d'autre chose.
— Par ma foi ! dit le vieux maréchal, voilà une explication comme je les aime. Je crois à votre sincé-
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rite aussi bien qu'à votre vertu. Touchez là, mademoiselle; soyons amis, et je me divertirai à voir de plus jeunes que moi se brûler à la chandelle.
Depuis ce moment, M. d'Estrées ne s'avisa plus de prendre des libertés avec Claudine, et lui témoigna plus d'estime qu'à personne au monde. Quillet allait partout célébrant les charmes de son amie. En sa qualité de poëte, il voyait les auteurs à la mode, l'abbé Ccnrart, CoUetet et l'illustre Chapelain, dont la gloire atteignait à son apogée, car la Pucclle n'avait point encore paru. Ces divers personnages, toujours en quête d'applaudissements, souhaitèrent les suffrages de mademoiselle Simon avec d'autant plus d'appétit, que la jeunesse et la beauté n'étaient point l'apanage de leurs admirateurs ordinaires. Ils arrivèrent tous à la fois dans le nouveau temple ouvert au bol espiit. De son côté, le maréchal d'Estrées amenait avec lui des gens de cour et des militaires. En peu de jours, le petit salon de Claudine devint un pays de conversation aussi peuplé (pie VhMv] \\i\mbouillel, mais plus diversement. On y voyait de tout : des habits brodés, des baudriers, des ordres royaux, (\v^ raliats et des perruques dont le mauvais état té-
LA IJAVOLETTt: 117
moignait la science et la célébrité. Arthénicc et ses amis en conçurent de l'inquiétude. La petite académie de la vicomtesse d'Auchy n'en dormit point do trois ou quatre nuits. Mademoiselle Scudéry, chez qui l'on se réunissait chaque samedi, fit preuve d'habilelé en ne montrant point de jalousie. La bonne demoiselle demanda son antique carrosse, et se rendit tout droit à la rue Saint-Côme pour embrasser sa rivale. Sa visite était annoncée. Claudine vint recevoir l'illustre Sapho (c'était le nom poétique qu'on donnait à la sœur du grand Scudéry) jusque sur les degrés de sa maison. Elle lui accorda la droite, la porte, le tapis de pied, le fauteuil de cérémonie, comme à une duchesse, en sorte que Sapho no se sentit pas d'aise de tant d'honneurs. Boileau, qui était au collège en ce temps-là, n'avait point encore dit de mademoiselle Scudéry qu'elle tenoit boutique de verbiage. Elle jouissait d'un immense renom, et d'ailleurs Claudine n'était pas d'humeur à maichander avec les réputations établies. Sapho débuta par lui donner un baiser de comédie avec de grandes démonstrations d'amitié.
— Ma toute belle, dit-elle en s'asseyant, je nie vion?; lamonlt^r ^\oc vous dnns le t(*^to-n-t(^lo du mal-
lieur d'avoir de l'esprit. Je sais que vous êtes une des lumières de ce siècle, que vous avez un génie vaste et capable de tout; partant, vous êtes, ainsi que moi, l'une des personnes les plus à plaindre du monde. Que de soins ne faut-il point pour obliger les gens à converser d'autre chose que de frivolités ! J'y passe ma vie, et je m'y consume. Dieu soit loué ! vous m'aiderez à cette besogne dont Hercule ne fût point venu à bout. De quoi parle-t-on chez vous? Contez-moi vos subterfuges et les efforts de votre autorité ; je vous dirai à mon tour comment je gouverne mon peuple chaque samedi.
— Mon Dieu ! mademoiselle, répondit Claudine, je n'ai point de peuple. On se gouverne à son gré chez moi. Le hasard décide du tour de la conversation, el comme je ne suis ni une lumière de ce siècle, ni un génie vaste, j'échappe aux tourments et aux fatigues qui accablent une femme de votre savoir et de votre mérite.
Mademoiselle Scudéry avait l'Ame noble et incapable d'envie. Elle sourit avec bonté à l'inexpérience de Claudine, et lui donna force conseils. Cependant, .sous le prétexte d'une conférence entre généraux
d'armée, elle voulait par curiosité procéder à une sorte d'examen. Mademoiselle Simon ne l'esquiva point; Sapho tourna la conversation sur les matières abstraites, sur la philosophie, la politique et les lettres. Ses étalages d'érudition , ses longues phrases et ses expressions académiques formaient un contraste plaisant avec la simplicité, le naturel et le langage tout impromptu de son interlocuteur. Ce naturel était rare alors dans le pays du bel esprit , et mademoiselle Scudéry n'en sentait point l'avantage; mais, en demeurant persuadée de sa supériorité, comme son âge et sa gloire l'y autorisaient, elle apprécia les connaissances, la mémoire, la facilité à tout saisir de mademoiselle Simon.
— Ce n'est point, lui dit-elle en prenant congé, ce n'est point une rivale que je vois en vous, ma toute belle; c'est un compagnon d'armes. Nous siégeons toutes deux sur la colline du Parnasse. Ainsi que des officiers vigilants, nous écarterons les mauvais soldats et disU'ibuerons à la véritable valeur nos sourires et nos applaudissements.
— h) n'ai point la prétention d'occuper un grade dans celte illustre armée, répondit Claudine. Vous y
avez le bâton de maréchal, mademoiselle, et la distribution des récompenses vous appartient. Pour moi, je me contenterai de m'asseoir sur l'herbe de la colline et d'encourager tous les combattants qui monteront à l'assaut, qu'ils soient valeureux ou faibles, bons soldats ou maraudeurs.
Ce n'était pas une petite épreuve qu'un entretien avec Sapho. Claudine n'en soupçonnait point le danger, et n'en eut que plus de succès. Mademoiselle Scudéry, de retour chez elle, employa son exagération et ses plus beaux effets d'éloquence à louer la modestie et les qualités de mademoiselle Simon. Elle raconta les détails de sa visite à Saint-Côme avec plus de frais qu'un voyage aux Grandes-Indes. A l'instant même, la réputation de Claudine grandit de vingt coudées. M. de Scudéry en personne voulut connailro cette nouvelle merveille, et lui répéter la description qu'il aimait à faire de son gouvernement de Notre- Dame de la Garde. Il ennuya fort mademoiselle Simon; mais il ajouta par sa présence un lustre incomparable aux réunions de la rue Saint-Côme.
On devine aisément que, parmi tant de gens empressés, Claudine (Mit ;« supporter bien des déclara-
lions d'amour. Tous les plus jeunes, les plus riches, les plus galants ou les plus célèbres s'émancipaient à peindre les feux dont ils brûlaient. C'était comme une procession de pèlerins à l'entour d'une madone inexorable. Lorsque M. d'Eslrées voyait quelque joli garçon se pencher d'un certain air sur le bras de son fauteuil et souffler un mot tendre à travers les moustaches blondes de Claudine ', il s'approchait d'elle et lui demandait si ce dernier galant était plus heureux que les autres.
— Pas davantage, répondait mademoiselle Simon.
— Mais, reprenait le maréchal, à quel prétendant votre cœur réserve-t-il donc la couronne ? Serait-ce \\\\ pauvre roi Charles II, que nous voyons errer loin de son trône ?
— Mon cœur, répondait Claudine, est plus indépendant que l'Angleterre et la Hollande elle-même; il ne veut ni lord Prolecteur, ni grand Pensionnaire. Tout souverain demande des impôts, et je n'ai point dessein d'en payer.
* On appelait moustaches les loneues boucles frisées dos femmes.
— Prenez garde de tomber dans l'anarchie, comme mademoiselle Delorme ou Ninon de Lenclos.
— Ne craignez rien, j'ai un gouvernement à mon usage ; vous le connaîtrez quelque jour.
M. d'Estrées se frotlait les mains et regardait les jeunes gens d'un air do pilié, en répétant :
— La plaisante fille que celte petite Simon !
Le maréchal eut ainsi le passe-temps de voir repousser une kyrielle de soupirants de toutes conditions. Parmi les plus notables, on peut citer les suivants : M. Luillier, vieux maître des comptes, perdu de débauche, mais riche, qui parut fort surpris de son échec, et se fit mettre à la porte pour avoir poussé l'aventure jusqu'à des offres d'argent; son fils Chapelle, alors âgé de vingt-cinq ans, et l'un des plus agréables esprits de ce temps-là ; M. Lecamus, fils du conseiller d'Etat, jeune homme bien fait et capable de plaire; Saint-Hierry, espèce d'homme à bonnes fortunes, qui ne se vantait point de toutes ses mésaventures : voilà pour la robe. Dans l'épée, il y eut un nombre plus considérable d'amoureux éconduils : le i)lus rcman|uable de ceux-ci était Uuvigny, l'ancien amant de mademoiselle de Hohan, et dont la
disgrâce étonna si fort les habitués de la rue Saint- Côme, que la vertu de Claudine en fut réputée imprenable comme la citadelle de Lérida. On verra tout à l'heure quel était le dessein secret de notre héroïne, quelle idée fixe la soutenait inébranlable au milinu de ces écueils, et par où ses rigueurs devaient finii-.
Les femmes pouvaient alors recevoir de la compagnie à peu de frais, car elles ne donnaient point à manger. Quelques rafraîchissements suffisaient. L;i plus grosse dépense était en chandelles, encore ne lenait-on pas à un grand luxe de lumières, cl pour\ii qu'on trouvât les plaisirs de l'esprit, on ne regardail j)oint au reste. Si pourtant le lecteur se demandai! comment Claudine pouvait suhvenir à l'état de mai-
son qu'exige un salon toujours ouvert, il faudrait lui rappeler que l'orfèvre du pont aux Changeurs avait promis de racheter à bon compte le magnifique bracelet du feu président de Chevry. Lorsqu'elle eut atteint le bout de son argent, Claudine porta en cachette ce bracelet à maître Labrosse, qui lui en donna une grosse somme. Les gens du monde ne s'inquiètent point des affaires d'une maîtresse de maison, pourvu qu'elle leur fasse bon visage. Ceux qui fréquentaient l'académie de Saint-Côme, com„me on disait moitié sérieusement, moitié par plaisanterie, ne songeaient pas à s'enquérir si le directeur de cette académie avait du comptant, des rentes ou des dettes. Ils ne se doutaient point de l'économie qu'entretenait avec soin mademoiselle Simon dans son logis poni' allonger la courroie et gagner du temps. Sous les dehors de l'aisance, elle déguisait souvent les expédients d'une personne nécessiteuse, sans qu'on eût le moindre soupçon.
Tout Cela durait depuis six mois, et les ressources de Claudine tiraient à leur fin, lorsqu'un événement politique, qu'elle attendait avec impatience, vint changer la faro des choses. Le 13 féviier KUil, les princes
quittèrent le donjon de Vincennes. Leur accommodement a^ec la cour se fit aux dépens du cardinal Mazarin, qui sortit du royaume le 4 mars suivant. M. le prince reparut aussi fier qu'auparavant, et le prit si haut avec la reine, qu'il ressemblait plus à un vainqueur dictant ses conditions qu'à un prisonnier obtenant sa grâce. Entre sa sortie de Vincennes et son départ pour la Guienne , il passa un certain temps à Paris, où il tint avec ses petits-maîtres une conduite et un langage à mériter cent fois une nouvelle punition, s'il n'eût été le plus fort. Dans ce moment, la cabale des princes, introuvable d( puis un an, se montra partout et se répandit dans les salons et les lieux publics.
'Au rebours des autres dames qui tenaient académie, mademoiselle Simon n'avait point d'officieux chargés de courir après les gens de répulation. EHe ne refusait l'entrée à personne, mais elle n'envoyait pas davantage ses amis faire des recrues. Cette fois, elle risqua une infraction à sa règle de conduite , en témoignant une grande curiosité de connaître ces [ietils-mallres dont on parlait tant. Aussitôt les courtisans (le la rue Saint-Côme s'évertuèrent à rocher-
cher les heureux mortels que leur souveraine désirait voir. Ce fut à qui en amènerait le plus. En moins d'une semaine, il vint trente gentilshommes de la cabale, les uns obscurs, les autres fameux. M. de Bue, sans soupçonner que la demoiselle pût être sa Bavolette de Saint-Mandé, arriva un soir, introduit par l'abbé Quillet, à qui Claudine avait donné le mot. De Bue demeura ébahi en face de la maîtresse de maison, et la regarda d'un air si troublé, que le maréchal d'Estrées le crut blessé au cœur d'un trait empoisonné.
— Nous sommes, dit Claudine avec un dégagement parfait, de fort anciens amis, M. de Bue et moi. Il y a bien sept ans que nous nous connaissons. Je n'étais en ce temps-là qu'une pauvre petite fille; mais, le lendemain du jour où j'eus l'honneur de rencontrer M. de Bue, je fis aussi connaissance avec des personnes qui passent pour être de bonne qualité, comme M. de Boutteville, son aimable sœur et son excellente mère.
— Quoi ! s'écria le maréchal d'Estrées , vous aviez des amis de celte volée, et vous n'en disiez rien ! Allez, vous êtes une fille oripjinalc , et de la plus piquante
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espèce. Non, en vérité, on ne vit jamais de femme comme vous, adorable Claudine !
L'engouement du vieux maréchal et le chorus dont les assistants l'assaisonnèrent firent comprendre à M. de Bue que le terrain n'était pas bon pour la guerre, c'est pourquoi il se confondit en respects et en civilités pour la souveraine de ce pays. Le lendemain , il revint chez mademoiselle Simon , el tandis qu'il balbutiait un compliment, le maréchal d'Kstrées parut, conduisant par la main M. de Boulteville.
— Je vous avais promis, monsieur le duc, dit Claudine, que nous nous reverrions un jour en meilleure compagnie que celle d'un barbier des halles.
— En effet, répondit M. de Boullevillc, la compagnie est fort différente, mademoiselle, et ressemble si peu à l'autre, que je voudrais savoir le mot de celle double énigme.
— C'est une étrange histoire, reprit Claudine, .le vous la racont(M-ai un jour que je serai de loisir.
M. de Bue rougissait et palissait tour à tour à l'asport d(; l'orage (ju'un mot d(^ plus lui pouvait iain» crever Hir la lèle. M,i(lemitiselle Sinioii cul pillé de
LA 15A VOLETTE l-iO
son air défait et malheureux. Elle s'approcha de lui en souriant, et lui dit tout bas :
— Vous êtes puni, n'est-ce pas? Revenez me voir en signe de votre repentir, et n'oubliez point que je suis élève de votre maître le grand Condô.
— Ah ! répondit de Bue, vous me faites sentir combien je suis loin de ce prince , qui est aussi mon modèle.
Le jour suivant, (Juillet, qui avait reçu des instructions secrètes, amena un capitaine des mousquetaires, qui faillit tomber à la renverse en saluant mademoiselle Simon.
— Monsieur Thomas des Riviez, dit Claudine, soyez le bienvenu. Vous aimez la compagnie des personnes de qualité. J'ai pensé, en effet, qu'il serait bon à un jeune homme de se faire des amis au-dessus de lui. Je vous recommanderai à M. le maréchal d'Estrées.
Thomas eût voulu se cacher au centre de la terre. Il regardait par quelle issue il pourrait s'enfuir; mais mademoiselle Simon le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Monsieur, lui dit-elle, ne me jugez point d'après vous-même; je mérite qu'on ait de moi une meilleure
opinion. Je vous ai beaucoup aimé. Les erreurs d'une fille de la campagne trouveront grâce à vos yeux. Ne songeons plus à nos fautes passées. Je ne plaisante point en vous promettant la protection de M. d'Estrées. Votre fortune m'occupe, et j'ai à cœur de vous laisser un heureux souvenir. Quittez donc cet air de désespoir, et attendez sans elTroi la vengeance de votre amie d'enfance.
En sortant de la rue Saint-Gôme, le duc de Boutteville se rendit chez sa sœur, qui avait épousé M. de Châtillon. Le grand Condé s'y trouvait. Quand son cousin vint à dire en quel état il avait vu la Bavolette de Saint-Mandé, M. le prince poussa un cri de surprise et de joie.
— La bonne histoire ! dit-il en riant. Claudine ayant maison! Claudine courtisée par la fleur de nos gentilshommes, encensée par les poètes et tenant académie! Par Dieu! j'en suis ravi. Elle doit être charmante et bien demoiselle dans ses airs et son maintien, car je l'ai toujours considérée foit au-dessus du bavolet. Savez-vous qug nos précieuses en doivent enrager? Pour mettre le comble à leur dépit, je veux aller ciiez ma protégée en grand équipage, et je
crierai par-dessus les toils que le salon d'Artliénice est un cabaret auprès du délicieux séjour de Saint- Côme.
Un saisissement profond parcourut les rangs des habitués à l'entrée du premier prince du sang dans la maison de mademoiselle Simon. L'émoi gagna jusqu'à M. d'Eslrées lui-même. Claudine marcha audevant du héros de Rocroy avec autant d'assurance que de gravité.
— Monseigneur, lui dit-elle, ce que vous voyez ici est votre ouvrage. C'est pour avoir contemplé de près le soleil de votre gloire et de voire génie, c'est pour avoir recueilli de votre bouche un mot d'encouragement, comme une rosée bienfaisante, que l'émulation a poussé dans mon pauvre cœur. Je vous dois (out, mon amour du bien, mon envie de plaire, mon goût pour les jouissances de l'esprit et l'estime des personnes qui m'entourent.
Le prince baisa la main de Claudine de la meilleure grâce du monde.
— J'admire dinc mon ouvrage avec un plaisir infini, mademoiselle, répondit-il ; mais vous atlribuez au soleil de ma gloire plus de fécondité qu'il n'en a.
L'amour du bien avait été semé dans votre cœur de la main de Dieu. J'ai rendu mes devoirs à des têtes couronnées, et j'ai baisé des mains royales, jamais pourtant avec plus de respect que celui dont je suis pénétré en ce moment. C'est devant la vertu, la constance dans le bon chemin, le courage et l'envie de bien faire que je m'incline. La beauté, car la vôtre est éblouissante, les grâces et l'esprit ne viennent qu'à la suite. Messieurs, j'étais le premier en date dans l'amitié de mademoiselle Simon. Ne soyez donc point jaloux de mes libertés. Après avoir été son protecteur, je me déclare avec vous son admirateur, l'un de ses courtisans, et membre de son académie.
— Celui-là aussi! murmura M. d'Estrées; celui-là aussi était de ses amis avant moi 1 Vous verrez qu'elle connaîtra le roi un de ces matins. Quant au respect de M. le prince pour notre amie, il n'a pas grand'peine à surpasser celui dont ce héros refuse obstinément le tribut à la reine.
Le prince passa deux giandes heures chez mademoiselle Simon. Il causa gaiement avec toute la compagnie, et ne demanda son carrosse qu'à minuit, en promettant de revenir souvent à Saint-Côme. M. de
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Bue et Thomas des Riviez avaient été sur des épines pendant cette soirée solennelle. Si Claudine eût voulu abuser de ses avantages, elle aurait pu se venger de leurs méchants procédés de façon à les accabler pour la vie et aies ruiner dans l'estime des honnêtes gens. La générosité du vainqueur lit succéder à la crainte une émotion plus douce dans leur ûrae. Tous deux se reprirent incontinent de passion pour la Bavolettc transformée. De Bue n'hésita point à exprimer son repentir d'abord, et ensuite ses tendres sentiments. La première partie de son discours fut écoutée avec bonté.
— J'y songerai, dit mademoiselle Simon, et je vous donnerai une réponse avant huit jours.
Cette parole peu sévère semblait permettre quelque espoir, en sorte que l'amour de M. de Bue en augmenta de moitié.
Thomas des Riviez vint, à son tour, solliciter son pardon, et comme il l'obtint sans difficulté, il risqua un mot de tendresse. Claudine en fut émue. L'agitation de sa gorgeretle allait trahir le feu qu'elle pensait éteint, et qui se réveillait dans son cœur. Un etTort l)rodigieux de sa volonté élou lia subitemenirincendic.
— J'y songerai, répondit-elle, et je vous donnerai réponse avant huit jours.
Le petit capitaine de mousquetaires proposait à son ancienne amie un mariage en bonne forme; il est donc à croire que ses offres étaient plus séiieusement pesées que celles de son rival. M. de Bue n'avait pas grandes chances de réussir; mais il n'en savait rien. Selon toute apparence, Claudine songea beaucoup à Thomas des Riviez durant ce délai d'une semaine. On s'aperçut, à la pâleur de son visage, qu'elle avait le sommeil troublé. L'abbé Quillet, qui l'aimait plus véritablement que les autres, en conçut de l'inquiétude, et pressa de questions celle qui faisait ou sa joie ou ses peines, selon l'humeur où elle était. Il paraît que l'abbé reçut la confidence qu'il souhailait. On le vil tenir conseil avec sa souveraine, changer de visage comme elle, pousser des soupirs, veiller jusqu'à l'aurore et parler en termes obscurs de ses craintes et de sa perplexité. La semaine était presque écoulée, lorsqu'un matin Quillet prit un carrosse de louage et courut d'un bout à l'autre de la ville pour inviler diverses personnes à souper chez mademoiselle Simon. M. le |)rince a>ant accepté le premier, et AI. de Boulteville
après lui, le reste n'eut garde de refuser. M. d'Estrées prôla ses valets, son cuisinier, sa vaisselle et tout le nécessaire. Un mouvement inusité anima la maison de Claudine, et, vers dix heures du soir, un fort beau souper se trouva servi dans la modeste académie de Saint-Côme.
Le suisse de M. le niari'chal, en grand uniforme devant la porte de mademoiselle Simon, répondait aux visiteurs ordinaires que la maîtresse du logis ne recevait point ce soir -là. Chaque personne ainfi repoussée jetait un regard d'étonnement sur les fenêtres plus éclairées (jue d'habitude et se retirait en baissant la télé. M. de Bue et Thomas des Riviez, guidés par un égal empressement» se rencontrèrent nez h ne/ en
LA BAVOLKTTK 137
présence du suisse, qui les pria de monter après leur avoir demandé leurs noms. Sans se douter qu'ils fussent rivaux, ils se toisèrent d'un air peu courtois le long des degrés ; miisen arrivant dans le salon, où ils trouvèrent M. Quillet chargé de les recevoir, tandis que mademoiselle achevait sa toilette, ils se mirent tous deux à regarder de travers ce personnage si familièrement installé. Bientôt après entra M. Chapelain, l'illustre poëte ; ensuite vint le vieux maréchal d'Eslrées, et puis M. de Boutteville; trois ou quatre seigneurs de la cabale des petits-maîtres, et que Claudine avait vus à Saint-Maur, arrivèrent, précédant M. le prince. Le secrétaire Gourville était du nombre. Le Grand Condé parut enfin. Quillet courut avertir mademoiselle Simon que ses convives étaient réunis; la porte du petit appartement s'ouvrit, et l'on vit entrer dans le salon une jeune paysanne en habits de fête portant les jupons courts, le bavolet de toile bise, la croix d'or au cou et les bras nus comme i)Our une danse de village.
— Monseigneur, dit Claudine en allant vers M. le prince, nous fêtons aujourd'hui le jour où j'eus l'hon-
noiu* (le vous connaître sur la grande route de Saint-
Mandé. J'ai repris, à celte occasion, mon humeur des dimanches et le sans-façon de la campagne. Vous souperez avec une Bavolette bien élevée.
— Vous êtes à croquer dans ce costume, répondit M. le prince. Je veux manger, boire et clianter comme un paysan.
On se récria sur la gentillesse de la Bavolette. M. d'Estrées s'extasiait; Quillet avait les larmes aux yeux ; de Bue et des Riviez ne disaient mot, mais leurs regards enflammés parlaient à défaut de leurs lèvres. Le maître d'iiôtel du maréchal annonça qu'on avait servi, et la compagnie se mit à table. M. le prince tint si bien parole, qu'il mangea de tout, ne laissa jamais son verre plein, eut une pointe de vin et fit assaut de folie avec qui voulut lui tenir tôle, ce dont Claudine s'acquitta le mieux du monde. Le repas dura une heure, pendant laquelle régna une liberté de bon ton qui ne se renconirail en aucune académie de bel esprit. M. Chapelain lui-même perdit un peu de sa roidrur; il hii échappa des phrases d'une briôvclé inattendue et des pensées qui n'eussent point trouvé leur place dans un pornie é|M(iii(% lanl «>lles ajiprorh.'ncnl de l;i pl:iisaiil<iie. Au dessert, loiil le monde
parlait à la fois. Sur un signe que lui fit mademoiselle Simon, Quillct se leva et demanda un moment de silence, en disant que la reine des Bavoletles avait un petit discours à prononcer. Chacun prêta roreille, et Claudine, s'adressant à ses convives d'une voix haute et ferme :
— Messieurs, dit-elle, nous avons bu tout à l'heure à la sortie de M. le prince du donjon de Vincennes; mais vous ne savez pas que l'emprisonnement de Son Altesse, le 18 janvier de l'année dernière, m'a fait plus de chagrin et m'a porté un coup plus funeste qu'à personne en France. Monseigneur lui-même a peut-être oublié que le lendemain de cette fatale journée, il devait juger un procès d'où dépendait la réputation de Claudine Simon.
— Non, interrompit M. le prince, je ne l'ai point oublié ; l'accusation est abandonnée. Il n'y a plus sujet à procès.
— Votre Altesse se trompe, reprit Claudine. Les rôles sont changés aujourd'hui; c'est moi qui suis l'accusateur, et nous trouverons peut-être l'accusé sans chercher bien loin.
— De Bue, s'écria le prince, voilà une pierre dans
ton jardin. Tu es sur la sellette. Vive Dieu I je te veux juger. Prenons que nous sommes ici en plein Châtelet : je serai le prévôt de Paris ; MM. de Boutteville et d'Estrées seront les conseillers. Quillet fera Thuissier audiencier, et M. Chapelain, la plume fichée dans sa perruque, représentera le greffier le plus imposant du monde. Mademoiselle Simon sera partie civile, avocat, procureur et tout ce qu'il lui plaira. Fiez-vous à moi, je vais débrouiller cette affaire avec le bon sens et la justice de maître Sancho Pança dans son gouvernement. La parole est à la parlie pl.iignante.
— La plaignante, dit Claudine, accuse ledit seigneur de Bue de l'avoir fait enlever le 12 janvier 1650, par trois estafiers, de son domicile sis au village do Saint-Mandé; de l'avoir arrachée par la violence cl soustraite à la surveillance de ses père et mère; de l'avoir transportée dans un carrosse au (luaiticr des halles à Paris, où il l'a enfermée chez un barbier étuviste dont la maison était répulée infâme, dans \c dessein dose livrer, sur la personne de ladite Claudine Simon, à des actes criminels, dont l'accomplissement n'a été (iï'joué que par dos rirconslances indépendan- Ics do sa volonté.
LA. BAVOLKTTE IVl
— Qu'as-lu à répondre à cela, de Bue? dit M. le prince.
— Ce n'est pas tout, reprit Claudine : ledit de Bue, n'ayant point réussi dans ses coupables projets, h cause de l'heureuse évasion de sa victime, a, par des propos faux et perfides, donné à entendre que ladite Claudine Simon se serait volontairement livrée à lui, après s'être vendue à d'autres. Ces propos ont été tenus à Saint-Maur chez Son Altesse M. le premier prince du sang, en présence des amis dudit prince, ce qui a dû faire un tort à la réputation de Claudine Simon, dont elle ne peut apprécier exactement toute l'étendue et la gravité.
— Qu'as-tu à répondre? dit le prince d'un ton plus sévère.
Do Bue, consterné, cacha son visage entre ses mains.
— Morbleu ! s'écria le héros de Rocroy, ceci passe la phiisanteric. Cette conduite est tout simplement indigne d'un gentilhomme. Je ne ris plus, messieurs. De Bue, tu n'es plus à moi ; je te chasse.
— Un moment! interrompit Claudine. Pour Ions dommages-intérêts, je ne voulais obtenir que l'avoii
complet et ingénu du crime. Le silence de l'accusé équivaut à cet aveu qui répare publiquement le tort fait à ma réputation. Je me déclare satisfaite. Je pardonne à mon ennemi, et je supplie monseigneur de laisser à mon oubli des injures son faible mérite en usant de clémence à l'égard du coupable. Sortons maintenant du Châtelet et constituez-vous, messieurs, en cour d'amour pour juger une autre affaire. Parmi les convives ici présents, j'ai plusieurs adorateurs qui se disent fort épris de ma personne très-indigne. Les uns m'ont offert leur nom et leur fortune avec leur main, et ces ouvertures honnêtes méritent ma reconnaissance ; les autres se sont expliqués moins clairement ot n'ont pas été au delà de la peinture plus ou moins vraie de leur flamme amoureuse. Je ne trahirai point leur secret ; mais je prierai, monseigneur et ses conseillers de me donner leur avis sur la conduite que je dois tenir.
— Il n'y a point à balancer, dit M. le prince. Choisissez un bon niaii dans la première catégorie. Ne consultez que votre cœur, ma chère Claudine. Je vous fr^ai un cadeau de noces qui lèvera les difllcultés, s'il s'en préscMic. Et j)liis taid, dans la seconde catégorie.
je VOUS aulorise à prendre un amant, si le mari vous donne des sujets de méconlenlement, car je vous crois une femme incomparable, un trésor de vertu. Tel est mon avis et celui de mes conseillers. N'est-il pas vrai, messieurs ?
Les conseillers se rangèrent unanimement à l'opinion de M. le prince.
— Eh bien 1 reprit Claudine, voici le moment de vous ouvrir le fond de ma pensée : l'aventure du 12 janvier, les procédés insolents et cruels de mon ravisseur, le coup porté à mon honneur, ne m'ont inspiré, depuis un an, qu'un ardent désir, celui d'arriver où je suis ici à celte heure, de tirer vengeance noblement du mal qu'on m'avait fait, de forcer les gens à me reconnaître pour une honnête fille calomniée. Afin d'atteindre ce but difficile, j'ai travaillé, étudié, invoqué le secours et les leçons des maîtres de langue, de musique et de bel esprit; j'ai acquis des manières el ce qu'on appelle du monde. Je le confesse à ma honte : les hommages, les respects, les adorations, les flatteries et môme les déclarations d'amour ne m'ont presque point touchée. Ma fierté rancunière, l'épée à la main, montait la garde aux perles de mon
cœur, et n'y laissait rien pénétrer, comme disent les dames qui cultivent le phébus. Un seul de mes amoureux, meilleur que les autres, méritait assurément d'être choisi, mais il porte le petit collet.
— Nous lui ferons donner dispense, s'écria le l)rince. Quillel, tu es préféré; tu épouseras ma protégée.
— Non, monseigneur, poursuivit Claudine. Je me reprocherais nmèroment de répondre à l'amour de M. (Juillet, à son exaltation, à sa tendresse profonde, dévouée et délicate par une simple et froide amitié. (le mariage est impossible. Je ne suis, vous dis-je, qu'une honnête fille, et non pas un trésor, ni une femme incomparable. Reprenez ces titres élogieux dont je suis indigne. Ma rancune ne retombe pas seulement sur iM. de Bue, mais sur le monde entier. Elle n'est point assouvie encore, et je ne dormirai bien (ju'aprés avoir rompu avec ce monde brillant et trompeur dont les dehois charmants, les faux semblants d(! verlu m'avaient séduile et allirée. Je suis partie de Saint-Mandé, mou p(Mit paquet sous le bras, à la rechcrclic de mou liouneur. Je le liens aujourd'hui, et je m'en \ais a\(M; ce i>agag(! prt'cicux daus mou >il-
lage pour n'en plus sortir. Ce souper est un repas (l'adieu. Mon voyage est achevé. Baiolette je l'ai entrepris, et Bavolette je m'en retourne.
— Cela n'est pas sérieux? dit M. de Boutteville.
— Vous n'aurez point cette barbarie 1 s'écrièrent Quillet et le maréchal d'Estrées.
— J'ai grand' peur qu'elle n'en démorde point, dit le prince.
— Rien n'est plus sérieux, reprit Claudine. Monseigneur, j'ai voué à votre caractère une admiration extrême : vous êtes le modèle que j'aurais suivi si le ciel m'eût faite homme; mais il y a dans vos grandes qualités des points que l'ame d'une femme peut comprendre et imiter. Descendez en vous-même. Essayez de vous mettre à ma place en imagination, et dites ce que vous feriez.
— Je ferais comme toi, mon enfant, dit le prince, car l'orgueil est ma passion dominante. Je lui devrai sans doute mes erreurs; mais le peu de bien que j'ai fait, la gloire que j'ai acquise, c'est de lui qu'ils me viennent. Je t'approuve à regret. Va, ma fille. Retourne à ton village. Jouis de ton trionqjhe; dors avec la satisfaction de la fierté vengée. Et s'il te
plaît quelque jour de revenir dans ce monde qui te perd avec tant de chagrin, parmi ces amis qui te pleureront, je t'en donnerai les moyens. Tu seras bien reçue chez moi. Messieurs, buvons à la sagesse de cette jeune fille.
On versa rasade; tous les convives burent avec des vivaty après quoi on passa dans le salon. Une paysanne s'y trouvait, plus simplement vêtue que la maîtresse du logis : c'était dame Simonne, qui saisit sa fille entre ses bras et la couvrit de baisers.
— Vous le voyez, messieurs, dit Claudine, mon projet est sérieux. Voici ma mère qui vient me chercher, et nous allons retourner ensemble à notre village.
En efTet, mademoiselle Simon s'enveloppa d'un capuchon de grosse laine et s'équipa en voyageuse. M. le prince réclama le plaisir de lui baiser les joues, les autres lui baisèrent les mains, et elle partit avec sa mère pour Saint - Mandé dans le carrosse de M. d'Estrées, laissant à Quillct le soin de veiller k ses pctils intérêts. L'abbé se chargea de vendre son mobilior, (!t lui en porta le prix, qu'elle rcmil à dame Simonne. Les Parisiens parlèrent pendant un mois
(le l'étrange tin de racadémie de Saint-Côme, et puis ils s'occupèrent d'autre chose. M. le prince alla faire la guerre civile en Guicnne. M. d'Estrées fut d'un autre parti, et il emmena Quillet avec lui. De Bue reçut un coup de feu, dont il mourut sous les murs de Bordeaux. Thomas des Riviez servit la reine en hon soldat, et devint commandant au régiment de Royal- Italien. Quant à M. de Boutteville, on sait qu'il devint le célèbre maréchal de Luxemijourg.
Lors du combat du faubourg Saint-Antoine, par où se termina la fronderic, Claudine pria pour le succès de son héros favori. Le ciel n'exauça qu'imparfaitement ses prières. M. le prince quitta la France, et ne rentra en grâce qu'au bout d'un long temps. A son retour dans sa patrie, ce grand capitaine habita le château de Chantilly pendant les loisirs que lui laissa la victoire.
La chronique dit bien que Claudine Simon ne se maria point, et que la constance du pauvre Quillet ne réussit pas à l'ébranler dans sa résolution de rester fille ; mais cette chronique n'ajoute point que le cœur de la Bavolette soit demeuré toujours insensible. Mademoiselle Simon quitta son village pour aller
vivre dans une jolie chaumière, située dans les bois, sur les confins du parc de Chantilly. Elle n'entra jamais au château, mais on vit souvent M. le prince prendre tout seul le chemin de la chaumière. Depuis ce moment, les bonnes gens de Saint-Mandé ont perdu les traces de leur Bavolette, et ceux de Chantilly ne recueillirent sur elle aucun renseignement, d'où l'on pourrait conclure qu'elle enveloppa de mystère le reste de sa vie. Peut-être cette jeune fille avait-elle au fond pour le vainqueur de Rocroy un sentiment plus tendre que l'admiration. L'abbé Quillet eut en sa possession des lettres du prince de Condé qui venaient de mademoiselle Simon. Ces autographes se retrouveront quelque jour dans une des collections que font les curieux, et on pourra sans doute connaître, en les lisant avec attention, en quels termes était M. le prince avec l'héroïne de cette histoire.
FIN Ui: I.A UAVdl.KTTE.
FI.EURANGES
Vers six heures du matin, par un beau jour d'automne, une carriole de campagne s'arrêta devant la poste aux chevaux de Corbeil. C'était en 1782 ; il n'y a que soixante-dix ans de cela ; mais les temps ont tellement changé, qu'il semble aujourd'hui que ce soit de l'histoire ancienne. Le voyageur à qui appartenait celte voiture était un jeune gentilhomme qui avait une figure agréable et douce, et les manières de la
meilleure compagnie. Tandis qu'on attelait deux chevaux à son équipage d'osier, il s'était mis sur une borne, et regardait une nuée de pigeons voler à l'entour d'un colombier.
— Mon gentilhomme, lui dit le postillon, vous avez bien fait de vous lever malin, car je vois venir là-bas une chaise de poste qui ne trouvera pas de chevaux. La cour a passé tout à l'heure par ici; nos bêtes sont toutes dehors; vous avez les deux dernières.
Le postillon s'apprêtait à enfourcher son cheval, lorsque le voyageur lui fil signe d'attendre, et se mit à examiner le personnage qui descendait de l'autre voilure. C'était un beau garçon, jeune aussi et vêtu à la dernière mode, avec le frac à l'anglaise, les bottes à retroussis, et le petit chapeau lampion penché sur Toreille droite.
— Quel diable de contre-temps î disait ce jeune homme; cela est fait pour moi. Il faut (jue le roi revienne justement de Fontainebleau ce malin! Et ces maudites gens qui ne veulent pas marcher parce que leurs chevaux ont déjà doublr la poste! Monsieur, poursuivit-il en s'adressanl au premier voyageur, vous êles bien lieureux de ne pas rester en roul(\ Je;
donnerais dix louis de bon cœur pour ôlre sûr d'enlrer à Paris avant midi.
— Monsieur, répondit le maître de la carriole, il ne tient qu'à vous de partir avec moi. Montez dans ma mauvaise voiture, et je vous conduirai jusqu'au prochain relais, ou même jusqu'à Paris, si cela vous convient. Votre valet de chambre se chargera de ramener votre chaise aussitôt qu'il y aura des chevaux.
— Vous me rendez un véritable service, monsieur. J'accepte votre proposition avec empressement.
Le second voyageur donna des instructions à son laquais et monta dans la carriole, qui roula sur le pavé d'un train qu'elle n'avait jamais connu dans son pays. Le postillon sagaco, animé par la perspective d'un double pourboire, pensa, tout en galopant, à la double ration de vin que son estomac y gagnerait, et les pauvres chevaux, qui ne gagnaient que des coups d'éperon, jouaient des jambes sans songer à rien.
Pendant ce temps-là, les deux voyageurs, assis côte à côte, gardaient un silence profond, qui dura quelques minutes.
— Monsieur, dit enlin celui qui avait accepté une
place dans la carriole, une affaire importante m'appelle à Paris.
— Je le devine aisément, monsieur; la discrétion seule m'empêche de vous demander ce que c'est.
— Vous avez raison de ne pas me presser de questions, car j'ai si grande envie de réussir dans mes projets que j'ai juré, par prudence, de garder un inviolable secret jusqu'au moment d'où dépend le bonheur de ma vie.
— Je respecte vos secrets et la réserve dont vous vous faites un devoir. Mais vous êtes amoureux, ou je me trompe fort.
— Il est vrai, je suis amoureux. C'est un projet de mariage qui me met en campagne. Je tremble que des obstacles ne viennent s'opposer à mes désirs, et vous savez qu'il en sort toujours de terre par centaines...
— En effet, j'ai peine à concevoir qu'un mariage s'achève, tant il y a de motifs pour qu'il manque. La jeune personne est jolie, sans doute?
— Charmante. Je ne l'ai jamais vue, mais voici son portrait.
— Si le peintre n'est pas un flatteur, elle doit être belle.
— Le peintre est resté bien au-dessous de la vérité. Ce qui n'est pas visible dans le portrait, c'est la grâce, l'esprit, le mérite de cette jeune fille. Elle est de bonne maison, et riche héritière, ce dont je me réjouis, parce que je dois à cela l'aide de ma famille pour me la faire obtenir. Par instants je voudrais qu'elle fût moins riche, afin de me voir plus sûrement agréé. On la dit fière, indifférente à ces compliments vulgaires que les hommes prodiguent à tous les beaux visages. En deux mots, voici l'histoire : cette jeune personne demeure en Picardie; elle est fille d'un intendant des finances. Ayant perdu son père et sa mère à trois mois d'intervalle, elle vient d'arriver à Paris, chez sa tante, la marquise de Champré, qui se trouve être une ancienne amie de mon tuteur. La tante me destine ce trésor. Il y a, dit-elle, une demi» douzaine de prétendants ; mais ces rivaux ne doivent pas m'inquiéter, puisque j'ai son appui. Malgré cette assurance, je tremble que la place ne soit déjà prise. La marquise m'écrit en m'envoyant ce portrait, et me fait un éloge si grand de sa nièce, que ma tête se
monte. Je réponds que je pars, et l'on m'attend ce matin pour le dîner, où mon couvert sera mis auprès de mademoiselle de la Noue (c'est le nom de ma future). Vous comprenez, mon cher ami, combien il est important que je sois exact au rendez-vous.
— Mon histoire ne ressemble guère à la vôtre. J'habite depuis mon enfance un petit château situé près de Nemours. Je suis fils unique, et mes bons parents, qui ne sont pas riches, ont fait de grands sacrifices pour me donner une éducation complète. Je voudrais répondre à leur désir de me voir prendre quelque emploi, et je maudis mon caractère paresseux, qui ne m'en laisse pas le courage. J'ai en horreur les sollicitations, les placets, toutes les afi"aires qu'il fiuU enlever par force ou par ruse. On parlait sans cesse, dans ma famille, de la nécessité pour un jeune homme de faire son chemin, d'employer le crédit de ses amis et de voir le monde. Au dernier voyage (!(.' la cour à Fontainebleau, on m'a recommandé à madame de Polignac. J(; ne sais pas résister aux or- (h*es des gens i|ui nraimciit; ce malin, je suis donc pîii li avec cette carriole et deux cents louis pour aller clicnlit'r fol lune à Paris, où mes parenis s'imaginent
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déjà, du fond de leur campagne, que je vais trouver comme vous une héritière à épouser sur ma bonne mine.
Après s'être donné réciproquement ces preuves de leur inviolable discrétion, nos voyageurs causèrent ensuite de leurs anciennes amours, qui ne remontaient pas bien haut, de leurs débuts dans le monde, de la chasse, et de cent autres choses générales ou particulières, en sorte qu'avant d'arriver à Paris ils n'étaient pas sûrs de ne pas être amis depuis longtemps. L'amoureux, qui s'appelait M. de Tillemont, se prétendait allié par sa grand'mère à une branche cadette des fameux Lamarck des Ardennes. Le propriétaire de la carriole, chevalier de Fleuranges, croyant descendre du maréchal de ce nom, qui était Lamarck, ils décidèrent qu'ils devaient être pour le moins cousins au vingtième degré, ce qui augmenta fort la sympathie qu'ils avaient déjà l'un pour l'autre. Ils se promirent de loger ensemble à la même auberge, et de se conter chaque soir leurs amours, leurs succès et leurs peines.
Les moments s'écoulèrent rapidement au milieu de ces conversations. Bientôt les voyageurs découvrirent
au loin les tours de Notre-Dame et celle de Saint- Jacques la Boucherie ; leurs regards se perdirent dans cet océan de dômes et de toits qu'on nomme Paris, vaste boîte de Pandore où il fait bon vivre pour celui qui apporte beaucoup d'argent, de la jeunesse et de la santé, toutes choses que l'on y peut dépenser plus lestement que partout ailleurs. Environ à deux cents pas de la barrière, nos jeunes gens remarquèrent un cavalier qui, mettant la main sur ses yeux en guise de visière, sembla les reconnaître et vint se placer devant la voiture, en ordonnant au postillon d'arrêter.
— Messieurs, dit ce cavalier, l'un de vous n'est-il pas M. de Tillemont?
— C'est moi, répondit l'amoureux. •
— N'étcs-vous pas attendu à midi chez mademoiselle de la Noue?
— En effet , monsieur , je suis attendu pour le dîner.
— A merveille. Soyez assez bon, monsieur, pour mettre i)ied à terre; il tant que je vous dise deux mots (Ml i);uliculicr sur ralïairo (jui vous occupe. Je vous demande mille pardons de mou importunité.
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Les voyageurs étant descendus de la voiture, l'inconnu donna son cheval à garder au postillon, et emmena les deux amis par un chemin de traverse , en disant que Fleurangcs n'était pas de trop dans la conférence. Pendant le moment de silence qui précéda Texplication, les jeunes gens toisèrent des yeux l'étranger qui paraissait préparer son discours. C'était un homme de trente-cinq ans au moins, large des épaules et maigre de visage, avec des traits assez beaux, où les orages d'une jeunesse tumultueuse avaient laissé quelques sillons. Il marchait d'un pas ferme et le haut du corps en avant.
— Messieurs , dit-il en s' arrêtant au pied d'un arbre, ma proposition va vous sembler étrange. Pour adoucir autant qu'il est possible ce qu'elle a de brutal, il faut d'abord que je vous décline mes noms et qualités. Je suis le baron de Saint-André; j'aurais trente mille livres de revenu si je n'avais pas mangé les deux tiers de mon capital. L'âge des folies commence à se passer, je me range, et je veux faire une fin, comme on dit. Mon ami le marquis de Condorcet, ce savant philanthrope, m'a olTert de m' introduire auprès de mademoiselle de la Noue, jeune fille ac-
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compile, orplieline, et par conséquent libre de choisir un mari à son goût. J'ai vu la jeune personne : elle a charmé mes yeux, comme dirait M. Dorât. J'allais prier M. de Condorcet de la demander pour moi, lorsque, hier au soir, on m'annonce que la famille attend un prétendu qu'elle favorise. Je respecterais l'autorité d'une mère, mais celle d'une tante n'a pas le même poids. Je demande qui est mon rival, d'où il vient, à quelle heure il arrive; je fais seller mon cheval, je cours au-devant de vous. Je suis assez heureux pour vous rencontrer. Vous êtes joU garçon et galant homme; vous me trouveriez ridicule si je vous priais de renoncer à vos prétentions; de mon côté, je ne veux rien rabattre des miennes. Accommodons -nous ensemble : échangeons un petit coup d'épée, au premier sang. Le blessé, couché dans son lit pour une quinzaine de jours, sera bien forcé de céder la place à l'autre; il aura l'honneur sauf; point d'alTront c'i supporter. Le vainqueur fera de son mieux pour plaire, et, s'il est écouté, à lui la demoiselle et la dot. Je sais bien que ma proposition n'est point régulière; il nous manque les quatre témoins de rigueur pour un duel, mais considérez (juc le Icmps presse, et que
VOUS avez plus beau jeu que moi, puisqu'on vous attend à midi. J'ai fait comme j'ai pu; peut-être aussi serez-vous bien aise de vous débarrasser de moi, car je serai un rival tenace et incommode qui vous donnera du souci. Acceptez la partie que je vous offre, et dans un moment , l'un de nous deux aura le champ libre. Qu'en pensez- vous?
— En vérité, répondit Tillemont, tout cela me semble comique; mais je trouve en vous un rival comme je les aime. On est exposé à tirer l'épée pour des bagatelles si légères que c'est une bonne fortune que de se battre pour une affaire de conséquence. Je suis à vos ordres.
— Messieurs, interrompit Fleuranges, puisque vous êtes de si bonne composition, que ne jouez-vous la partie à croix ou pile?
— Oh ! reprit Saint-André, ce serait absolument contraire k mes principes ; il faut une part au hasard et une autre à l'adresse. De grâce, soyez notre témoin, et ne cherchez pas à déranger nos plans. M.' de Tillemont est engagé d'honneur, ce terrain paraît sec, uni, excellent. Nos épées me semblent de la même longueur. Il n'y a pas ici d'indiscret ; ôtons nos ha-
bits ; ce sera fini dans un moment. Je ne vous cache pas que je crois avoir en ma faveur les probabilités, ayant contracté l'habitude de toucher mon homme à la première botte ; mais, Dieu merci, je n'ai jamais tué personne. — Pour une petite saignée votre ami en sera quitte. D'un côté l'avantage de la jeunesse, les agréments de la figure, la fortune, l'appui de la famille; de l'autre, l'âge, l'expérience, un peu de bien-jouer : en bonne justice, je dois blesser mon adversaire. A vingt ans on est trop jeune pour se marier ; il faut laisser cela aux gens qui ont la trentaine bien sonnée. Allons, cher monsieur, me voici en garde.
En parlant ainsi, Saint-André tâtait le terrain avec son pied, pesait son épée dans sa main, choisissait la bonne place, et relevait la manche de sa chemise. Fleuranges, remarquant dans la physionomie de cet homme une expression singulière d'énergie et de résolution, en augura mal pour son compagnon de Noyagc. Il se tint près des combattants, déterminé à percer de son épée celui qui s'aviserait d'employer quelque rus(! interdite par les lois du duel; mais il fut bientôt rassuré sur la loyauté de l'un et sur l'ha-
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bileté de l'autre. Tillemont para le mieux du monde cette première botte si vantée d'avance. Saint-André, un peu étonné de trouver un adversaire aussi adroil, se mit sur la défensive ; deux fois il rompit d'une semelle devant une pointe menaçante qui venait effleurer sa poitrine. Pas un muscle de son visage ne bougeait. Enfin, un éclair partit de ses yeux gris. Fleuranges vit une espèce de sourire animer cette figure impassible, et Tillemont tomba frappé dans la poitrine.
— Mes amis, dit le blessé, je suis un homme mort.
— Vous l'avez tué, monsieur, s'écria Fleuranges.
— Cela est fâcheux, dit Saint-André, vraiment fâcheux, je n'ai pas pu mesurer mon coup ; il eût mieux valu qu'il ne sût pas si bien tirer l'épée. La botte a été profonde ; mais il en reviendra, j'espère. Il respire hbrement ; point de sang dans la bouche, il en reviendra. Rcmellons-lui son habit. Il peut marcher; tout va bien. Retournez à votre voiture; moi, je m'esquive. Où le conduisez-vous ?
— A l'hôtel d'Angleterre, rue Richelieu.
— Dans une heure, j'y serai avec un chirurgien. Le blessé, soutenu par son témoin, se traina comme
il put jusqu'à sa voiture.
Le chevalier de Fleuranges, le pressant dans ses bras, l'interrogeait avec anxiété en tâchant de lui donner des espérances ; mais les yeux éteints du malheureux Tillcmont, la pâleur du visage, le trouble des idées et l'accent solennel de la voix, prouvaient assez que le pauvre jeune homme descendait à grands pas ce penchant terrible d'où le passé n'est plus qu'un rêve confus et l'avenir un abîme.
— Point de questions, chevalier, dit-il ; je suis perdu. Prenez ces papiers, envoyez-les à ma famille. Croyez-vous en Dieu ?
— Oui, vraiment.
— Tant mieux! Faites dire une messe pour moi. Déliez-vous des maximes nouvelles; ne vous battez jamais pour des misères. Ah 1 cher Fleuranges, je n'ai pas encore vingt et un ans... Heureusement, cela n'est pas arrivé du vivant de ma mère! Surtout, ne souffrez pas d'autopsie; que l'on respecte mon corps. C'est assez, ne me parlez plus.
A peine arrivé à l'hôtel d'Angleterre et couché sur un m, l'infortuné fut pris d'une sulfocatiou et s'évanouit. Le baron de Saint-André eiilra dans la ciiambi(î pour lui voir l'endre le dernier soupir, et le chi-
rurgien n'eut autre chose à faire qu'à constater le décès.
— Monsieur le baron, dit Fleuranges, voilà donc le résultat de vos beaux calculs?
— Vous me voyez aussi surpris qu'affligé, répondit Saint-André. Je vous assure qu'il y avait dix chances contre une pour qu'il n'eût qu'une blessure légère. C'est un accident imprévu.
— Allez, vous auriez mieux fait de dormir jusqu'à midi que de vous lever pour cette besogne déplorable.
— Je n'en sais rien, chevalier; après tout, il était mon rival. Ne perdons pas la télé ; je ne puis pas aller moi-môme annoncer ce chef-d'œuvre à mademoiselle de la Noue et à sa tante. Veuillez vous charger de porter la nouvelle, tandis que je m'occuperai des préparatifs de l'enterrement.
Sans prendre le temps de changer d'habits, le chevalier demanda un fiacre et se fit conduire à la rue de Vendôme, où demeurait la marquise de Champré. Le cœur lui battait violemment lorsqu'il posa la main sur le marteau de la grande porte ; en traversant la cour de l'hôtel, ses idées étaient encore confuses, et il ne savait comment tourner ses phrases pénibles de
condoléance. Un vieillard en uniforme de commandeur accourut sur le perron, et voyant un jeune homme équipé en voyageur, il s'écria :
— C'est lui! madame la marquise, voici notre neveu.
Puis il descendit les marches et embrassa le chevalier.
— Bien, mon ami, dit le commandeur; vous êtes de parole. Le couvert est mis. Que je vous regarde un peu. — Ah! il y a de jolis cavaliers en province I... L'œil en amande, la taille dégagée, la jambe belle : vous serez mon neveu, je vous en réponds. — Vous allez voir la petite divinité qu'on vous destine; elle est là. Comptez sur moi, je vous mettrai à votre aise.
Flcurangcs n'avait pas la force de porter le coup funeste h ce bon vieillard, et plus on le caressait, plus il perdait courage. Enfin, le commandeur le prit parle bras et l'emmena dans le salon, où il lui falhit nonseulement baiser les deux joues delà tante, mais aussi la main de mademoiselle de la Noue, ce qui acheva de lui rendre toute explication impossible. II va sans dire que la demoiselle devint fort rouge pendant cette
cérémonie. Elle baissa les yeux devant le regard de Fleuranges, qui procédait à une inspection de sa personne, et répondit à ce regard par une mine choquée qui semblait dire :
— Je ne suis pas encore votre femme.
Feuranges convint, h part lui, de la grâce de sa future. Il admira les yeux bleus, les sourcils bien arqués et la fine taille de la jeune personne. C'était une vraie beauté selon le goût d'alors, avec le nez un peu retroussé du bout, le visage rond, la bouche en cerise, la peau d'une blancheur éclatante, la physionomie mutine et le pied imperceptible accompagné du talon rouge.
— Me pardonnez-vous, mesdames, dit le chevalier de me présenter en négligé?
— Votre impatience vous excuse, interrompit le commandeur. Cet habit de cheval est fort galant. Nous autres qui n'avons pas voyagé aujourd'hui, nous avons eu le loisir de nous parer. Savcz-vous combien de temps on a mis à faire celte haute coiffure toute chargée de fleurs? Trois heures, mon neveu, pas une minute de moins. Franchement, que pensez-vous de cet échafaudage?
— Cela me semblera charmant quand mes yeux y seront habitués.
— Monsieur, dit la jeune fille, on ne saurait critiquer plus obligeamment ma coiffure.
— Je ne parle que de la mode, mademoiselle; et si on me demandait ce que je pense de votre personne, je ne craindrais pas de m'exprimer avec une entière franchise.
— Vous lui confierez cela dans votre premier lôteà-tôte, reprit le commandeur.
— Henriette, dit la marquise, vous avez un défaut dont il faut vous corriger. C'est de ne pas croire à la bienveillance des gens. Quand on vous dit qu'on vous trouve aimable et jolie, pounjuoi supposer qu'on n'en pense rien? Vous ferait-on des compliments si on vous trouvait laide? Défaites-vous de ce petit reste de province. Mon cher ïillemont, je parle sincèrement, moi. Vous êtes un gentil garçon, et vous avez un air tout à fait parisien, je dirai môme de cour. N'est-ce pas vrai, cummarid(;ur ?
— Absolument de cour.
— Il ne ressemble pas à feu son père.
— Non, mais à sa mère davantage.
— Médiocrement. Çà, vous êtes descendu h l'auberge? Il faudra venir chez nous ce soir. J'ai tout un étage de libre, une écurie pour vos chevaux. S'il vous convenait de loger ici avec votre femme, j'en serais bien aise... Henriette aime la comédie italienne; je lui donne ma loge. Il y fait un chaud!... Je ne puis plus aller au spectacle. — Vous devez mourir de faim. Commandeur, demandez si on nous sert.
La marquise était une grosse petite femme, légère d'esprit, mais bonne et sensée. Fleuranges n'eut pas besoin de recourir aux subterfuges d'Érasme dans la comédie de PourceaugnaCy car madame de Champré lui fit peu de questions sur sa famille. Le dîner étant servi, on se mit à table. La conversation fut animée par une gaieté cordiale. Les grands parents, selon l'usage dans ces entrevues embarrassantes, firent tous les frais. Le commandeur ne manqua pas l'allusion fine au bonheur prochain des deux époux. Fleuranges se montra empressé sans affecter une passion qu'il n'avait point, et mademoiselle Henriette conserva son petit air boudeur. Après le dîner, on proposa un tour de jardin. Les dames demandèrent leurs cannes, et le commandeur eut soin de donner le bras »à la mar-
quise, pour laisser les jeunes gens causer à leur aise.
— Monsieur, dit Henriette, est-il vrai, comme vous l'avez écrit à ma tante, que vous soyez tombé amoureux de moi en voyant mon portrait?
— Puisque je l'ai écrit, il faut que ce soit la vérité; cependant, je dois confesser que, pour être tout à fait amoureux, j'ai besoin d'avoir un peu d'espoir de plaire.
— Quoi qu'en dise madame la marquise, ces choses-là méritent bien qu'une fille sage se les fasse répéter deux fois avant d'y croire.
— Rien de plus juste, mademoiselle.
— Je dois vous avertir aussi qu'il me paraît fort difficile d'aimer. L'amour se connaît, dit-on, à un grand Ironble, à des insomnies, à des battements de cœur, à dos langueurs et de l'ennui. Je n'éprouve rien de toutes ces choses.
— C'est que vous ne m'aimez pas encore.
— Et si cela ne vient pas?
— Nous ne nous marierons pas.
— Vous me rassurez. Ma tante voudrait suivre une marrlie loul opposée. Elle souhaite qu'on se marie
d'abord, et qu'on s'aime ensuite, si l'on peut. Je vous avoue que je me révolterais contre une volonté aussi contraire à mes sentiments. On me reproche beaucoup mon indifférence; on l'appelle de l'orgueil, de la froideur, du caprice. Les noms n'y font rien. Je suis comme cela. Qu'on me fasse sortir de celle indifférence, je ne demande pas mieux; mais vous trouverez bon que j'attende cette révolution dans mes idées avant de prendre un mari.
— Votre conduite me paraît tout à fait sage. Je n'ai pas plus envie d'épouser une femme qui ne m'aime point, que vous de prendre un mari qui vous déplaise. Nous nous entendrons parfaitement, et déjà cette prudence me donne une estime pour vous dont je voudrais pouvoir vous inspirer la pareille.
— Il y a une certaine dose d'estime que l'on doit à tout le monde, à moins de raisons pour la refuser ; mais de l'amour, je n'en veux avoir que pour une seule personne dans ma vie. Des -vertus, du mérite, de grandes qualités, quelque belle action...
— Je vois que vous n'aimerez pas à la légère, mademoiselle. Les héros sont rares, et vous risquez d'attendre longtemps.
— J'attendrai, monsieur ; je ne suis pas pressée d'être pourvue, comme dit ma tante. Mais peut-êlre vous désirez trouver une femme dans les vingt-quatre heures, afin de choisir avec soin et discernement?
— Mademoiselle, si vous m'accablez de votre ironie, la partie ne sera pas égale entre nous, car je ne sens pour vous que de la sympathie. Si vous voulez un héros pour mari, je ne suis pas votre affaire ; je ne désire pas non plus une héroïne. Il me faudrait une femme simple, d'une humeur douce, un peu enjouée s'il est possible; je la laisserais libre et ne lui demanderais, en retour de ma tendresse et de ma confiance, que de la bonté, de la complaisance, et le soin de me distraire par un peu de musique dans mes jours de mélancolie. Voilà ce que j'aurais souhaité ; mais les morts ne se marient pas.
— Que dites-vous donc?
— Je dis (jue mon heure est sonnée, et que je vais, hélas 1 vous quitter pour toujours.
l/arrivée des grands parents interrompit celte convnsalion, au grand regret d'Henriette qui eût voulu éclaiirir le sens mystérieux des paroles de Fleuranges.
— N'est-ce pas trois heures qui sonnent? dit le chevalier ; une affaire pressée réclame ma présence loin d'ici.
— Bah ! s'écria la marquise ; restez donc, mon neveu; mes gens iront chercher vos bagages.
— Impossible, madame, je n'ai pas une minute à perdre ; excusez-moi, je suis obligé de partir à l'instant. Il s'agit d'une affaire dans laquelle ma présence est de rigueur.
— Et où allez-vous?
— A l'hôtel d'Angleterre, rue Richelieu.
— Laissez-le faire ; la jeunesse a besoin de mouvement, dit le commandeur.
Fleuranges salua les dames d'un air qui ressemblait à un adieu, et sortit à grands pas accompagné du commandeur, qui le conduisit jusqu'à la porte do la rue.
— Jeune homme, lui dit à l'oreille le bon vieillard, où allez-vous? Confiez ce petit secret à un ami.
— Cher monsieur, je vais me faire ensevelir.
— Que diable est cela? ensevelir I
— Oui, commandeur, reprit le chevalier avec emphase; apprenez que j'ai été blessé mortellement en
duel, ce matin à neuf heures, dans la plaine de Gentilly. On m'a porté à l'hôtel d'Angleterre, où j'ai rendu l'âme à dix heures et demie. Avant d'aller en terre, j'ai obtenu la permission dé venir voir ma prétendue; elle est charmante, et je pars désolé de quitter ce monde. Le délai expire dans un instant; la bière et le cercueil sont à côté de mon lit ; le prêtre s'avance pour veiller près de mon corps et m'asperger d'eau bénite. Demain, venez à mon convoi et faites une prière pour le repos de mon âme. Adieu, commandeur.
Dans le siècle dernier comme dans le nôtre, la plupart des mariages n'étaient que des contrats de vente où les familles et les notaires trouvaient leurs convenances, au grand préjudice des jeunes filles. Mademoiselle de la Noue, n'ayant pas à craindre le despotisme paternel, était excusable de vouloir choisir elle-même, et selon son goût, celui à qui devaient appartenir sa fortune et sa personne. Le temps prescrit
pour son deuil était écoulé; à peine arrivée à Paris, précédée par le titre prestigieux de riche héritière et de jolie femme, elle éveilla de tous côtés la convoitise. On ne l'avait encore vue nulle part, et déjà trois personnages de distinction avaient demandé sa main pour des parents ou des amis. M. de Condorcet avait parlé au commandeur en faveur de Saint-André ; madame de Muy, veuve d'un ancien ministre, avait présenté chez la marquise son cousin, M. de Bé ville, et M. de Miroménil, attaqué d'une maladie mortelle, promettait cent mille écus sur son testament si on voulait donner mademoiselle de la Noue au comte de Noyon, son protégé. La marquise répondit que sa maison était ouverte à tous les jeunes gens de bonne compagnie, qu(3 la main d'Henriette appartiendrait à celui (|ui réussirait à plaire ; mais elle annonça aussi qu'elle attendait un qualiièmc concurreiit, dont elle favorisait les prétentions, sans vouloir pouitant contraindre cil rien sa nièce.
Madeinoisclk' de la Noue a\aiL accueilli Saint-André avec une politesse fi'oidt;, Bèville avec un dédain majoslueiix, (M M. (le Noyon iwo.c {U'> railleries. Saint- André, (pii avait |)lus d'espril (jue les deux autres, se
crut préféré; la feimentalion se mit dans sa tôle, non par amour, mais par envie d'épouser une dot d'un million ; c'est alors qu'il imagina cette expédition qui coûta la vie au pauvre Tillemont, et qui conduisit le chevalier de Fleuranges chez la marquise, comme on l'a vu au chapitre précédent.
La plaisanterie était plus à la mode en ce temps-là qu'aujourd'hui. Celle que le chevalier s'était permise sur un triste sujet avait son excuse dans la légèreté du siècle, et d'ailleurs Fleuranges n'en déplorait pas moins sincèrement la mort de son compagnon de route. En quittant mademoiselle de la Noue, il ne se crut nullement encouragé à poursuivre le rôle de prétendu ; c'est pourquoi il laissa au hasard le soin de débrouiller l'intrigue. Pour faire connaître au lecteur les suites de cette affaire, nous l'introduirons dans le salon de madame de Champré.
— Monsieur mon beau-frère, disait la marquise tout en parfilant, vous croyez donc que nous avons reçu la visite d'un revenant?
— Madame ma belle-sœur, répondit le commandeur, je ne sais ce que j'en dois croire, mais je n'ai point rêvé ce que je vous dis. Hier, quand vous avez
envoyé chez M. de Tillemont, ne vous a-t-on pas répondu que ce jeune homme était mort? Ne suis-je pas aUé ce matin à l'hôtel d'Angleterre? N'y ai-je pas vu un catafalque, des cierges, un cercueil, et puis le service à Saint-Roch? Le valet de chambre du défunt ne m'a-t-il pas dit l'avoir enseveli lui-même? Cet homme n'cst-il pas resté pleurant derrière le char jusqu'au cimetière, où j'ai conduit le mort, et où je l'ai vu mettre en terre, comme je vous vois à présent hocher la tôle et me regarder d'un air de pitié?
— Vous avez eu la berlue, mon frère. Votre esprit baisse, je vous en donne avis.
— Vertudieu ! madame, je vous dis que j'ai vu tout cela. Suis-jc le premier à qui ces aventures soient arrivées? Notre grand-père ne nous a-t-il pas raconté que le maréchal de Gassion avait été averti de sa fin tragique par un fanlome? N'y a-t-il pas cent histoires de ce genre dans tous les pays?
— Ce sont des sornelles que ces histoires-là...
— Comme il vous plaira. Expliquez-moi donc alors c<,'llc alfairc-ci. Pounjuoi M. de Tillemont n'cst-il plus rcveim depuis hier? Qui ai-je mis en terre ce fiialiii? Où vos gens ont-ils pris la réponse qu'ils vous
ont rapportée? Où ai-je été prendre moi-môme ce que le jeune homme m'a dit en me quittant?
— Le voici : Henriette, avec ses façons orgueilleuses, a mallrailé M. de Tillemont. Le jeune homme s'est rebuté. Sa réponse, en vous quittant, signifiait qu'il ne voulait plus revenir. Vous l'avez prise au pied de la lettre. Un homme est mort à l'auberge, et vous avez cru que c'était lui. Quant à mon valet François, c*est une bête.
— Le temps donnera raison à l'un de nous.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et mademoiselle de la Noue parut en grands habits de deuil.
— Madame, s'écria-t-elle, on veut en vain me le cacher, M. de Tillemont est mort! Son âme est venue me l'annoncer elle-même avant de quitter ce monde pour toujours. Un rêve me l'a confirmé cette nuit. N'espérez pas tromper la douleur de sa fiancée. Je saurai donner à sa cendre les larmes que je lui dois.
— Ma nièce, dit la marquise, on ne vous cache rien du tout. Nous hésitons à dire que votre futur est mort, parce que cela paraît incroyable. Pour moi, je pense qu'au lieu de le pleurer avec tant d'empressé-
ment, vous auriez mieux fait d'être gracieuse hier et de le bien traiter.
— N'allez-vous pas brusquer encore celte pauvre petite? s'écria le commandeur indigné.
— Ma nièce, reprit la marquise, vous n'aimiez point M. de Tillemont. Il n'était pas votre mari, et rien ne vous oblige à jouer la veuve du Malabar.
— Vous pouvez insulter à ma douleur, madame; je la renfermerai en moi-même.
— On n'a pas d'idée d'une telle barbarie, dit le commandeur. Pourquoi pleurerait-elle si elle n'avait pas de chagrin?
— Parce que le noir lui sied. Vous n'entendez rien aux femmes.
— Vous me feriez damner. Ainsi donc, Tillemont n'est pas mort; je n'ai pas été à son convoi ce matin?...
— A son convoi! dit Henriette en tombant dans un fauteuil ; vous voyez bien qu'on me cachait cet alTreux mallieurl
— Non, reprit le commandeur, il n'est rien arrivé. J'ai la berlue; et tenez, marquise, ce qui sort des veux de celte enfant, sonl-ce des larmes, oui ou non?
FLEDRANGES 181
— Ce sont des larmes. Ne vous fâchez pas, mon frère. Je ne trouve pas mauvais qu'elle pleure, si cela peut l'amuser. Je ne la gronde point. A son âge, on a parfois le besoin d'être éplorée, de laisser le blanc et le rose pour mettre une robe noire et à queue, car elle est à queue, cette robe de deuil.
— C'est une persécution, murmura Henriette en sanglotant. Après m'avoir reproché mon indifférence, on me fait un crime de ma douleur; mais je vous déclare que je regarde M. de Tilleraont comme mon époux.
Mademoiselle de la Noue sortit tout en pleurs, et remonta dans sa chambre, laissant le commandeur quereller la tante, qui se remit à son parfilage. Cependant l'aventure surnaturelle avait fait quelque bruit dans Paris. Le-soir, le salon de la marquise fut rempli de gens pressés de connaître celte histoire. Trois vicomtes, six chevaliers et une douzaine d'abbés l'apprirent par cœur afin de la porter à tous les soupers. La mort de Tillemont étant certaine, on ne douta pas que le trépassé ne fut revenu faire sa cour ; le juste désespoir de sa fiancée compléta si bien le roman, qu'on n'eut pas le temps de dire un mot des
182 Î'LRURANGES
pièces nouvelles, ni d'un jeune musicien appelé Chérubini, qui débutait alors à Paris.
Tandis qu'on raisonnait chez la marquise sur l'apparition, du fantôme, Fleuranges et Saint-André causaient ensemble dans un café, les coudes sur la table, aux prises avec un bol de punch.
— J'en conviens , disait le baron , les choses s'enchevêtrent singulièrement. Ce qui déroute mes prévisions, c'est de voir celle jeune fille se mettre dans l'esprit de pleurer un prétendu qu'elle n'aimait pas. Cela trompe la transcendance de mes calculs.
— Et vos calculs seront toujours trompés, répondit Fleuranges. La vie ne roule pas sur des probabilités; mais, au contraire, sur des exceptions. Le pavé où volie pied se pose entre mille autres, l'atome que vous respirez îi chaque souffle de vos poumons, tout n'est qu'exception, jeu du hasard, ou plutôt la volonté mystérieuse de la Providence.
— Savez- vous jouer au triclrac? reprit Saint- André.
— Fort mal.
— N'imporle; vous savez (pic les dés donnent six fois le nombre sept contre une seule fois le nombre
douze OU sonnez. Eh bienl celui qui a pour lui le chiffre sept ne doit-il pas battre six fois pour une l'adversaire qui demande le sonnez? Buvez , et répondez à cela.
— Baron , la vie et le trictrac sont deux choses. On croit avoir les sept pour soi quand il faudrait ame-» . ner le sonnez. Là est le vice de votre système. Peutêtre, hier, les six chances favorables étaient-elles pour vous dans le cours naturel des événements. La jeune flUe dédaigneuse était fort disposée à mal accueillir M. de Tillcmont, qu'elle pleure aujourd'hui pour s'amuser. Vous vous levez matin ; vous risquez un coup d'épée, vous vous mettez sur la conscience la mort d'un homme, et vous amenez le chiffre douze, qui ne voulait pas sortir. Où est la table de Pythagore qui enseigne h lire dans le cœur des femmes? Autant vaudrait méditer sur la girouette que de vouloir les deviner. Prenons-les comme elles se montrent : tendres aujourd'hui, plus dures que des rochers le lendemain, capricieuses comme la fortune, courant après celui qui ne les cherche peint, fuyant celui qui est assez fou pour s'attacher à leurs pas, dépensant leur malice contre le prétendu amené pur la famille, et
pleurant l'amoureux transi qu'elles croient dans la tombe et qui se réchauffe avec du punch.
— Cela n'empêche point que l'énergie domine la faiblesse, que l'homme cherche son bien-être et fuit la douleur, et qu'étant guidé par ses intérêts , éclairé par son jugement, et inspiré par le génie de ses passions , celui qui est fort et habile doit triompher de tous les obstacles.
— Vous lisez Helvétius : c'est un bel esprit; mais, à son compte , nous ressemblerions trop à des machines composées d'une soupape qui s'ouvre pour le plaisir, et se ferme pour la douleur. M. de Tillemont a fermé la soupape à tout jamais. Voilà comme vous feriez l'oraison funèbre de ce pauvre garçon?
— Pas autrement.
— Eh bieni conlcz-moi les plans que votre science et vos chiffres vous suggèrent.
— Mon projet est bien simple. J'ai l'avantage sur Béville, qui est un fat, et sur ce lourdaud de Noyon. J'attends que mademoiselle de la Noue ait fini de pleurer. On ignore que j'ai tué ïillcmont. Je continue à me montrer assidu auprès de la jeune personne ; je la subjugue par l'ascendant de l'être fort et passionné
sur l'être délicat et sans défiance. Je l'épouse, et me voilà satisfait.
— Grand bien vous fasse. Allons dormir.
Fleuranges, qui ne connaissait personne à Paris , se lia volontiers avec Saint-André de cette amitié dont la dissipation est le principal aliment, et ils coururent ensemble la ville, les théâtres et les cabarets.
Au bout de trois jours, à l'instant fixé dans ses calculs pour son retour chez madame de Champré, Saint- André demanda ses plus beaux habits et confia sa tête à un habile perruquier. Fleuranges, pendant ce temps-là, rôdait dans les rues sans songer à rien. Le hasard et sa fantaisie le menèrent au delà des barrières, devant une grille ouverte au public. C'était le cimetière du Père-Lachaise. Le chevalier s'y promenait agréablement, et pensait quelque peu à la mort, ainsi que le lieu l'y conviait, lorsqu'il aperçut au détour d'un sentier une jeune dame vêtue de noir et agenouillée sur une tombe dans la pose la plus gracieuse du monde. Par respect pour la douleur de cette inconnue, il allait se retirer doucement , lorsqu'au bruit de ses pas elle leva les yeux sur lui et poussa un cri plaintif de l'air d'une personne qui s'é-
vaiiouit. Le chevalier, voulant la secourir, mit un genou en terre et souleva la dame entre ses bras ; il reconnut alors mademoiselle de la Noue.
"^ Ah! monsieur, dit-elle en ouvrant ses beaux yeux, Vous n'êtes donc pas mort?
~ Hélas I non, mademoiselle*
— C'est fort mal à vous ; mais que signifie ce tombeau où votre nom est gravé?
— Ce tombeau est celui de Tillemont f et moi je suis le chevalier de Fleuranges.
Henriette se dégagea aussitôt des bras du chevalier, et se remit d'un bond sur ses pieds.
•^ M'expliquerez-vous ce mystère, monsieur? Dans quel but vous êtes^vous joué d'une famille respectable en usurpant un nom qui n'était pas le vôtre?
Fleuranges raconta la vérité tout entière, la rencontre de Saint-André, le duel, la blessure du pauvte Tillemont. 11 avoua ensuite qu'il n'avait pas eu le Courage de désabuser le commandeur, et qu'il s'était tiré brusquement d'alTairc par une plaisanterie et une fuite précipitée.
— Mademoiselle, ajouta Fleuranges,]^ voiî< sur votre visage que vous ne me pardonnez pas d'ôtre
vivant. Peut-être craignez -vous le ridicule d'une aventure surnaturelle qui se termine par une simple méprise; mais il y a moyen de s'entendre. Faites comme si j'étais mort. Dans peu, je quitterai Paris* L'adieu que je suis prêt à vous faire sera le même que si la tombe nous séparait réellement.
— Monsieur, reprit Henriette, on ne laisse pas les gens pleurer et porter le deuil quand on n'est point mort. Me voilà si troublée à présent , que je ne sais plus où j'en suis.
— De grâce^ permettez que je vous aide à vous reconnaître dans vos sentiments. Lequel pleuriez- vous des deux Tillemont? Etait-ce le défunt que vous n'avez jamais vu , ou celui que vous avez vu et qui est vivant? Aimiez-vous l'inconnu parce qu'il était mort, ou le vivant parce que vous le connaissiez? Les aimiez-vous tous deux, croyant qu'ils ne faisaient qu'un, ou ne les aimiez-vous ni l'un ni l'autre? Me revient-il une part de vos regrets et de vos larmes , ou bien ne m'accordiez-vous ces larmes et ces regrets qu'à la condition d'être mort? Enfin, si c'était moi que vous pleuriez, comment n'étes-vous pas plus satisfaite de me retrouver en vie? ou si vous pleuriez le
vrai Tillemont, comment ne le pleurez-vous plus, puisqu'il n'est point ressuscité?
— Taisez-vous, interrompit Henriette, vous augmentez encore le chaos de mes idées. Je n'ai plus aucune envie de pleurer M. de Tillemont , et je ne vous aime pas.
— Convenez que cela est étrange , mademoiselle.
— Non, monsieur. C'est au contraire tout naturel : je ne veux plus pleurer M. de Tillemont, que je n'ai jamais connu, et je ne vous aime point, parce que vous n'êtes pas celui que je croyais, parce que je ne sais qui vous êtes, et que vous avez des torts envers moi.
— Comment pourrais-je les expier ? Disposez de moi ; commandez : je suis prêt à vous obéir, et je meurs d'envie de vous satisfaire.
— Donnez-moi un jour pour réfléchir. Demain, vous saurez ma volonté.
— Vous me trouverez résigné d'avance.
Fleurangcs lira de sa poche un portefeuille et déchira une page sur laiiucllc il écrivit son nom et son adresse. Henriette mil le papier dans son sein, et portant la main à son voile, elle regarda le chevalier
FLEURAN(JES 189
d'un air moins irrite avant de cacher son visage.
— Monsieur, dit-elle, il faut d'abord me promettre d'ôtre discret.
— Comme un véritable mort.
— Et de ne pas faire rire les gens à mes dépens.
— Ah ! mademoiselle, c'est à présent que je paye cher mes fautes.
— Je crois à votre loyauté. Adieu, monsieur. Éloignez-vous. Je vais appeler ma femme de chambre, qui m'attend près d'ici.
Fleuranges salua respectueusement et partit ; puis il se mit tout de suite à rêver à cette rencontre, aux grands yeux d'Henriette à demi cachés par le voile de gaze, à l'élégance de la coiffure en calèche et à cent autres beautés qui allaient peut-être lui tourner la cervelle, s'il n'eût trouvé à deux pas du cimetière une baraque où l'on montrait des marionnettes. Il les regarda si longtemps et s'en amusa si bien, que sa tête en fut un peu dégagée. Finalement, il ne se crut pas amoureux ; mais il se promit d'obéir en homme de parole aux ordres qu'il devait recevoir le lendemain. Après avoir beaucoup erré dans la ville, le
190 FLEURÂNGES
Glievalier alla chez Saint -André chercher des nouvelles. Le baron arriva sur le soir, fort essoufflé. Il se mira devant une glace, fit le tour de la chambre, se! bourra le nez de tabac, et s'arrêlant auprès d'une bergère où Fleuranges était assis *
^ — Chevalier, dit-il, les affaires ne vont pas comttié sur des roulettes. Cette jeune fille est un Protée : hier en grand deuil, aujourd'hui vêtue de salin rose, éten-' due sur un canapé ; des coussins sous chaque btas, et autour d'elle une douzaine de prétendants auxquels elle tient tête avec l'assurance nonchalante d'unef petite maîtresse consommée. La tante me reçoit à merveille. Le commandeur me tape èur l'épaule eW ra'appelant mauvais sujet. Je me place dans le Cêrclei des jeunes fats. L'un d'eux s'avise de parler musique^ et je lui explique qu'il est un ignorant ; un autre fait l'entendu sur la politique de M. de Mauropas, et j^ lui apprends qu'il n'en sait pas un mot ; le troisième dil que M(jlé <! bien joué le Philosophe sans le savoir , je lui prouve qu'il ne l'a pas compris. Les autres, tirt peu étonnés, se rabattent surit pluie et le beau temps j je leur démontre avec une politesse extrême qu'ils sont des ftncs. Ils se lèvent, font des pirouettes et deman-
dent leurs carrosses. Me voilà en têle-à-lête. Savezvoiis de qui la jeune personne me parle ?
— De Tillemont ?
— Non^ de vous : « N'avez-vous pas un ami appelé Fleurangcs ? me dit-elle. Il est à Paris depuis peu, je crois. On nous en a dit du bien. Il est original, n'estce pas? un peu farouche? Pourquoi ne va-t-il pas dans le monde? A-t-il des protections à la cour? » Je devirie qu'elle vous connaît, qu'elle sait mon duel et l'affaire du quiproquo. Je m'exécute de bonne grâce ; je fais votre éloge, et après avoir donné les renseignements qu'on me demande et nommé votre protectrice, madame de Polignac, je pirouette comme les autres et je disparais. Concevez-vous rien à cela ?
Fleurangcs prouva que la chose était concevable en racontant son aventure du cimetière, et comment il s'était vu forcé de dire à Henriette la vérité.
— Par le ciel ! s'écria Saint-André, s'il en est ainsi, (ftie ne jouez-vous h la bouillotte ? Vous auriez brelan k tous les coups.
— N'en doutez pas, répondit Fleurangcs en riant.
— Il est incroyable, reprit le baron, que toutes mes chances favorables passent sur vous. Changeons
de situation, et je serai marié dans quinze jours. Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que vous n'avez aucune prétention sur mademoiselle de la Noue.
— Aucune prétention ; cependant, si les circonstances me la jettent à la tête, je la prendrai.
— Je suis bon camarade, chevalier ; mais votre indolence est une ample compensation à mon peu de bonheur, et je ne vous regarde pas comme plus avancé que moi. Vous me permettrez de persister encore jusqu'à nouvel événement.
— Persistez, baron. Je ne vous en détourne point. La poste apporta bientôt un petit billet où Fleuran-
ges lut ces mots :
« Si M. le chevalier se trouve bien à Paris, qu'il y reste. La parole d'un galant homme comme lui répond assez de sa discrétion. Ses torts sont pardonnes. On ne lui ordonne ni ne lui défend rien ; pas môme de venir rendre ses devoirs aux dames de la rue de Vendôme. »
— Voilà qui est trop fort ! s'écria Saint-André. Le l>on vent souffle pour vous, cheval ior. Profitez-en.
Battez le fer pendant qu'il est chaud. L'occasion court sur un rasoir...
— Épargnez-moi les citations de Phèdre : je l'ai traduit avec mon précepteur. Les proverbes disent blanc et noir sur toutes les questions, et je réponds au vôtre par celui-ci, qui est fort sage : Tout vient à point à qui sait attendre. Je n'ai pas envie d'aller faire nombre dans un troupeau d'adorateurs méprisés.
Le baron, en ami véritable, employa ses plus belles phrases et ses plus hautes considérations philosophiques à encourager Fleuranges. Il ne fut pas en peine de lui tracer un plan qui devait infailliblement le conduire à l'église. L'éloquence de Saint-André fut si entraînante, que le chevalier se laissa nouer sa cravate, jeter de l'eau de senteur sur son jabot, et placer l'épée en travers sur les mollets. Le baron se recula ensuite pour le considérer en perspective ; il s'écria que Fleuranges était charmant, et il poussa le conquérant par les épaules.
Une fois dehors et paré comme un prince, notre chevalier se sentit en belle humeur. 11 allait assurément faire sa visite, si un petit incident n'eût disposé
de lui. C'était l'heure où; par ordre du lieutenant de police, on arrosait devant les portés. Les dames marchaient sur la pointe du pied, en relevant leufs robes. Flèuranges se trouva justement derrière une jeune bourgeoise qui avait la plus jolie jambe du monde. Il la suivit d'un pèii loin, pour ne pas la gêner. Cette jambe le mena totit doucement jusqu'à la Bastille. Arrivé là, il la perdit de vue, et s'aperçut ({u'il avait une tache à son bas de soie. On ne va pas chez uUe héritière un peu moqueuse avec des bas crottés. Il retourna chez lui pour changer de chaussures; mais^ comme il s'avisa d'ouvrir un volume de Montaigne qui traînait sur la cheminée, il resta ploTigé dans sa lecture jusqu'à la nuit.
Sous son indolence, Fleuranges cachait encore un sentiment louable auquel le lecteur honnête fendra justice,- la crainte d'être confondu parmi les adorateurs de l'argent. Le dégoût que lui inspirait la cynique ambition de Saint-André redoublait son envie de se tenir à l'écart. « Je suis trop pauvre pour mademoiselle de la Noue, » pensait-il ; et l'exagératioti de ses scrupules, jointe à sa modestie naturelle, produi-»
sait le même résultat que l'indifférence la plus complète. Heureusement le chevalier était de ces hommes avec qui les bonnes gens aiment à jouer le rôle de génies protecteurs. La duchesse de Polignac était de ces personnes rares dont le plus grand plaisir est de rendre service à leurs amis. L'histoire du faux revenant parvint à ses oreilles; elle se la fit conter par le commandeur de Champré, à qui Henriette avait appris la suite de cette affaire ; le commandeur se plaignit de la négligence de Fleuranges à profiter du pardon de sa nièce. La duchesse promit d'envoyer le jeune homme faire sa cour, et parla de lui si obligeamment, que le vieil oncle forma, d'accord avec elle, le projet d'unir Fleuranges cà Henriette.
Le lendemain, un valet du château vint chercher le chevalier, et le conduisit chez la gouvernante des enfants du roi. Quand elle lui eut fait expliquer nettement ses sentiments, la duchesse prit un air sévère :
— Monsieur, lui dit-elle, il n'y a jamais de bonnes raisons pour manquer de politesse envers une jeune fille aimable, ni pour réjwndre mal aux témoignages d'affection d'un vieillard qui vous veut du bien. Quelle plus grande preuve d'estime peut-on vousdonnerque
de jeter les yeux sur vous de préférence à tant de rivaux? Si votre délicatesse ne sait prendre que les apparences de l'orgueil et de l'ingratitude, elle ne peut être bonne à rien pour vous ni pour les autres.
— Eh bien ! madame, répondit Fleuranges, je passerai pour un ingrat et un orgueilleux ; on me jugera mal, et je m'en consolerai. Si vous me permettez de vous adresser une question, je vous demanderai quelles raisons vous ont fait hésiter pendant longtemps à prendre l'emploi de gouvernante des enfants, quand la reine et les honnêtes gens vous en priaient?
— Je veux bien répondre à votre question : c'est ma paresse, chevalier, et surtout la crainte de faire dire aux jaloux et aux méchants que j'avais de l'ambition.
— Vos motifs sont exactement les miens.
— Je les comprends, et je vous en estime davantage. Mais j'ai fini par me rendre, et vous vous rendrez aussi. Ce que pensent les méchants ne vous regarde pas. Pourquoi craindriez-vous de passer pour un ambitieux, puisque vous méprisez l'accusation d'ingratitude et d'orgueil? Ne voyez qu'une chose : la jeune personne vous plalt-elle ?
i9» FLEURANOES
-^ Sans doute, et c'est précisément parce qu'elle me plaît qu'il m'est odieux de songer qu'on peut me soupçonner d'en vouloir à sa fortune.
*=- Et^ à cause de cela, vous renoncez à elle ! C'est une folie, chevalier. Je vous ordontie d'aller chez mademoiselle de la Noue dès ce soir, d'y mettre de côté toute arrière- pensée, d'exprimer naturellement ce que vous y éprouverez, et d'abandonner le reste à mes soins et à la bonne volonté du commandeur.
Pour obéir aux ordres de la duchesse, Fleurange» se fit coiiduire à la rue de Vendôme. Il y trouva la bande des prétendants, qui se mettait en frais d'esprit et de galanterie. Henriette, dans l'état d'une reine gâtée par les flatteurs, ne traita pas mieux Fleurangeis (|ue ses autres courtisans. Le chevalier n'aurait paà môme trouvé l'occasion de lui dire une parole, si la tante n'eût pris ses intérêts. La marquise attira Fleuranges dans un coin du salon, et appela sa nièce.
-^ Monsieur, dit Henriette avec un sourire-malin, vtrus revenez donc de l'autre monde pour me voir?
-— F;n riTcl, ntademoisrlle ; vous êtes apparemment assez aimable ci assez jolie pour faire revenir un mort.
FLEURANTES 199
•*** Le miracle me touche d'autant plus que le défunt se portait à merveille.
— Quand on revient à la vie, c'est un signe qu'on n'avait pas tout à fait rendu l'âme.
— Je m'en aperçois. Vous vous trouviez sans doute fort bien dans la tombe, puisque vous avez mis huit jôtirs à ressusciter. Est-ce que vous auriez rencontré là-bas cette femme complaisante que vous souhaitiez pour vous jouer Un air de clavecin dans vos heures de mélancolie ?
*— Depuis que je vous connais, mademoiselle, je ne cherche plus do femme, et je n^én chercherai point d'autre tatit que votre cœur sera libre;
— Cela n'est pas prudent, monsieur. Si je venais il donner moti cœur...
— J'en serais au désespoir, mademoiselle.
— Il y a dans un pensionnat d'Amiens une jeune fille qui a les cheveux roux, mais qui joue passablement les morceaux de Scarlatti. Voulez- vous que je vous recommande à elle ? Ce serait peut-être votre affaire.
— Si j'ai le malheur de vous déplaire, il m'importe peu d'aller à Amiens ou ailleurs.
— Monsieur le chevalier, interrompit la marquise, j'admire votre douceur. A votre place, je dirais à ma nièce qu'elle est une mijaurée ; je lui tournerais les talons et ne lui reparlerais de ma vie. Et vous, mademoiselle, je vous déclare qu'il faut finir toutes ces grimaces. Je vous donne un mois pour choisir un mari ; passé ce temps-là, si vous n'êtes pas décidée, je vous mettrai au couvent.
Malgré la belle occasion qui lui était présentée de rompre avec Henriette, Fleuranges ne se sentit aucune envie de faire retraite. Une certaine grâce qui accompagnait les railleries de la jeune personne le retenait sous le charme. Mademoiselle de la Noue n'eut pas l'air de s'effrayer beaucoup des menaces de la tante, et ne traita point le chevalier avec plus de bonté. La marquise en perdit patience.
— Ma nièce, dit-elle tout à coup, au lieu de causer de bagalelles, vous feriez mieux de songer h vos affaires, car je vous assure qu'elles sont sérieuses.
— Je m'en vais donc y songer, ma tante. Mademoiselle de la Noue sortit du salon et ne revint
plus. En quittant la rue de Vendôme, Fleuranges avait le cœur troublé. Il se disait que cette jeune lille
fière et moqueuse devait pourtant avoir l'âme bonne au fond, qu'elle était au-dessus des autres par son esprit, que sa malice même paraissait pleine d'agréments, et que, pour la beauté, l'éclat et la grâce, elle n'avait point de pareille ; mais, le charme étant détruit par une nuit de sommeil, le chevalier s'écria en s'éveillant qu'il serait fou de poursuivre une personne qui ne le voyait jamais sans le maltraiter. De peur de retomber dans sa faiblesse de la veille, il résolut de s'en aller à la campagne pour se distraire. Il emplit une valise de linge et d'habits, prit quelques volumes de Montaigne et de Rabelais, et se fit conduire au bois de Morfontaine, où il s'installa dans une auberge. Notre chevalier était absent depuis quatre jours, lorsqu'un malin Henriette demanda au commandeur pourquoi on ne voyait plus Fleuranges.
— Ma chère enfant, répondit le vieillard, c'est un peu votre faute s'il ne revient plus, car vous ne l'avez guère encouragé.
— Vous pensez donc que je l'aurai blessé? Ce n'était pas mon dessein ; j'en ai du regret Ne pourriezvous le chercher et lui dire que je serais fort aise de le revoir ?
20^2 FLE CHANGES
"T, Volontiers, je m'informerai de lui co soir chez madame de Pollgnac.
Le commandeur se rendit en effet chez la duchesse. Elle n'avait pas vu Fleuranges, mais elle promit d'envoyer à sa recherche. Le valet de pied rapporta cette réponse : « M. le chevalier est depuis quatre jours au hois de Morfontaine. » A cette nouvelle, mademoiselle de la Noue parut stupéfaite.
— Au hois de Morfontaine ! dit-elle en soupirant. Voilà donc comme il est occupé de moi ?
— Il vous ouhlie, et il a hien raison, dit la tante. Vous irez au couvent, mademoiselle, et je chercherai pour le chevalier une autre femme capable de répondre à son amour, car j'ai de ramiliô pour lui,
Henriette nmrnjura tout bas les mots de couvent, amour, amitié ; puis elle sortit de sa rêverie pour prier le çommindeur do rappeler Fleuranges. On eut recours à lu duchesse, qui envoya un exprès da la maison du roi au bois de Morfontaine, Le courrier décou\rit soue un arbro un beau monsieur étendu de son lonp[ sur la mousse, et qui riait de Imit non cobur un lisant un livic. 11 jiigcn (pie ce devait élre son homme, cl il lui roniil la Icltrc de lii dnchessc.
« Chevalier, disait celte lettre, il est évident qu'on vous aime, puisqu'on vous demande aussitôt que voua êtes absent. Un galant homme ne se fait pas prier deux fois par une jolie demoiselle. Soyez demain chez la marquise, ou bien je me fâcherai sérieusement contre vous. )>
Fleuranges rentra dans son auberge et fît la réponse suivante ;
« Madame la duchesse, c'est sans doute parce que je suis absent qu'on m'aime, et si je voulais conserver une bonne position, je devrais demeurer dans les bois, puisqu'on me rudoie aussitôt que je me montre. Cependant je suis trop galant homme pour me laisser prier, et demain je me rendrai à l'invitation de mademoiselle de la Noue et aux ordres de ma belle protectrice. »
Lorsqu'il parut dans le salon de la marquise, Fleuranges reçut un accueil plus gracieux qu'à ea dernière visite. Henriette, par un grand effort sur elle-même, lui reprocha son absence avec assez de douceur. Cette disposition bienveillante ne dura qu'un
moment. Au premier mot que le chevalier prononça, la jeune personne répondit par une contradiction, au second par une attaque, et bientôt elle ne sortit plus du ton de la raillerie ; et tout cela était encore accompagné de petits airs si dédaigneux, que Fleuranges en perdait contenance. Enfin, comme on parlait de la campagne, mademoiselle de la Noue déclara qu'elle voulait aller passer quinze jours chez une de ses amies, dans la vallée de Chevreuse. Elle insistait pour obtenir de sa tante la permission de partir le lendemain, le jour même, s'il était possible.
— Allez en Chine, si vous voulez, s'écria la marquise en colère ; ou plutôt dans une cellule pendant deux ou trois ans. Voilà où je vous mettrai pour vous former le caractère. Et vous, monsieur le chevalier, ajouta la bonne dame, si vous vous plaisez dans les bois, ne les quittez plus pour celle pelile solle.
— De grâce, madame, dit Fleuranges, ne grondez point mademoiselle votre nièce à cause de moi. Je suis heureux qu'elle ait bien voulu me revoir ; c'est une marque de bonté dont je conserverai le souvenir, quand môme je n'en tirerais pas d'autre avantage.
— Hon Dieu, ma tante, reprit Henriette, qu'ai-je
FLKURANGES 205
donc fait de si méchant? J'aime la campagne. Il y a dans le jardin de mon amie des marguerites fort belles. J'en veux cueillir pour une garniture de robe en fleurs naturelles.
— Ma nièce, vous n'avez pas de cœur, et vous irez au couvent; je vous en donne ma parole.
A peine Fleuranges fut-il dans la rue qu'il se sentit blessé de l'indifférence d'Henriette.
— Elle est belle, se disait-il, elle a de l'esprit, de la gentillesse, de l'originalité ; mais, quand elle serait dix fois plus séduisante, je ne veux pas aimer cette petite ingrate.
En parlant ainsi, le chevalier passa devant une marchande de fleurs qui vendait des marguerites. Il s'arrêta pour en acheter, et mettait déjà la main à sa poche, lorsqu'il changea d'avis et s'éloigna brusquement en répétant :
— C'est une ingrate, qui n'a point de cœur.
Le commandeur rencontra le soir madame de Polignac :
— Tout va mal, lui dit-il consterné. Ma nièce est intraitable.
— Comment cela? répondit la duchesse; n'a-t-elle
pas envoyé courir après Fleuranges? C'est au contraire le jeune homme qui ne se conduit pas trop bien.
— Point du tout. Il a été tendre, galant, aimable autant que possible.
— Vous m'étonnez ! Galant, dites-vous ?
— Parfaitement. Plût au ciel que ma nièce lui rendît autant de tendresse qu'il en montre pour ellel
— S'il en est ainsi, tout ira bien, car c'est de lui que j'ai peur et non de la jeune personne.
Fleuranges arriva chez la duchesse un matin.
— Enfin, lui dit-elle, j'ai des compliments à vous faire. Vous aimez mademoiselle de la Noue ; vous lui avez montré de l'empressement, de l'ardeur. Nous allons donc commencer à nous entendre.
— De bonne foi, madame, répondit Fleuranges, je serais un grand fou d'aimer une personne qui ne me témoigne que de la haine.
Il raconta avec quelle affectation cruelle Henriette avait exprimé le désir de partir pour la campagne, au moment môme où il ivwiiail du fond dos bois exprès poui* vWr. La dnchcsse éclata de rire.
— Ceci devient boulTon, cliovalier; si vous ne pouvez aimer (|ue df près, «'1 <ju''»n ne puisse vous aimer
FLEUUANUES 207
qui' de loin, nous n'arriverons jamais. Je donne ma démission. Laissons faire le hasard et les caprices de la jeune fdle.
Fleurangcs fut tout à fait de cet avis, c'est-à-dire qu'il ne voulut plus penser à Henriette et qu'il y réussit. Saint-André, qui avait suivi d'un œil curieux toutes les vicissitudes de ses amours, se moqua du chevalier quand il le vit abandonner une partie aussi belle. Faisons grâce au lecteur des spéculations transcendantes du baron et de ses conseils d'anu désintéressé ; bientôt il sera lemps de montrer son génie inventif, lorsqu'il travaillera pour son propre compte, et nous avons d'abord à raconter un événement d'importance qu'on verra au chapitre suivant.
En se promenant dans le quartier du Marais, Fleuranges et Saint-André causaient ensemble de la philosophie d'Helvétius appliquée à leurs affaires particulières. Pour mieux suivre leurs raisonnements, ils marchaient à pas lents. Le baron blâmait le découraffement et la mauvaise humeur de son ami. Il croyait Fleuranges en position si favorable, que nul incident nouveau ne devait plus arrêter ses succès pour peu
qu'il s'aidât lui-même. Afin d'appuyer cette proposition hardie de toutes les preuves nécessaires, Saint- André posa sa main sur le bras du chevalier et s'arrêta au milieu de la rue. Dans ce moment, Fleuranges, levant les yeux au ciel, aperçut à la fenêtre d'un quatrième étage une jeune fille coiffée en cornette, qui pleurait en déchirant une lettre d'un air fort animé. En môme temps une pluie de petits morceaux de papier voltigea autour des deux causeurs. Un fragment tomba sur l'épaule du baron. Fleuranges le prit et le serra dans la poche de son gilet. La grisette , qui le regardait, se mit à sourire; elle devint toute rouge, le chevalier tout pensif, et Saint-André perdit le fil de son discours.
— Tenez, dit Fleuranges, voilà l'accident qui arrêtera mes succès. Cette grisette est fort jolie , et je veux, à tout risque, monter chez elle.
— Vous êtes un étourneau , s'écria le baron , qui regrettait sa démonstration philosophique. On ne peut pas vous parler sérieusement. Allez au diable!
Saint-André enfonça son chapeau sur ses yeux et partit à grands pas. Fleuranges n'y prit pas garde et demeura en consultation avec lui-même. Son premier
soin fut d'examiner le fragment de papier. Il n'y trouva que ces trois mots : « Ingrat! je... jamais. » L'écriture était d'une femme , les lettres étaient bien formées, point de fautes d'orthographe. Mais que pouvait signifier cette moitié de phrase? Etait-ce « Ingrat! je vous aime plus que jamais? » ou bien : « Je ne vous reverrai jamais? » ou, comme le dernier mot était à la ligne et que le papier de la lettre paraissait grand, ce pouvait être : (( Ingrat! je vous défends de me revoir jamais. Je vous bannis de mon cœur à tout jamais. Je vous déteste, et je reconnais que j'aurais dû ne vous aimer jamais. » Ces dernières versions plurent à Fleuranges, et il les adopta de préférence à la première.
Celte pauvre fdle était évidemment trahie par son amant. Pour aller au plus pressé, le chevalier comj);iia le sourire qu'on lui avait adressé au rayon de soleil qui se fraye un passiige à travers une pluie d'orage. Ensuile, il (il d'aulres comparaisons sur les bras d'albàtrc, sur le cou plus blanc (lue neige, sur les cheveux d'ébènc, sur la bouche un peu grande, mais ornée (le perles fines, et quand il fut au bout de ses comparaisons, il reconnut enfin la gravité de sa blessure,
FLEURANGES «Il
dont il n'avait pas senti d'abord toute la profondeur.
— 0 ciell s'écria-t-il , me voilà amoureux! que vais-je devenir? Moi qui ne suis ni inventif, ni entreprenant, ni passionne, comme Saint-André, je ne réussirai jamais à rien.
Le chevalier eut bientôt imaginé le moyen simple de faire parler une portière en lui donnant un louis d'or. Il apprit que la grisette du quatrième étage se nommait Jeannette, qu'elle vivait toute seule, ne sortant que pour porter ou chercher de l'ouvrage ; qu'elle travaillait bien à l'aiguille et faisait des chemises. Fleuranges grimpa au quatrième étage, afm de commander à mademoiselle Jeannette une douzaine de chemises, et, tout honteux de ne savoir inventer que ce misérable expédient, il frappa bien vite à la porte. La jeune fille vint ouvrir. On ne voyait plus de traces de ses larmes, et un petit air de dignité respirait dans toute sa personne.
— Qu'y a-t-il pour le service de monsieur? ditelle.
— Ma chère enfant, répondit Fleuranges, je viens vous prier de me faire des chemises. Ce n'est qu'un
prétexte : je mourais d'envie de vous voir et de causer un moment avec vous. Le puis-je sans vous alarmer ou vous fâcher 1
— Vous ne me fâchez point, monsieur, et je pense que vous n'avez pas envie de m'effrayer ni de me faire de la peine. Asseyez-vous ; je vous demande la permission de me remettre à l'ouvrage.
Mademoiselle Jeannette offrit une chaise et reprit son aiguille.
— Je vous ai vue tout à l'heure à votre fenêtre, lui dit Fleuranges. Vous pleuriez en déchirant une lettre. Sur un des morceaux de papier, j'ai lu ces mots : (( Ingrat ! je ne vous reverrai jamais. » J'en conclus que vous êtes trahie par votre amant ; vous étiez belle et touchante; votre chagrin m'a ému. Sans savoir ce que je faisais, je suis monté chez vous dans l'intention de vous demander l'histoire de vos peines et pour vous offrir des consolations. Je suis près de vous, et à présent, je ne sais plus que vous dire.
— Monsieur, répondit Jeannette , vous n'avez pas rélléchi à une chose ; c'est (pie je déchirais cette lettre dont vous parlez, et (jue, par conséquent, je n'ai pas envoyé h mon amoureux ce (jue vous avez lu.
— N'importe. Vous l'avez appelé ingrat; il vous a donc trompée?
— Il m'a abandonnée. Nous nous aimions depuis six mois ; il devait obtenir une place de premier commis à Lyon dans une fabrique de soieries, et m'épouser avant de partir. Il a obtenu sa place, et il est parti sans moi.
— Le perfide 1 Vous en avez beaucoup de chagrin? Il faut l'oublier, ma mie.
— C'est ce que je fais, monsieur ; mais de temps en temps je pense à lui, et je pleure.
— Pauvre enfant ! Quel âge avez-vous?
— Seize ans.
— Le joli âge ! Donnez-moi la place de votre petit traître de commis.
— Impossible, monsieur : nous devions nous marier ensemble, et vous ne pouvez pas m'épouser.
— Vous avez raison. Il n'y a rien à répondre à cela. Vous resterez sage, et moi je vais être malheureux. Je ne vais pas dormir de la nuit.
— Est-ce bien vrai, monsieur?
— Gela est certain. Je vous aime, comme si je pouvais vous épouser, quoique je ^ache bien que c'est
impossible. Ah 1 que je suis fâché de vous avoir vue !
— Et moi je suis au désespoir de votre chagrin ; mais que faire ? Nous n'y pouvons rien.
— Absolument rien. Adieu, Jeannette. Faites-moi toujours douze chemises.
Fleuranges passa la journée à soupirer pour Jeannette. N'ayant point celte fois de fausse délicatesse ni de scrupule de fortune, son cœur se livrait tout entier. Un reste de dépit contre Henriette excitait son ardeur en ajoutant à l'attrait du plaisir le charme de la vengeance. Il n'en dormit pas de la nuit, comme il l'avait prévu. Saint-André, qui ne songeait plus à l'aventure de la veille, voyant Fleuranges tout bouleversé, lui demanda ce qu'il avait.
— Ah! mon ami, répondit le chevalier, je l'ai vue. Elle est adorable, bonne, douce; mais, hélas! trop sage pour m'aimer.
— Cela viendra. Un peu de patience. Qu'y a-t-ildc nouveau? Que lui avez-vous dit ?
— De me faire douze chemises.
— Des chemises! une héritière d'un million!
— Il 8'agit bien d'une hérilière I c'est à Jeannette que je pense.
Fleuranges expliqua ce que c'était que Jeannette, et sans écouter les remontrances de son confident, il le supplia de lui indiquer les moyens de plaire à cette jeune fille.
— La belle difficulté, dit Saint-André, que de plaire à une grisette ! Vous la menez à la comédie ; vous lui offrez un souper chez vous, après le spectacle. Vous l'étourdissez avec du vin de Champagne, et elle ne vous quitte que le lendemain matin. Telle est la recette.
— Oui, pour les gens habiles et passionnés, comme vous; mais moi, indolent et maladroit, je m'en tirerais mal. Je tomberais à ses genoux comme un sot. Ah ! c'est maintenant que je comprends ma faiblesse et votre supériorité.
Le chevalier se coucha sur un tapis, et se frappa la tête par terre en répétant :
— Quand je pense qu'à ma place Saint-André sau-» rait plaire à Jeannette !
Après bien des gestes de possédé, des circuits par la chambre, et les autres signes auxquels on reconnaît la folie araoun^ise, voyant la nuit approcher, il courut chez la jeune fille. Le clicvalier se jeta aux
il6 FLEURANGES
genoux de Jeannette. Il ne la conduisit point à la comédie ; il ne l'entraîna point à souper cliez lui, et ne la garda point jusqu'au matin ; mais il lit apporter son souper chez elle et ne la quitta que le lendemain au grand jour, ce qui pouvait passer pour un équivalent. Fleurangcs employa le premier instant qu'il trouva pour réiléchir, à se demander si l'art et les finesses auraient eu le môme succès que sa simplicité, et si Saint-André n'était pas au fond un froid arithméticien.
Notre héros ne fit aucun mystère de sa liaison avec Jeannette. Il ne quittait guère sa maîtresse, et la menait aux loges grillées du théâtre Favart. On ne le vit plus chez la marquise, et ses rivaux ne manquèrent pas d'annoncer en triomphant son infidélité. Sainl- André, qui regardait son ami comme perdu dans l'esprit d'Henriette, revint à ses anciennes espérances. Il acheta une perruqiuî neuve, et reprit le cours de ses assiduités. M. de Béville parla des grisettes avec mépris, et M. de Noyon plaça convenablement une phrase préparée sur le défaut de l'inconstance.
Mademoiselle de la Noue suivait les modes avec grand soin. Elle mellait du rouge; et se \)os<ii\{ habi-
luellement deux mouches qui lui allaient à ravir, l'une au coin de la bouche, et l'autre sous l'œil gauche. Quel fut l'élonnement de ses adorateurs lorsqu'elle parut un soir toute pâle, sans son rouge ni ses mouches ! Ce ne pouvait être qu'un oubli. M. de Noyon fit remarquer à Henriette cette omission grave : on lui répondit par un regard dédaigneux. M. de Béville, voyant l'écueil où tombait son rival, déclara que le fard était une chose affreuse : Henriette haussa les épaules d'un air de pitié. Saint-André, plus sagace que les autres, feignit de ne rien remarquer. La demoiselle n'ouvrit point la bouche de la soirée. La mélancolie la plus profonde régnait sur son visage et dans toute sa personne. Il n'y eut pas moyen de tirer d'elle une seule parole, et les prétendants, qui espéraient recueillir la succession de l'imprudent chevalier, se retirèrent consternés. Après leur départ, la tante posa son ouvrage sur ses genoux.
— Ma nièce, dit-elle, peut-on savoir quelle nouvelle fantaisie vous passe parla tête? Je gage que vous allez vous lamenter de l'infidélité de M. de Fleuranges.
— Oui, madame, j'en suis triste et irritée. Dites-en ce que vous voudrez.
— Il nous manquait encore cela î Sera-ce au moins votre dernier caprice ?
— Je n'en sais rien, madame.
— Le chevalier a bien fait. Je l'approuve sincèrement. Il a rencontré quelque bonne grisette qui l'aime tout naïvement, et il se moque de vous. J'en suis charmée. Vous l'avez pleuré, le croyant mort; vous l'avez maltraité amoureux; regrettez-le inconstant , c'est votre droit.
— Ma tante, s'écria Henriette en fondant en larmes, vous avez raison de me trouvei' sotte et ridicule; mais je vous assure que je n'ai pu m'empôchcr d'agir comme j'ai fait ; je ne sais ce qu'il y a en moi qui veut que ce soit ainsi. M. de Flcuranges me plaît; je le voudiais pour mari, et quand je le vois, il m'est impossible de ne point lui parler rudement. Je sens combien je suis méchante et haïssable , je m'en désespère, et rien au monde ne peut me changer. Ah! grand Dieu, que je suis malhcureusel
— Kh ! là, là... mon enfant, calmez-vous, dit la tante avec clhoi. Je compiends ce mauvais esprit qui vous possède. Il fallait me dire cela plus tôt. Je vous aurais excusée, secourue. Finissez ces sanglots, ma
chère nièce. Raisonnons tranquillement : vous n'êtes pas si méchante que vous le croyez. Les jeunes filles ont souvent de ces folles envies qui leur donnent un faux caractèie pour quelque temps. Ce sera passager, le mariage vous guérira ; nous ferons en sorte que vous ayez votre chevalier.
— Hélas 1 madame, que je suis honteuse!
— Remeltez-vous , ma belle. Tout s'arrangera. Fleuranges vous aime; c'est par dépit et par vengeance qu'il feint de s'attacher à une autre. Il nous reviendra dans peu. Je voudrais bien voir qu'une grisette pût vous l'enlever?
— Où me cacher, bon Dieu? dit Henriette.
— N'ayez point de honte, mon enfant. Votre franchise est honnéle et louable. Je suis votre amie et votre tante. Vous ne devez point rougir devant moi.
Henriette ouvrit entièrement son cœur et causa longuement avec sa tante du mauvais génie qui l'obligeait à parler et agir au rebours de ce qu'elle sentait.
Pendant cette conférence, Saint-André cheminait dans les rues, le menton incliné vers la terre, en travail d'un admirable projet.
— Cette jeune lille bizarre, pensait-il, aime prodigieusement les grands effets de théâtre, les péripéties, comme on dit à l'Université. Qui m'empêche de lui servir ce qui lui plaît? Elle a pleuré Fleuranges : pourquoi ne me pleurerait-elle pas? Jouer le mort et sortir de la tombe, sécher ses pleurs et la voir tomber dans mes bras, ce serait un coup de maître. Rêvons à cela cette nuit.
— Corbleu î disait de son côté M. de Béville, Fleuranges est un garçon rusé. Il sait l'art de la coquetterie. Se faire désirer, voilà le secret. Mon empressement est maladroit. Parlons pour la campagne. On enverra courir après moi dans les bois de Morfontaine.
M. de jNoyon, illuminé subitement par un trait de lumière, se frappa le front en montant dans son carrosse.
— Pardieu! se dit-il, si Fleuranges est un habik' homme, je serai aussi habile que lui. Soyons inconstant et prerions une grisette. (Juellc idée ! Faisons mieux : enlevons-lui sa grisette. Séduisons-la. Mais conuucnl? A force d'jrgeni. Supi)laiit(>ns de loules les manières ce chevalier si redoulable.
Mademoiselle de la Noue, abandonnée à son chagrin, demeura pendant deux jours enfermée dans sa chambre. Il n'y a rien de tel pour donner des forces à l'amour que de l'avouer à un confident. Toutes les pensées d'Henriette étaientà son volage chevalier; cependant, elle apprit avec un peu de surprise que pas un de ses adorateurs n'était venu pour la voir. Le commandeur entra dans le salon avec un visage sombre et décomposé.
— Encore une catastrophe I murmura le bonhomme en jetant sa canne et son épée dans un coin.
— Une catastrophe? Vous me faites frémir, mon oncle.
— Saint-André s'est brûlé la cervelle par amour pour toi, mon enfant. Il est pourtant triste d'être la cause de tous ces malheurs.
— N'y a-t-il pas encore quelque méprise? demanda Henriette.
— La chose n'est que trop sûre. Le pauvre garçon n'a lait aucun éclat. Il a prétexté des affaires en province, et il est allé se tuer à Saint-Cloud. J'ai voulu voir de mes veux son tombeau dans le cimetière du
village. On l'a enterré à l'écart et sans dire une messe pour le repos de son âme. Cela est cruel. J'en suis navré.
Les visites du matin suffirent pour confirmer la nouvelle. Chaque personne qui entrait chez la marquise débutait par ces mots :
-— Savez-vous le malheur du pauvre Saint-André?
— C'est un événement afl'reux, dit Henriette; j'en suis désolée, je rendais justice à l'esprit et au mérite du baron. Je prierai Dieu fidèlement pour lui chaque soir.
Ces paroles furent rapportées à Saint- André par un ami qui avait son secret; elles lui semblèrent d'un heureux augure. Une jeune fille ne pouvait, selon lui, plier chaque soir pour l'Ame d'un homme bien fail, sans l'aimer dans le délai d'imo semaine ou deux.
Personne, depuis huit jours, n'avait remarqué l'absence de M. de Béville, lorsque la marquise s'avisa (le s'informer de lui. Tn ami officieux répondit qu'il riail à la campaunc, et ou n'eu parla plus.
Un malin, FhMU'anpes se reudail plus tard que de roulume clic/, sa maîlressc, eu l'cpassant dans sa télo les inconvénieiils d'une liaison avec unegriselle ignn-
rante, à qui on ne sait que dire pendant des entrevues mortellement longues. Arrivé chez Jeannette, il frappa plusieurs fois sans qu'on vînt ouvrir. La portière courait après lui une lettre à la main.
(( Mon cher petit chevalier, lui écrivait la grisette, vous êtes bien aimable, .le suis bien fâchée de vous quitter. Vous comprendrez qu'une pauvre fille comme moi ne pouvait pas refuser quatre mille écus. C'est une grosse somme. Avec cela, j'achèterai une métail'ie dans mon pays. Adieu. Pensez à moi quelquefois. .Te me souviendrai toujours de vous. Je vous embrasse tendrement. A propos : j'oubliais de vous dire que c'est M. de Noyon qui me donne tant d'argent. Il est fort généreux. .Te me suis bien fait prier, je vous assure ; mais quatre mille écus 1 II me les a payés. Je l(»s ai dans mon tiroir, la moitié en pièces d'or, le r^ste en argent blanc. Je suis bien contente. Adieu. )^
— Moi aussi, je suis bien content, s'écria Fleuranges. Ce bon Noyon ! il me débarrasse d'un grand
fardeau.
Le chevalier retourna chez lui, chantant de tout son cieur comme un écolier on récréation. Le soir,
iU ' FLEURANGES
en se promenant dans les couloirs d'un théâtre, il aperçut M. de Noyon et Jeannette par la lucarne d'une loge. Il posa sa tête à là place de la vitre qui était baissée :
— Je vous suis obligé, Noyon, dit-il en riant. Vous me rendez un service signalé. Ayez soin de celle bonne fille, comme elle le mérite.
Quand une femme se mêle de faire du bien a ses amis, elle y met toute son ûme ; elle y applique son esprit avec suite et s'en acquitte souvent avec bonheur, toujours avec grâce et intelligence. Ainsi faisait madame de Polignac. Au milieu de son emploi et des fatigues du métier de favorite d'une reine, elle trouvait encore le temps de penser aux autres. Comme elle estimait le caractère de Flenranges, l'envie de le servir auprès d'Henriette ne lui sortait pas de la tête. Un soir (ju'on jouait à l;i cour les Femmes savantes^ elle fut frappée du naïf (lénoimient de la comédie.
— Voilà, se disait-elle, le moy(Mi de marier mon petit clKivalicr, non pas on (lossilhiiil les \cu\ d'une IMiilaiiiinte, puis(iu'()ii ne, rrl'use pas de hii douiicr son Henrieltc, mais en faisant naître dans son cœur un bon mouvement comme celui de Giilandre. Nous
verrons bien par là si les scrupules de délicatesse sont le véritable obstacle à son bonheur.
A peine la duchesse eut-elle conçu cette idée, qu'elle y ajouta ces accessoires d'artifice dont le beau sexe connaît à fond les ressources. Son thème fut préparé immédiatement pour la première visite qu'elle recevrait de Fleuranges. Le chevalier arriva enfin, un peu déconfit de ses fautes, et inquiet de ce qu'on pensait de lui.
— Votre longue absence ne m'a pas étonnée, lui dit madame de Polignac avec l'air le plus innocent du monde. Il était généreux de vous tenir sur la réserve en face d'une fortune dix fois plus grande que la vôtre; il est sage de vous relirer à présent. Vous n'êtes point assez riche pour prendre une femme qui n'a rien.
— De qui parlez-vous donc? demanda Fleuranges.
— Quoi! vous ne savez pas ce qui arrive? Mademoiselle de la Noue est ruinée entièrement. On a vendu les biens que son père avait en Picardie, poui" en acheter d'autres. L'intendant de la marquise, chargé de rapporter d'Amiens toute cette fortune en argent comptant, n'a plus reparu, et l'on vient d'a[)-
226 KLEURANGES
prendre qu'il s'est enfui en Amérique. Ce misérable a laissé les affaires du commandeur dans un désordre abominable; la famille de Ghampré découvre une foule d'infidélités et de dettes qu'elle ne soupçonnait pas; ils sont tous réduits à la dernière extrémité.
La duchesse eut la cruauté de se lamenter avec Fleuranges pendant une demi-heure, et joua si parfaitement la compassion, qu'il s'en fallait de peu qu'elle n'eût les larmes aux yeux.
— Grand Dieu! s'écria le chevalier, ils vont prendre mon silence pour un lâche abandon. Sans doute tout le monde les délaisse, et ils me croiront aussi vil que les autres. Je veux aller ies voir. Il me semble qu'on m'accuse, et chaque instant de retard aggrave mon crime.
— Attendez encore un moment. J'ai d'autres choses à vous dire.
Madame de Polignac écrivit à la hâte un billet au commandeur pour l'avertir de sa supercherie, et relinl Fleuranges, afm que son messager pût jn-endri^ les devants.
— Pauvre jeune fille! répétait le chevalier, si charmante, si a(T/>ra|)lie, <ît ruinée tout à coupl Passer
ainsi de la plus heureuse position à la misère ou à l'isolement! car on n'ira pas mAme lui porter de stéliles consolations; ou, si l'on y va, ce srra pour insulter à son malheur.
— C'est affreux ! r(''pondait la duchesse en regardant sa pendule; cette aimable fille avait bien raison de penser qu'on la recherchait pour son argent ; tous les prôlendants ont déjà disparu.
— Les misérablesl Ahî du moins, il en re te encore un. Si elle voulait partager ma modique forlune...
— Vous l'aimez donc, chevalier?
— Eh 1 sans doute, je l'aime.
— Eh bien! allez. Il est temps à présent. Une action comme celle que vous voulez faire vaut un douaire de cent mille écus. Mariez-vous, je ne vous retiens plus.
Fleuranges partit. Il courut si vite, qu'on avait k peine eu le temps de se préparer chez la marquise, et que la lettre de madame de Polignac brûlait encore dans la cheminée au moment où il entra dans le salon. Le commandeur n'osait ouvrir la bouche, de peur de mal jouer son rôle; la tante se recueillait
avant de commencer le sien ; Henriette pâlissait et rougissait trois fois en une minute.
— Mademoiselle, madame la marquise, cher commandeur, je ne vous apporte pas ces fades compliments de condoléance que tout le monde peut faire et qui ne prouvent rien. Sans savoir si mon chagrin doit adoucir ou augmenter le vôtre, je viens vous dire que vos revers de fortune me brisent le cœur. J'arrive bien tard, n'est-ce pas? C'est aujourd'hui seulement que j'ai appris ce malheur.
Le bon commandeur avait déjà pitié de l'émotion de Fleuranges.
— Tout n'est pas perdu pour nous, dit-il.
— Non, certes, interrompit la marquise en jetant un regard terrible à son beau-frère, tout n'est pas perdu, puisqu'il nous reste encore un excellent ami. Cela soutient et console. Nous nous retirerons à la campagne, dans le fond de quelque province, avec deux ou trois mille livres de rente.
— Trois ou quatre, dit le commandeur. Je nw porte bien malgré mon grand âge. Je rentrerai au service. Mais, ma nièce, mon Henriette, qu'esl-ie que nous ferons de toi?
FLEURÂNGI'S ««0
— Il est certain, reprit la tante, que cela est cruel. Vous et moi, qui avons fini noire carrière, nous ne regretterons pas grand'chose. C'est à dix-huit ans que ces malheurs sont déplorables. Il ne faut plus songer à vous marier, ma nièce.
— J'entrerai en religion si vous le voulez, ma tante.
— En religion ! s'écria Fleuranges. Désespérez-vous des hommes à ce point? Sommes-nous donc tous des cupides et des lâches? N'êtes-vous plus aimable et charmante comme auparavant? Sans chercher bien loin, je ne serais pas en peine de vous désigner un gentilhomme qui donnerait son sang, s'il le fallait, pour vous sauver de celte ruine complète; ou plutôt, comme il sentirait combien ses vœux sont inutiles, je suis sûr qu'il s'offrirait avec ravissement à partager votre sort. Il ne possède qu'un petit bien, situé au bord d'une rivière, dans le plus joli lieu du monde. Sa mère vous adorerait, et il consacrerait le reste de sa vie à tâcher de vous faire oublier ce que vous avez perdu. Un jour, peut-être, si vous aviez quelque tendresse pour lui, vous ne souhaiteriez plus de rien changer à votre existence.
— Ma nièce, dit la marquise, que pensez-vous de ceci? Vous n'êtes pas dans des conditions à faire la petite bouche. Répondez vous-même à M. le chevalier.
— Monsieur, répondit Henriette en tremblant, si je connaissais ce gentilhomme dont vous parlez, et qu'il s'exprimât comme vous venez delà faire...
— Eh bien, reprit la marquise, achevez donc. Faut-il se laisser tant prier pour dire ce qu'on pense? Que les filles d'à présent ont le cœur loin des lèvres ! Bonté divine ! De mon temps on nous aurait cousu le gosier que nous aurions bien su répondre à nos amoureux.
— Ma tante, ménagez-moi. Je vous ai dit le fond de mes pensées; soyez mon avocat.
— Je le veux bien. Mon cher Fleuranges, dans ma jeunesse on vous eût dit tout franchement : « Est-il possible, chevalici', que vous m'aimiez encore, après mes bizarreries et mes caprices! Je ne sais quel démon, ennemi de mon bonheur, m'a toujours fait parler au rebours de mes sentiments; mais celle fois au moins ma bouche sera d'arrord avec mon cœiir. Apprenez que je vous aime, et que je vous aimais dès W. premier jour que je vous ai vu ...»
— Ah ! ma tante, dit la jeune fille en cachant son visage dans son mouchoir.
— Henriette! s'écria Flcuranges, est-ce bien là co que vous pensez ?
— Je n'exagère pas d'un mot, reprit la marquise. Allons, ma nièce, donnez votre main au chevalier; ce n'est qu'un acte de justice.
Fleuranges avait saisi la main qu'Henriette lui présentait timidement, et il la portait à ses lèvres, lorsque le commandeur, passant derrière sa nièce, la prit par la taille et la jeta dans les bras du chevalier.
— Maintenant , dit le vieillard, embrassez aussi votre oncle, et puisque vous voilà l'époux de notre Henriette, je pense que la dot ne gâtera rien. L'histoire de la banqueroute n'est qu'un mensonge.
• — Ohl quel mauvais comédien vous êtes, mon frère I dit la marquise.
— Vous êtes sans pitié, ma sœur. N'avez-vous pas de remords de laisser souffrir ce pauvre garçon? Çà, chevalier, que devient votre grisette?
— M. de Noyon me l'a enlevée.
— Que c'est bien à lui ! nous y gagnerons tous.
L'heure des visites du soir approchait. Un carrosse entra dans la cour de l'hôtel, et la conférence fut interrompue par l'un des joueurs de whist qui faisaient d'habitude la partie du commandeur.
— Jouons au whist, reprit le bonhomme ; nos jeunes gens causeront ensemble pendant ce temps-là.
— Mais nous ne sommes que trois.
— Jouons toujours, il y aura un mort.
On dressa la table de jeu.
— Un mort! répéta le commandeur en soupirant. Ce mot me rappelle le malheureux Saint-André. Jt^ l'aimais assez. S'il vivait, il serait ici, et nous servirait de quatrième. Ces tètes chaudes, cela se tue pour une passion qui leur eût duré huit jours!... N'y pensons i)lus... Je suis avec le mort. Vos cartes sont prèles, ma sœur. Asseyez-vous. Que j'ai de joie de marier ma nièce 1... A quel jour du mois sommesnous ?
— Au deux novembre, jour des morts.
— Encore! on ne devrait pas jouer au whisl à trois ce soir. Queliiuc défunt, aimant les cartes, n'aurait (|n'à venir relever son jeu!... Attendez : voici un carrosse qui entre. Nous allons avoir un (juatrième.
La porte s'ouvrit, et on annonça M. de Saint- André. Le baron salua la compagnie. Il s'avança vers la table de jeu, prit un siège, ets'installant à la place (lu mort, il releva les cartes avec l'air impassible d'an trépassé.
Fleuranges n'eut que deux mots à dire à l'oreille d'Henriette pour la rassurer. La marquise comprit aussitôt la plaisanterie. Son vis-à-vis était un vieux philosophe, incapable de croire aux fantômes. Le bon commandeur seul demeurait interdit.
— Jouez donc, mon frère, dit madame de Champré. Le mort a la première levée. M. le baron est sorti de la tombe forl à i)ropos. Cela est galant et poli. Nous l'inviterons tout à l'heure pour le mariage de notre nièce avec son ami Fleuranges.
— Par ma foi! s'écria Saint-André, la nouvelle me fait plaisir. Aussi bien, je vois que mon coup do llièàlre ne réussit pas, et je m'ennuyais comme un mort dans ma cachette.
— Jeunes gensi jeunes gens! murmurait le commandeur, vous ne respectez plus rien. De notre temps...
— Que dites-vous donc, mon frère? De notre temps
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on riait encore plus qu'aujourd'hui, et l'on ne se fâchait point pour une petite malice quand le tour était hicn exécuté... Je joue trèfle.
— Je prends, dit Saint-André. Ainsi donc, l'ami Fleuranges épouse votre charmante nièce?
— Oui, baron. C'est toute une histoire, une comédie que nous vous raconterons tout à l'heure... J'entends un carrosse.
M. de Béville entra tenant une corbeille de (leurs.
— Bonsoir, monsieur, lui dit la marquise. Que portez-vous donc là? Des fleurs pour ma nièce? Vous êtes allé à la campagne ce matin?
— Ce matin, madame! il y a plus d'une semaine rpie je suis absent.
— Oui, j'.N iH'nso; c'est vrai. Je disais qu'on ne vous voyait plus. Je ne sais quel jour j'ai dit cela.
— Voyan! qu'on m'cùl laissa courir les champs jtistpi'à la Chandeleur, sans s'inquiélerde moi, j(^ suis revenu.
— I);ii!s (|n('l mois est-ce donc la Chandeleur? Février, je crois... Toujours du pi(iue!...
— Mademoiselle \nUr nircc aime les marf?ufiri(es.
En voici une grosse provision. C'est une rareté dans celte saison.
— Que cela est aimable! dit Henriette. Je me ferai une parure de ces belles fleurs.
— Pour le jour où nous signei'ons le contrat, reprit la marquise. Quel jour le signons-nous?... Encore du pique !
— Le contrat? dit M. de Béville.
— A propos. Je vous présente notre neveu, M. de Fleuranges.
— Ma sœur, dit le commandeur, on peut dresser le contrat demain et le signer dans les quarante-huil heures. Nous avons des notaires expéditifs...
— Fleuranges, dit Saint -Andrc, je suis votre témoin.
On annonça que le souper était servi.
— Monsieur de Béville, soupez avec nous, reprit la marquise. Je vous conterai la scène de co soir.
On soupa gaiement. On signa le contrat trois jours après, et on fit le mariage dans la quin-ainc.
Mademoiselle de la Noue , une fois mariée , devint une femme aussi raisonnable, aussi égale d'humeur et de caractère qu'elle avait été fantasque et qnin-
leuse jeune fille. Ces transformations ne sont [tas rares dans le beau sexe. On en voit même de contraires à celle-ci, où il arrive qu'on a épousé le diable sous la forme d'un ange. Fleuranges tomba plus heureusement. Sa femme prit des goûts fort simples, le traita toujours avec douceur etafîection, et lui joua des airs de clavecin autant qu'il en souhaita.
Fleuranges, relire dans ses terres, échappa aux orages politiques. Il vécut heureux. S'il eut beaucoup d'enfants, je n'en sais rien, mais je l'affirme néanmoins, afin que le lecteur, plus satisfait, pardonne volontiers les fautes de l'auteur, comme on disait jadis en Espagne.
KIN OK FLEURANGi:».
DE MELCY A MAURICK.
Peins, 15 avril 18.
Je souffre tellement de votre absence, mon ami, que je suis réduite à me réciter, comme un chapelet, toutes les raisons qui vous ont déterminé à ce voyage. Dans ma mauvaise humeur, j'ai peine à les trouver suffisantes. M'en serais-je contentée trop facilement? n'en fallait-il pas de meilleures pour motiver une séparation si longue entre nous? votre fortune était-elle vraiment menacée? que faites-vous à L}on? ces af-
faires vous occupent-elles autant que vous le dites? les menez-vous aussi activement que vous le devez pour me revoir plus tôt?
Vous me parlez bien de votre ennui, mais il y a encore dans vos tournures de phrases un entrain dont je ne serais pas capable. Je prétends que si vous voulez lutter avec moi comme dans les temps antiques, en chantant les douleurs de l'absence, je gagnerai bel et bien le prix sur vous.
Pour remplir un devoir de famille auquel je ne me soumettrais pas si vous étiez ici, je suis allée, la semaine dernière , passer trois jours à la campagne ; je me suis promenée toute seule dans ces allées et au bord de cette rivière que j'amais autrefois; j'ai revu ces arbustes couverts de Heurs que les abeilles préfèrent aux roses; j'ai recherché en moi-même ces impressions vagues d'espérance et de plaisir (|ue j'avais éprouvées dans ce beau site avant de vous connaître : elles n'ont pas voulu se réveiller. Je n'ai songé qu'à vous, à votre silence et à mes sujets de tristesse; la compagnie (lui m'entourait m'était insupportable, et la nature ne m'était pas d'un grand secours. Dans ces moments où ma tendresse pour vous m'obligeait à
m'isoler, j'aurais été bien aise d'apprendre que vous connaissiez aussi ce besoin de solitude. Vous arrivet-il, loin de moi, de vous retirer en vous-même pour ne penser qu'à nous? Je me figure que souvent je vous reviens à l'esprit, mais mêlée à tout ce qui compose la vie, comme on mange du pain avec tous les mets (pour employer le style de vos lettres).
Combien votre iniluence sur moi a été grande, mon ami 1 Je croyais aimer la campagne avec passion, et cette fois, j'ai regardé les bois, la rivière, les beaux points de vue du parc, comme à la liàle, avec des yeux distraits, pressée d'arriver à une date qui doit nous réunir; et tout cela m'aurait paru charmant si je vous avais eu près de moi ! Je sens mieux chaipie jour combien toutes choses sont indiflérenlcs par ellesmêmes, et que ce que nous portons en nous en lait seul le prix. Ah! Maurice, la vie est bien courte poui* la jeter ainsi au vent. Voici la première fois que nous comptons le temps de la séparation par semaines et par mois; c'est vous qui l'avez voulu.
Mais je veux revenir h cette saine raison dans laquelle vous savez vous maintenir. Vos motifs sont bons et valables; que jnon ciiagriu ne vous elïraye
pas. Adieu, mon amil puisqu'à l'énorme distance où vous êtes, il faut bien employer ce triste mot; adieu donc.
DK MELCY A MAURICR.
Par:s, 25 aviil IS.
Je vous félicite, Maurice, de la tranquillité parfaite où vous vivez ; ma lettre est dans vos mains depuis huit jours, et j'attends encore la réponse! En vérité, je ne vous comprends plus. Ètes-vous malade, ou infidèle , ou bien vos alTaircs vous occupent-elles au point de vous enlever la mémoire? Votre silence n'a pas d'excuses. Je vous aime avec tendresse, mais vous savez que je suis fière ; j'ai du sang anrrlais dans
les veines, malgré ma figure bmne; l'orgueil de la Grande-Bretagne est passé en proverbe.
Je vous garde votre bien avec vigilance, mais ce n'est pas sans le défendre. Je me demande si, en me laissant ainsi à moi-même avec l'escorte galante que vous savez, il y a de votre part imprévoyance du danger, ou si c'est une confiance en moi plus grande que vous ne l'auriez en aucune autre. Si ce dernier sentiment existe, il est justifié ; mais vous croyez donc me connaître d'une façon imperturbable? Je ne conseillerais ni à vous ni à qui que ce soit au monde de jouer ce jeu avec une autre femme.
Il semble qu'on ait deviné à la fois que je vous aime et que vous me négligez, car on me fait la cour, je vous en avertis. Quand vous étiez ici , la crainte de vous aflliger m'cinpécbait de m'en amuser ; à présent, le mécontentement que vous me donnez m'irrite contre tous les hommes, et je ne suis aimable pour personne.
Il m'est venu une réilexion : ce qui fait qu'entre nous les i)elilps querelles deviennent graves, le savezvous? c'est que lous d(uix nous maufiuons d'élan et de spontanéité; nous n'avons jamais de ces mouve-
menls subits qui brisent et entraînent toutes les digues, et par lesquels on change d'un seul mot toute une position, tout un ordre d'idées; nous avons trop d'équilibre et de logique dans nos sentiments. Pour que nos cœurs se déploient , il faut qu'ils soient d'accord avec l'esprit et l'humeur. Nos brouilleries ne nous mèneront peut-être jamais à des ruptures complètes, mais elles gagnent en longueur ce qu'elles perdent en intensité; c'est là le pire, selon moi, car j'estime le temps le plus précieux des biens. Il y a des gens dont les orages passionnés ressemblent à ceux du ciel : de gros nuages, des éclats de foudre, des déchirements, de la pluie, et bientôt l'arc-en-ciel, un rayon de soleil, et tout rentre dans l'ordre. Pour moi, quelque ambitieuse que soit la comparaison , je suis plutôt comme l'Océan : le calme est rétabli dans la nature; le ciel sourit, et cependant les vagues s'agilent avec violence ; il faut du temps pour que leur colère s'apaise, quoique la tempête n'ait fait que passer et disparaître. Dans nos brouilleries , je me dis tout cela ; je sons combien cette manière d'être est fâcheuse, combien il serait aisé de vous ramener à moi et de briser la glace, et j'avalerais plutôt une épée
que de prononcer une parole qui changerait le mal en plaisir. Vous avez, je crois, le même défaut, mais je ne sais pas au juste à quel degré. Voici sans doute une occasion qui me l'apprendra, car je vous déclare que je suis sérieusement fâchée contre vous , que je suis décidée à ne pas revenir la première, et qu'il faudra que vous fassiez amende honorahle et l'aveu de vos torts ; nous verrons ensuite si je vous aime assez pour accorder le pardon. Cette fois, je ne vous écrirai plus que je n'aie reçu votre réponse. Adieu, je vous refuse raille baisers.