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LA BEAL TÉ DANS LA NATURE

roi des fauves produit sur ceux qui l’entendent sans crainte le même effet que le grondement du canon, un jour de fête; ce rauquement, pareil à un coup de foudre répercuté, glace le sang dans les veines des voyageurs parcourant le Sahel ; c’est alors le bruit formidable de la bataille : sa sonorité est belle, quel que soit l’effet produit.

La nature nous séduit par tous les sens ; formes, couleurs, sons, s’unissent pour porter en nous des troubles divers, exquis, pénétrants, puissants, profonds. Personne de nous n’échappe à cette domination ; l’homme le plus brave a des peurs dont il triomphe, et qui deviennent des voluptés. La grande ombre de la nuit est pleine de fantômes que l’imagination évoque et qui font battre au cœur une charge précipitée. Un buisson prend des proportions extraordinaires ; un nuage qui rase l’horizon, qui s’enfle ou se détend, s’allonge ou se masse; le bruit plaintif des feuilles se heurtant dans le silence; le pas-

IMPRESSIONS SUR NOS SENS

sant qu’on perçoit vaguement à distance et dont les allures semblent tortueuses : toutes ces choses, la nuit les grandit, leur donne des proportions imprévues qui nous émeuvent.

Cette émotion est une souffrance, et cependant la réalité est absolument inoffensive. C’est en nous-mêmes que les tableaux ou les bruits prennent une caractéristique en se transformant. Des bruits semblables, des formes identiques, perçus par une nuit claire, impressionnent d’une autre façon. La solitude et le silence relatifs, à la clarté bleue de la lune, ont d’autres aspects, des sonorités différentes, et leur beauté nous énerve moins.

L’ombre diminue notre personnalité, nous fait un cortège d’idéalités menaçantes, amoindrit nos qualités morales, nous rapetisse en notre propre conscience. Nous la déclarons malfaisante pour le mal quelle autorise. Nous en faisons presqu’un être responsable et conscient. En est-elle

moins belle, cette image de l’infini insondable, cette heure du sommeil et du repos, soit que l’éther profond, éclaboussé d’étoiles, laisse tomber sur nous sa plénitude, soit qu’au milieu d’épaisses nuées, chassées par un vent impétueux, on entrevoie la lune perdue dans le chaos, soit que la tempête en gémissant torde les arbres centenaires comme des roseaux?

ATTRACTION PAR LA VARIÉTÉ

Laissez à la nature toute sa liberté, ne l’entravez en rien, les forêts et les plaines, les montagnes et les vallées se couvriront d’une riche végétation, en désordre, mais non sans logique, les plantes s’enchevêtreront les unes dans les autres et formeront un canevas serré qu’on ne pourra pénétrer sans le détruire. Ce sera la beauté rustique, la beauté vierge, dans toute sa splendeur. La nécessité force l’homme à tourmenter les grandes lignes dues à la poussée des plantes, à porter la hache dans ce fouillis, à détruire cette obstruction. Il taille, il régularise,

il transforme selon ses convenances ; il torture les arbres, il civilise les plantes, il force la production des fleurs et des fruits. Ainsi la beauté vierge subit des outrages sans pouvoir se défendre.

Qui combat contre l’inextricable et le sauvage? La nécessité. L’agriculteur peut-il laisser envahir son champ? L’industrie n’a-t-elle pas besoin de madriers et de planches, et ne doitelle pas coucher sur le sol le chêne et le pin, l’orme et le noyer, quoique le temps les ait rendus respectables, quoiqu’ils se soient développés dans l’espace et dans le sol avec une exubérance magnifique?

Mais laissez faire la nature : elle ne se trompe point. Elle est la mère de l’harmonie dans les formes et dans les couleurs.

Nous allons au loin, nous quittons les pays transformés par la civilisation, pour retrouver les beautés naturelles qui doivent nous donner

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des émotions pleines de saveur, nous recherchons l’horreur des précipices, nous voulons contempler les sapins centenaires, les chênes sur la tête desquels les siècles et les tempêtes n’ont point eu de prise. Nous retournons au vrai sans mélange aussi souvent que nous en avons les loisirs. Les dangers ont un charme fascinateur auquel les caractères bien trempés ne résistent pas.

Qu’est-ce qui nous attire? Espérons-nous rencontrer des visages plus doux et plus fins, des hommes moins incomplets, un climat plus bienfaisant? Non. L’attrait, c’est l’imprévu, c’est la variété; nous voulons éprouver des sensations nouvelles au moyen des tableaux de la nature.

Ces désirs se propagent; notre époque voit le nombre des voyageurs s’accroître dans des proportions considérables ; leurs récits nous ont fait connaître en détail le globe terrestre comme si nous l’avions parcouru en tous sens. Aussitôt

qu’une route nouvelle est frayée, on s’y précipite; on la fraye quand elle n’existe pas. L’inconnu est irrésistible. Combien de martyrs ont laissé leurs os dans les déserts, dans les océans, dans les forêts, au milieu des peuplades sauvages qui n’ont aucun respect des savants et des artistes! Malgré tant de tragédies, on pourrait dire à cause de tant de tragédies, l’inconnu reste attractif. Riants ou désolés, tous les pays ont des séductions. Quelles beautés ne rencontrerat-on pas dans les plaines de sable? N’est-ce pas là que les spectacles sont les plus grandioses? Quelle pureté de physionomie et d’harmonie n’y affectent pas les formes et les couleurs? 11 faut partir, quelle que soit l’affliction de ceux qu’on laisse derrière soi.

Explorateurs savants, artistes et poètes curieux sont des amoureux passionnés de la réalité. Ils peuvent avoir en partant un but spécial : trouver les sources du Nil, découvrir

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des coins de terre ignorés, étudier les mœurs, les animaux, le paysage : au fond, le sentiment qui les emporte est une ardeur intime et profonde; ils sont entraînés vers la beauté. C’est là le fond de ce qu’on nomme lame humaine. La mère productrice, jamais lasse, les excite, leur fait de partout des appels, ouvre à tous ses bras amoureux. Les maladies, mille dangers, la mort attendent la plupart de ces avides contemplateurs : il faut partir!

Combien de héros sont allés mourir dans les glaces, séduits par la pensée de découvrir le pôle? Qu’y a-t-il là? On ne peut le savoir qu’en visitant ces solitudes désolées*. Se tenir debout sur l’axe de la terre!... 11 faudra traverser des mers inconnues, gravir des montagnes sans végétation, se faire un passage à travers des pics de glace; c’est là que sont tombés des prédécesseurs : voici leurs restes, voici un poteau qu’ils ont planté, un testament qu’ils ont laissé sous un

amas de pierres. Peu importe! Nous voulons voir. Un vertige nous prend, une force nous pousse, la nature nous promet des aspects nouveaux, un ciel plein d’aurores, sans jour et sans nuit : que ne braverait-on pour contempler de pareils phénomènes !

Les uns échouent ; les autres reviennent, repoussés par l’impossible : ceux-ci irritent encore les désirs, et des imitateurs surgissent. Les récits montrent une nature implacable, que la vie ne semble point animer, où tout est désolation et mystérieuse épouvante, dont tous les tableaux font sur le souvenir une empreinte ineffaçable. Dans les blancheurs crépusculaires se fondent les formes, et la sinistre lueur d’un jour qui ne se lève jamais donne la sensation d’un rêve qu’on ferait sans dormir. Un silence universel plane sur ces pics d’eau congelée et sur ces déserts de neige. Rien n’apparaît dans les profondeurs, si ce n’est Tours blanc se balançant sur

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des abîmes. La nature a quelque chose d’impitoyable et d’écrasanfc; bien quelle soit inabordable, impénétrable, muette et menaçante en son silence, on en savoure les beautés. Ces vastes solitudes, qui semblent produire naturellement la neige, poétisées par le clair obscur, et que les rayons du soleil, en les effleurant, ne réchauffentqamais, sont comme ces mondes que l’on voit en songe et dont la description est impossible au réveil. 11 y a dans leur monotonie, dans la douceur de leurs teintes, dans le chaos de leurs grandes lignes quelque chose d’immatériel qui impose, une majesté si bien en harmonie avec l’absence de bruit, que l’homme le plus intrépide s’y sent à la fois dompté et fasciné.

Les déserts de sable de l’Afrique, les forêts de l’Amérique du Nord et de Bornéo, les jungles de l’Inde sont comme des aimants. Est-ce le plaisir de réaliser l’impossible qui a poussé tant

d’hommes, de femmes héroïques comme Ida Pfeiffer, à explorer ces pays que l’on connaît à peine? Non; du moins ce n’est pas seulement ce noble orgueil : c’est aussi le désir de contempler la nature dans ses innombrables physionomies. Tous les voyageurs sont ravis d’admiration devant les sites nouveaux qui apparaissent; jamais ils ne sont blasés, jamais ils ne sont las de jouir de ces émotions absolument pures, de goûter ces impressions toujours diverses et se renouvelant sans cesse. La Mère a des grâces, des sourires, une majesté imposante, un caractère d’une austérité respectable, qui sont autant de séductions. Plus elle est livrée à elle-même, plus ses beautés s’accentuent. Le travail de l’homme la défigure, la rapetisse, tend à l’enlaidir. Sauvage, elle domine tout, l’imagination, la poésie, le rêve, le génie.

Même autour de nous, dans des coins intimes, dans les espaces restreints, sous un bout de ciel

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qui brille entre les arbres, comme elle est touchante ! Au fond d’une gorge verdoyante coule un ruisseau avec un bruit musical. Le tremble, le bouleau, le hêtre croissent sur ses bords, librement, élançant dans l’espace leurs troncs élégants, ajoutant au bruit des eaux le frémissement de leurs feuilles remuées par le vent. La ronce prend possession des .talus, se traîne sur les roches nues et moussues; le chèvrefeuille s'enlace aux buissons de noisetiers, qu’il couvre, au printemps, de grappes parfumées; la marguerite tapisse le sol, jonché par elle tout l’été d étoiles blanches à l’air ingénu. Suivez le ruisseau, ici il est encaissé et comme enfermé dans des frontières infranchissables; plus loin, il coule lentement au milieu de prairies, il est bordé de saules penchés sur la limpidité de ses eaux; plus loin encore, il s’étale, il forme des étangs au bord desquels se dressent des roseaux et que des peupliers entourent comme une en-

so

ceinte sacrée. Plus loin encore, il se précipite sur la roue d’un moulin et retombe en cascades bondissantes dans un lit nouveau, profondément creusé !

Les saisons, à leur tour, métamorphosent les coins de terre. Aux gaîtés du printemps, à la verdure délicate du mois d’avril, aux fleurs merveilleuses de mai, succèdent les ardeurs de l’été mûrissant le blé, faisant rougir les fruits, rendant l’atmosphère d’un bleu plus profond, donnant à certaines espèces d’arbres, telles que le chêne et le hêtre, une coloration presque noire. Puis vient l’automne, mélancolique malgré la richesse de ses teintes, et l’hiver avec ses austérités. Ainsi non seulement le tableau change sans cesse, quotidiennement, selon l’heure, le jour et l’état de l’atmosphère; mais la nature a de grandes périodes pendant lesquelles les spectacles ont une physionomie spéciale, un ensemble de beautés qui les caracté-

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risent d’une manière toute particulière. Une variété infinie existe dans la forme et dans la coloration des êtres et des plantes; nul profil ne se répète, nulle figure ne se reproduit : il n’y a pas deux châtaigniers semblables, deux vagues de même dimension, deux brins d’herbe identiques.

YI

LES CARACTÈRES

Les êtres et les plantes se distinguent par des caractères multiples, auxquels nous les reconnaissons : c’est la variété dans les genres et les espèces. Ils se distinguent en outre par des signes particuliers : c’est la variété dans l’individu. Les plantes d’une même famille sont différentes; on les reconnaît à leur physionomie; le buisson, comme l’arbre, a en quelque sorte sa personnalité. Non seulement le sapin, l’orme, le saule appartiennent à des genres dont les traits généraux sont nettement accentués ; mais chaque saule, chaque orme, chaque sapin affecte des

LES CARACTÈRES

formes qui lui sont propres, bien que les troncs, les branches et les feuilles semblent au premier regard apparaître dans les mêmes contours, avec la même coloration.

Ainsi le plaisir des yeux se renouvelle sans cesse. Le voyageur qui parcourt les pays, l’amateur qui visite son jardin, se familiarisant peu à peu avec cette variété dans l’individu, trouvent de nouveaux plaisirs dans l’étude et la contemplation de la réalité. A la beauté dans l’ensemble de la construction s’ajoute la beauté dans le détail des formes. Les magnificences de la flore sont telles que des amateurs passionnés se contentent de la culture d’une seule fleur, rose, tulipe, œillet, dont la diversité suffit pour tenir leur goût en éveil pendant toute une existence.

Parmi les animaux, les différences individuelles sont aussi nombreuses que parmi les plantes. Tous les lions ont la tête forte, les pattes puissantes, les reins souples et vigou-

reux; ils s’avancent avec une majesté imposante, dans l’harmonie inconsciente de leurs mouvements. L’éléphant est massif; ses pattes sont comme des colonnes qui supportent un édifice ; il sent sa force, qui lui donne, malgré ses proportions, des allures pleines de bonhomie. Le cerf élégant bondit et fait songer à un ressort d’acier; ses jambes sont fines; il porte fièrement sur la tête des rameaux qui lui servent d’armes offensives. Les félins au long corps ondulant, les serpents qui déroulent en silence leurs anneaux flexibles, les singes agiles, aux membres nerveux, qui passent d’arbre en arbre avec la rapidité des oiseaux, — tous les êtres vivants sur la terre, dans l’air et dans les eaux contrastent non seulement d’espèce à espèce, mais d’individu à individu. Les beautés de la race sont dans l’ensemble; les beautés de l’individu sont dans les nuances. Pour qui les observe avec persistance, pour leurs gardiens,

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pour les savants, les physionomies sont multiples malgré la conformité des structures anatomiques et des pelages. Aux animaux qui nous sont le plus nécessaires, comme le cheval, le chien, le bœuf, n’avons-nous pas fini par donner des noms, comme si leur personnalité avait un tel accent qu’elle rivalise pour ainsi dire avec la nôtre?

Ces nuances sont marquées avec force dans la race humaine. Bien qu’il y ait des différences de construction entre le blanc et le noir, l’Indien d’Amérique et le Chinois, entre le Groenlandais et le Cafre, tous les hommes appartiennent au même type. Leurs différences sensibles, comme celles qui existent entre le Cafre et le Lapon, n’empêchent pas qu’ils soient de la même espèce, avec les mêmes organes, un cerveau pensant, des membres agiles, des qualités morales en germe, que les nécessités quotidiennes développent dans l’état de société.

Mais les caractères de la beauté, ou plus simplement les caractères de chaque peuple, nombreux dans leur ensemble, se subdivisent à l’infini dans chaque individu. 11 y a des traits distinctifs chez l’Européen et chez l’Africain, chez l’Indien et chez le Chinois. On dit du nègre : — C’est un nègre, comme on dit du lion : — C’est un lion. Il n’y a point à s’y tromper. La coloration peut n’être pour rien dans les signes particuliers qui le font reconnaître. Ce qui le désigne à l’observateur, c’est la forme de la tête et des membres, l’attitude, les mouvements. Ainsi du Chinois, ainsi du Lapon. Chacun de ces hommes peut être incarné dans un type spécial, puisque les formes de chacun s’accentuent clairement.

L’homme, comme l’arbre ou l’animal, est déclaré beau ou laid selon l’impression qu’il produit sur nous. Une sensation, un sentiment se mêle à notre appréciation. Nous ne sommes pas libres de juger, l’impression faite sur nos sens

LES CARACTÈRES

ayant une influence sur notre jugement. C’est la cause de tant d’opinions relativement à un seul être, de tant d’avis donnés sur la figure qui se présente à l’examen de plusieurs personnes.

Nous ne nous entendons point sur les qualités plastiques de nos semblables ; de là le proverbe sur les goûts et les couleurs. Notre propre conformation, qui fait que nous recevons les impressions d’une certaine manière, s’oppose à ce que tous les hommes soient d’accord sur le caractère des êtres et des plantes. Comme il n’y a point de goût idéal, il ne peut y avoir d’appréciation réglementée. Les formes et les couleurs nous frappent selon nos instincts, selon nos dispositions, selon nos aptitudes et nos sentiments particuliers. Nous déclarons tous, à part nous, qu’une chose est belle dès quelle nous a charmés ou séduits. Une mystérieuse attraction, qu’on nomme sympathie, nous unit aux êtres qui doivent nous plaire; une impression de répulsion

nous éloigne de ceux dont la vue est contraire à nos goûts. Ni l’harmonie des proportions, ni la régularité des traits ne suffisent pour nous ramener à une appréciation nouvelle : l’impression produite ne dépend pas des caractères d’une beauté admise et sur laquelle, par exemple, la majorité se serait mise d’accord. Une femme déclarée superbe par l’opinion publique peut produire sur des individualités un effet défavorable, en opposition avec l’avis commun. Cela tient à des causes physiologiques intimes qui peuvent être constatées, mais dont l’analyse est difficile.

Les caractères de la beauté sont tellement nombreux que tous les goûts individuels trouvent à se satisfaire. On peut dire que dans la nature il n’y a ni un être ni une plante qui ne soient parfaits dans leur ensemble. Cela frappe l’observateur : l’harmonie entre les parties d’un tout, qui peut nous paraître défectueux par

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comparaison. De sorte quen dernière analyse, et en réalité, il n’y aurait rien de laid sur la terre et dans l’univers. Nous ne pouvons nous rendre compte que d’une chose : l’effet produit par les formes et les couleurs sur nos sens.

Pour des raisons que l’examen scientifique parvient d’ordinaire à pénétrer, telle femme, tel homme sont d’une construction informe. L’accord s’est fait sur cette réalité, à la suite de nombreuses impressions recueillies et coordonnées. Mais une étude plus attentive des difformités constatées démontre que ce meme homme, cette meme femme qui semblent et qui sont en effet des victimes innocentes de la nature, conservent dans leur infériorité physique une harmonie parfaite (1). Les membres sont

(1) L’orthopédie, qui rend de grands services, ne détruit pas cette vérité. L’homme qui boite boite de tout le corps; le bossu est bossu de la tête aux pieds. En guérissant de la claudication, en faisant disparaître la déviation de la colonne vertébrale, on établirait une nouvelle harmonie entre les membres, on ferait un nouvel homme.

d’accord entre eux pour composer ces corps mal venus; on ne pourrait leur donner des bras ou un torse autre sans détruire la pondération de l’ensemble. Les traits du visage, quelque irréguliers qu’ils soient, se complètent essentiellement ; et si vous remplaciez le nez camus par un nez droit, ou les yeux bridés par des yeux à longues et gracieuses paupières, vous dérangeriez la concordance que la nature a établie entre tous les traits et composeriez des visages factices.

Cette loi existe pour tout ce que la'vie anime, êlres doués de volonté ou frappés d’immobilisme. Le caractère général de toutes les espèces est marqué par l’harmonie dans la structure. La beauté est donc l’accord des parties entre elles. La tortue, le porc, le crocodile, le dromadaire; le palmier, le cèdre, le platane, le bouleau, l’érable; l’homme : produits divers de la vie, parfaits selon certaines lois qui ne sont point découvertes, et dont nous dérangerions l’équi-

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libre et la beauté si nous essayions de les transformer selon nos caprices. Tels que les climats, les milieux, les nécessités de l’existence, un développement logique les ont faits, ils sont complets. Même si des causes particulières se mettent en travers de ce développement, ils restent harmonieux. Un arbre croît dans un terrain qui ne lui est pas propice, il végète, il se recroqueville, il se contorsionne; mais il souffre tout entier de cette situation mauvaise et son caractère se dessine aussi bien que celui de l’arbre venu dans le sol bien préparé pour son épanouissement naturel. C’est la loi inexorable, inflexible, des évolutions.

Je résume cette première partie : les choses et les êtres sont beaux ou laids selon l’impression que nous en recevons. En réalité, ils ne sont ni beaux ni laids; mais ils sont en harmonie avec les lois de la vie et les nécessités de leur progression et de leur synthèse.

LA BEAUTÉ DANS L’ART

LES OEUVRES I)’aRT SONT ÉPHÉMÈRES.

Nous voilà devant l’univers et devant la nature. Notre cerveau a pris une expansion au moyen de l’élude du vrai; il s’est enrichi par les inventions et les découvertes, et meme par les hypothèses ; les sciences exactes, l’observation, le rêve ont agrandi notre intelligence. Nous sommes armés et doués pour produire des travaux de tout genre et de valeurs diverses, que nous qualifions nous-mêmes, et qui vont du

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mauvais au superbe (le vocable sublime étant modestement réservé pour les œuvres de la nature).

Le travail humain, composé d éléments empruntés à la réalité, est un amalgame ingénieux. De lage de la pierre jusqu’à nous, l’homme a accumulé des œuvres innombrables, qui donnent de son ingéniosité, surexcitée par le besoin, une idée relativement grandiose. La brute primitive se contentait de la satisfaction de ses plus pressants appétits. Ses descendants considèrent aujourd’hui l’existence comme misérable lorsqu’elle n’est point relevée par des raffinements et des délicatesses qui vont jusqu’à l’exagération et au ridicule. Les nécessités premières ont bien conservé une certaine importance : il faut se nourrir, nous ne pouvons échapper aux « vulgarités » de notre nature. Mais nous avons fini, au moyen d’une incessante culture, par donner aux choses naturelles, déclarées grossières, un goût et une recherche qui les ont transformées en

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