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LES OEUVRES D’ART SONT ÉPHÉMÈRES

œuvres originales. La cuisine est un art. La nature a été accommodée selon nos curiosités, selon les tendances nouvelles qui se sont révélées à mesure du progrès de l’esprit; nous n’avons cessé de poursuivre un perfectionnement qui nous éloignât toujours davantage de cet état de barbarie constaté dans les travaux rudimentaires de nos pères des premiers âges. C’est ainsi que l’ouvrage de nos mains (conduites par une intelligence tous les jours plus habile) est devenu peu à peu œuvre d’art, c’està-dire œuvre factice et artificielle, constituée d’éléments qui sont dans la nature, mais dont l’alliage est en quelque sorte « en opposition avec la nature (t). »

L’art est donc soumis à d’innombrables influences, à des évolutions et à des révolutions rationnelles (2) qui le rendent variable et transi-

(1) Littré, Dictionnaire.

(2) L'art est rationnel , Office de Publicité, Bruxelles, 1882.

GG LA BEAUTÉ DANS L’ART

toire. 11 obéit aux caprices passagers, aux idées préconçues, au goût public, aux sentiments particuliers ; il suit des routes tracées par les mouvements sociaux; les religions, les morales, les politiques, les sciences ne cessent de le tourmenter pour qu’il s’accommode à ces puissances et se mette d’accord avec les milieux où il est appelé à s’épanouir. C’est un produit de seconde main, destiné à subir éternellement les fluctuations de la vie animale et sociale.

Sa valeur est cependant réelle, et sa beauté changeante nous séduit et nous enthousiasme comme la beauté naturelle. 11 est un résultat et une synthèse ; toute l’existence se condense dans ses productions ; l’histoire de l’esprit et des malheurs humains se retrouve dans les produits de la littérature, de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, et même de la musique. Chacune de ces subdivisions reflète nos mœurs, notre histoire, nos passions, nos vices,

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nos ambitions, notre sensibilité; ce que nous sommes est écrit dans les livres, ou peint sur des toiles, ou sculpté en pierre, ou coulé en bronze ; notre passé et notre présent existent dans nos édifices et dans nos habitations.

Mais, par cela meme que la durée de Fhumanité est limitée, que notre existence à chacun est éphémère, nos œuvres sont d’une nature essentiellement changeante et destructive. Les siècles, les écoles, les hommes luttent entre eux pour une prédominance qui ne cesse de leur échapper, et dont la formule et la sanction n’ont pas encore été trouvées de façon à arrêter toutes les disputes.

Ces variations, cette instabilité ne nuisent en aucune façon à l’épanouissement de l’art et de ses multiples beautés. Les discussions le soutiennent, le caprice l’enrichit, les nécessités sociales aident à ses métamorphoses. Tandis que l’univers et la nature sont régis par des lois

LA BEAUTÉ DANS L’ART

inexorables, l’art se refuse à toute espèce de réglementation, à tout despotisme; il ne veut ni frontières ni dominations quelconques ; la liberté est une des conditions essentielles de sa vie. Dans les plus mauvais temps de l’histoire, alors que les peuples se déchiraient entre eux, que les despotes suivaient leurs fantaisies et sacrifiaient tout à leur bon plaisir, l’art rayonnait comme un soleil intellectuel que rien ne pouvait assombrir : les hardiesses de Molière et de Beaumarchais prouvent qu’au besoin l’artiste, soutenu par son amour de ce qui est beau et de ce qui est vrai, peut résister aux idées régnantes. Chacune des transformations de l’art a été comme un courant nouveau de vie où il se retrempait joyeusement ; réactions et révolutions se sont presque toujours faites en vue d’un renouvellement, d’une incarnation de jeunesse. Meme lorsqu’il semble hostile aux idées admises et aux mœurs dont il s’inspire, il peut produire

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des œuvres belles, touchantes, viriles, ou seulement aimables. Ephémère, il renaît sans cesse ; composé d’éléments divers, il se désagrège pour se reconstituer, suivant ainsi la loi naturelle des corps, dont les parties se séparent pour reformer de nouvelles combinaisons.

l’art n’embellit point la nature.

La source de tous les arts est la nature; la réalité est le modèle et l’inspiratrice de tous les hommes qui veulent produire une œuvre personnelle, quel que soit le caractère à donner à cette œuvre. Les fantaisies les plus en apparence en dehors du vrai tel que nous le percevons généralement, ont encore pour germe la contemplation et l'étude des formes tangibles dont nos sens sont frappés.

Un spectacle, un paysage, les profondeurs de l’atmosphère sur l’océan, le bruit harmonieux et grandiose des lames fouettées par la tempête, les

l’art n’embellit point la nature

plaintes musicales des forêts, la grâce attrayante de la femme, le silence effarouchant des nuits opaques font une impression sur nos sentiments et notre intelligence; les éléments réunis se combinent dans le cerveau avec une partie d’imagination, une partie de volonté, une partie d’ingéniosité; puis vient le travail matériel qui produit l’œuvre d’art.

Cette œuvre ne peut jamais être une imitation servile de la nature ; elle ne peut non plus arriver à un embellissement de la réalité. L’esprit n’est pas une machine à reproduction; et d’autre part il est impuissant à perfectionner la nature.

L’œuvre d’art est une œuvre personnelle inspirée et méditée. Le prétexte est dans la nature; le produit est en nous. Non seulement notre impression est transformée par l’intelligence qui l’a reçue, mais les moyens dont nous nous servons pour exprimer les formes, les couleurs et les sons ne nous permettent pas de lutter avec la

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vérité. Lors même que la nature n’aurait à nous opposer que la vie et le mouvement, noire travail resterait toujours infiniment au-dessous des modèles qui nous servent à le produire ; mais nous devons figurer la vie et le mouvement en des matières lourdes et inertes, telles que la

pierre et les métaux; mais nous sommes obligés

de représenter dans nos tableaux planes des profondeurs perspectives et des personnages vus d’un seul côté ; mais pour rendre l’harmonie des sons épars dans la nature, nous devons combiner des accords insuffisants et créer pour ainsi dire une harmonie factice et mathématique.

L’art n’embellit point; son but n’est pas de plaire en montrant les choses et les êtres vivants sous des aspects perfectionnés. Son œuvre est une œuvre individuelle, dont l’effet est tout autre que celui qui résulte de nos rapports avec la nature. Le rêve de Pygmalion, l’idéal auquel il aspirait, après que sa statue pouvait être con-

l’art n’embellit point la nature

sidérée comme parfaite, c'était de lui donner le mouvement et la vie. Elle avait tout ce qui pouvait rendre l’artiste orgueilleux : la grâce, les proportions harmonieuses, l’apparence de la plus aimable jeunesse; elle était en outre sortie de son cerveau, il pouvait se regarder comme le père de cette déesse, et devenir un dieu dans sa conscience. Mais que lui importait, si elle ne pouvait se mouvoir, si ces bras délicieux ne s’enroulaient point autour de son cou, si cette bouche de vierge ne lui faisait point un aveu ! L’artiste se trouvait impuissant à donner à la déesse de marbre la beauté qui lui manquait et sans laquelle il n’avait pas le droit de la comparer à la femme qui lui avait servi de modèle.

La beauté de la femme est complexe : la séduction, qui émane d’elle comme la lumière émane du soleil, est à la fois morale et physique. L’attraction ne s’explique pas : c’est une force dont les lois sont restées mystérieuses. Au milieu

LA BEAUTÉ DANS l’aRT

d’une foule, telle femme nous plaît, sans que pour cela elle soit remarquable par des beautés physiques particulières. Cette attraction fait les passions subites que rien ne semble justifier.

Mais la femme sait que son but — on pourrait dire sa fonction et son devoir — est de plaire, Les femmes qui se savent belles se contententelles des moyens que la nature leur a donnés pour subjuguer le « maître? » Existe-t-il beaucoup de jeunes tilles, même d’esprit calme et réservé, qui ne soient esclaves de cette nécessité imposée par la nature : plaire et séduire? La plus sensée ne suit-elle pas la mode, n’adoptet-elle pas même les costumes extravagants, ou qui sont une torture? Si toutes les femmes ne croyaient pas que leur beauté est augmentée par les étreintes du corset, n’abandonneraient-elles pas cet étranglement absurde, qui est contre toutes les fois de l’hygiène et de la beauté naturelle?

l’art n’embellit point la nature

Si, pour se donner des grâces, il faut souffrir, le mobile sera le désir de plaire. Les hommes sont si bien sous le charme, leur passion les aveugle à un tel point qu’ils admettent même comme une beauté les altérations de forme. Ainsi l’art de l’habillement a passé par toutes sortes de bizarreries et d’extravagances. Chaque époque a eu ses étrangetés, presque toujours en opposition avec la structure naturelle. Les paniers monstrueux, les tailles sans fin, les corsets mortels, les coiffures phénoménales sont des aides appelés par la femme pour donner du piquant à sa beauté. Ces aides n’embellissent pas, ils enlaidissent ; ils causent des désordres dans les organes ; souvent ils rendent grotesque comme la crinoline. Mais ils ajoutent quelque chose d’imprévu à la nature : c’est le piment des sauces, c’est l’esprit équivoque, ennemi mortel de la raison. De belles et fraîches jeunes filles ne se teignent-elles pas les sourcils, ne se pei-

LA BEAUTÉ DANS. L’ART

gnent-elles pas les joues et les lèvres, de façon

à ressembler aux poupées de cire qu’on voit

étalées aux vitrines des coiffeurs, œuvres d’art

qui feraient prendre les femmes en dégoût? Le

naturel est sain ; le déguisement est une sorte

de maladie artistique. 11 faut autre chose que

ce qui est vrai; tous les moyens sont bons

pour attirer les regards et exciter la curiosité.

Des mœurs s’imposent ; des modes sont ty-

ranniques; chaque femme s’ingénie à les approprier à son goût, et les exagère selon son esprit.

Est-ce que cet art embellit la femme? Non; il la montre sous un aspect nouveau. Quand la sobriété du goût n’est plus appréciée, l’extravagance apparaît. Lorsqu’on est fatigué de ce qui est digne, on fait admettre ce qui est fou. Une femme belle fait tant qu’elle devient ridicule; mais elle n’est plus elle-même, et elle se croit mieux armée pour vaincre le tyran; et le tyran,

l’art n’embellit point la nature

volontiers, se laisse prendre aux appas trompeurs, aux auxiliaires industriels.

L’art n’embellit point. Il donne la caractéristique des êtres et des choses, par de certains accents, par le sentiment personnel, par des visions intérieures qui prennent corps après le travail d’impression et de condensation.

Quels rapports y a-t-il entre les bas-reliefs du Parthénon et l’aspect d’une procession? Les combinaisons de l’artiste ont eu pour base des nécessités matérielles qui devaient forcément éloigner son œuvre de la vérité, de l’exactitude, pour ne lui laisser qu’une apparence conventionnelle, destinée à donner au spectateur l’idée synthétique d’un défilé ou d’une assemblée idéale. Frise et fronton ne sont point beaux parce qu’ils représentent des scènes de la vie réelle, rendues avec une conscience rigoureuse ; ils ont été composés selon des exigences architecturales qui n’ont rien de commun avec les lois du mou-

LA BEAUTÉ DANS L’ART

vement et de la vie : c’est la représentation d’idées, de sentiments et de croyances qui se sont développés dans l’humanité pendant des siècles, et qui ne se trouvent pas toujours d’accord avec la réalité.

En peinture, le but n’est pas non plus d’embellir les éléments empruntés à la vérité. Ce que veut l’artiste, c’est rendre une scène, un coin de paysage, un caractère, une passion, un ridicule ou un sentiment saisissant pour le spectateur. Peu importe les moyens dont il use et comment il arrive à représenter ce qu’il a vu, ou seulement imaginé : la dimension des objets ou des figures, les procédés, il est libre de les employer ou de les déterminer à sa convenance ; il pèche autant qu’il le veut contre les lois naturelles en produisant des hommes de quelques centimètres ou de plusieurs mètres d’élévation, en faisant tenir dans un espace restreint, entouré d’un cadre, des profondeurs où le regard se perd,

l’art n’embellit point la nature

en réduisant aux proportions d’un brin d’herbe des arbres séculaires, ou d’une noix les édifices les plus considérables. Il interprète le vrai; il ne cherche pas à le perfectionner.

Lorsque Winekelman dit que les artistes grecs empruntaient une beauté à tel modèle, une beauté à tel autre, pour composer leurs statues, afin de « réunir les formes de plusieurs beaux corps, » il montre ces artistes préoccupés de tout autre chose que d’imiter la nature, c’est-à-dire de se contenter de rendre, comme des machines, les formes qu’ils avaient sous les yeux. Du moment que nous voulons produire une œuvre d’art au moyen des éléments qui sont à notre disposition, nous faisons un choix parmi ces éléments; ce choix implique logiquement un travail de composition, de pondération, d’arrangement, quelle que soit la manière dont on entend procéder. Forcément, nous sommes amenés à ce interpréter;» le caractère des êtres et des choses ainsi

LA BEAUTÉ DANS L’ART

se transforme dans l’intelligence et devient tout autre que dans la nature. Chercher à embellir, ce serait un non sens, une aberration d’esprit, parce que la beauté dans la nature et la beauté dans l’art, à cause du travail qui se fait dans le. cerveau, sont le plus souvent opposées. Qu’y avait-il de beau dans un pauvre cherchant sa vermine, au soleil? dans une reine soignant des teigneux? dans un amas de mourants, les entrailles déchirées, pêle-mêle sur un champ de bataille? dans les contorsions d’un martyr torturé par des sauvages, d’un « hérétique» hurlant sous les cruautés du bourreau du Saint-Office? Le monstre a ses côtés plastiques ; la maladie a du caractère ; les défaillances humaines et les laideurs sociales servent de prétextes à des chefs-d’œuvre. Certains sujets ne pourraient éveiller en nous que le dégoût, l’indigation ou l’horreur. Elisabeth de Hongrie nettoyant des teigneux faisait œuvre humaine, beauté

l’art n’embellit point la nature

morale; mais l’action en elle-même est répugnante.

Les artistes, de tout temps, ont produit de belles oeuvres en s’inspirant de sujets et de scènes vulgaires. Le plus souvent, les Kermesses de Teniers et de Van Ostadc nous montrent des paysans ivres se cassant la tête avec des brocs, ou se livrant à des besoins qui n’ont rien de noble, ou agissant dans les coins à la façon des animaux. Jan Steen nous introduit dans des maisons infâmes. Jordaens se plaît à peindre des chairs bouffies, des muscles plantureux, des physionomies peut-être joyeuses, mais qui ont quelque chose de bestial : ces œuvres sont d’une beauté particulière, qui provoque notre admiration, tandis que les motifs de leur inspiration éveillerait en nous des sentiments d’antipathie.

Il n’est point question en tout cela d’embellir la nature. Le but de l’artiste est d’exprimer une

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sensation, un sentiment, de montrer un caractère, de composer un tableau qui soit une œuvre personnelle. Il ne veut pas corriger la nature : il lui emprunte les matériaux qui sont indispensables pour arriver à construire son idéal. La difformité comme la splendeur est inspiratrice. Ce qui nous paraît laid dans la réalité, un arbre tordu, rongé, dénudé, une chaumière branlante aux murailles lézardées, à la toiture pourrie d’humidité, un coin de paysage bouleversé par la tempête, un Quasimodo difforme, un Falstaff lâche et corrompu, une Phèdre entraînée au crime, un Tartuffe immonde, l’artiste ou le poète le présente à sa manière et provoque l’enthousiasme du public à la vue ou à l’audition de son œuvre. A-t-il embelli les objets ou les êtres? Il les a montrés sous leur aspect le plus caractéristique et selon l’impression qu’ils ont faite sur lui-même. Dans ses Vierges , Raphaël a-t-il perfectionné le vrai, corrigé la beauté humaine? 11 a tenté d’ex-

l’art n’embellit point la nature

primer un idéal dont les éléments s’étaient condensés dans son cerveau.

L’œuvre d’art est un produit intellectuel et non une imitation (i), le résultat d’un travail qui transforme et quelquefois défigure. L’artiste et le poète suppriment, mélangent, ajoutent, transposent, augmentent, diminuent, selon qu’ils le croient nécessaire pour exprimer la pensée, exécuter le tableau, la statue ou le drame; quelquefois, un croquis léger suffit, quelquefois le dessin exige un contour ferme, des duretés d’accent.

Ophélia, dans le drame de Shakspeare, est à peine indiquée ; Rubens, pour produire l’apparence du mouvement, noie çà et là les formes dans un modelé en apparence négligé, ou cerne

(I) Boileau a dit :

« Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux,

» Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux. »

Le mot imité est une erreur; c’est interprété qu'il eût fallu.

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d’un large trait l’objet éclairé qui doit faire saillie. Est-ce pour perfectionner la nature? Ce sont des moyens personnels de nous donner l’impression la plus vive possible devant un ouvrage artificiel. Les architectes n’ont-ils pas tourmenté les arbres eux-mêmes? Ne les ont-ils pas taillés pour leur donner des figures contraires à leur caractère, à leur essence, à leur libre développement, s’ingéniant à changer les ifs, les buis, les poiriers, les tilleuls en pyramides, en vases, en muraille? etc. C’est de l’art, destiné à réjouir les yeux, tout en violant la vérité et le sens commun.

Dans le drame lyrique, la victime chante ses malheurs jusqu’au moment où elle expire ; cela est absolument faux, cela jure contre le sens commun, et cependant nous sommes touchés et enthousiasmés jusqu’aux larmes.

On a souvent comparé les cathédrales gothiques, avec leurs piliers sveltes et leurs voiites à

LART n’embellit POINT LA NATO RE

nervures, aux forêts de hêtres de nos pays du Nord. Et voyez la différence : Rien de régulier dans la forêt, pas un tronc d’arbre qui ressemble à son voisin, ni par les lignes, ni par la couleur, alors même qu’une seule essence y est rassemblée. Dans la cathédrale majestueuse et mystérieuse, l’ordre et l’exactitude régnent ; les piliers se répètent à distances égales, les ogives sont reproduites avec symétrie. Le pittoresque même est « composé; » on a combiné l’étrange, on a calculé l’inattendu.

La nature ne présente pas un contour réel, par une ligne droite, par deux nuances exactement les mêmes (i). Toutes choses, vivantes ou inertes, ont un caractère qui leur a été donné par des lois inconnues, avec une liberté où le calcul semble n’être pour rien. Toutes nos productions au contraire sont voulues. L’archi-

(1) Voir dans L'Art et tes Artistes , l’article intitulé L'Ordre et La Régularité.

LA BEAUTÉ DANS L’ART

tecturc n’existerait pas sans certaines règles inflexibles, telles que la résistance des matériaux, la géométrie, etc. La musique même, qui semble être de la rêverie pure, doit sa beauté à une sorte d’algèbre spéciale, le contre-point.

L’art enfin éveille des sentiments particuliers, il donne des sensations intraduisibles, il s’adresse à nos sens tout autrement que la nature.

Lorsqu’il a écrit la symphonie pastorale , Beethoven s’est sans doute inspiré des tableaux champêtres. Peut-on dire qu’il les a rendus dans leur réalité, en les embellissant? Ce chef-d’œuvre lutte-t-il avantageusement avec les harmonies de la terre et des airs? L’impression produite par le travail de condensation, d’inspiration, de composition de Beethoven n’est-elle pas absolument différente de celle qu’on ressent en réalité, aux champs et aux bois, dans les circonstances qui ont servi de prétextes au maître allemand?

LUTTE ENTRE LE RÉEL ET LE RÊVE

Comment une œuvre humaine ne serait-elle pas différente des éléments qui ont servi à la composer? Nous avons un cerveau qui réfléchit, combine et crée incessamment, qui est tourmenté par des idéalités, qui discute l’existence, qui critique l’ordre des choses établi par des lois inexpliquées. Nous appartenons à la nature et nous la voyons imparfaite au point de vue de nos besoins, de nos jouissances, de la satisfaction de nos appétits. Les climats nous sont contraires; les intempéries troublent nos calculs, les cataclysmes déjouent nos projets; nos

LA BEAUTÉ DANS L’ART

propres misères physiques nous empêchent d accomplir nos vœux. Cette situation nous incite à combiner des moyens qui nous aident dans les combats pour l’existence. De là, dans le cerveau échauffé, une lutte incessante entre ce qui est, entre le milieu où l’on se débat, et d’éternelles aspirations. De là le développement d’idéalités hostiles à la réalité pénible ou douloureuse.

L’imagination, Faculté puissante, se nourrit de faits et d’idées amassées et emmagasinées dans le cerveau. Elle tire des conséquences contraires au fait scientifique et à l’idée philosophique; elle s’égare, à la recherche de Tinconnu ; elle crée de toutes pièces des êtres qui répondent à certaines anxiétés du sentiment; elle personnifie les forces universelles, les ver-

lus, les vices, les crimes, les travaux; elle plonge, par delà le visible, dans l’infini de l’espace et l’éternité du temps, et se complaît à

LUTTE ENTRE LE RÉEL ET LE RÊVE

divaguer avec elle-même, trouvant quelque grandeur à vouloir s’expliquer l’inexplicable. La raison, le calcul, les sciences exactes en vain la rappellent à la réalité, à la vérité, à la nature, elle s’échappe par des tangentes, en plaçant ses rêves à des hauteurs que les esprits froids euxmêmes ne considèrent pas sans une admiration inquiète.

C’est ainsi, c’est à cause de cette faculté de voir les choses par tant de côtés différents, que l’effet produit par le réel sur nos sens va jusqu’à l’hallucination. Notre cerveau reçoit des impressions selon qu’il est organisé; nous pouvons si bien confondre en notre esprit la vérité et le rêve que nous nous formons des opinions contradictoires, qui heurtent le bon sens, sans pour ainsi dire nous en douter. Le réel répugne aux intelligences trop riches d’imagination; elles vivent dans un monde d’idées en dehors du vrai monde, elles jettent le désordre

LA BEAUTÉ BANS L’ART

dans leur propre entendement, elles discutent des faits acquis, elles intervertissent les rôles et brouillent ce qui est avec ce qu’elles conçoivent. Dans la discussion, on ne parvient pas à lès tenir dans un cercle de propositions, à leur faire élucider un fait, éclaircir un point obscur : elles appellent à l’aide les arguments extraordinaires, les images vives, les comparaisons étourdissantes, les considérations et les suppositions les plus inattendues. C’est pourquoi nous devons tenir compte dans une bonne mesure du travail intérieur et de l’organisation particulière des facultés cérébrales dans toute production humaine. L’idéaliste n’est point un égaré, non plus que l’imagination n’est une folle. Notre constitution est de telle nature qu’elle peut nous porter aux extrêmes dans le bien et dans le mal, dans le faux et dans le vrai, pour ainsi dire sans que nous ayons conscience d’errer ou d’être dans le droit chemin.

LUTTE ENTRE LE RÉEL ET LE RÊVE

Nous ne nous entendons pas, nous ne pouvons pas nous entendre sur ces questions délicates du mal et du bien, de la beauté et de la laideur. La nature s offre à nos études ; nos investigations sont ingénieuses; mais les résultats acquis, quelque brillants qu’ils soient, sont loin d etre complets.

Ce qu’on peut affirmer, c’est que la beauté, dans les arts, est le fruit du travail de l’homme* et que ce travail subit des influences multiples, obéit à des pressions intimes d’une force à laquelle on ne peut résister. Ce qui nous touche dans la nature, c’est quelle est le milieu sympathique où se déroule notre destinée ; ce qui nous plaît dans l’art, c’est qu’il nous donne la mesure de notre ingéniosité et de la puissance de notre cerveau.

Dans les temps d’ignorance, c’est l’imagination qui gouverne. A défaut de science, on a la croyance. L’atmosphère est une voûte, la terre

LA BEAUTÉ DANS L’ART

est plate, les astres sont là pour éclairer notre globe, ils n'ont pas d’autres fonctions. Les êtres divins sont en relation avec les hommes ; Dieu se fâche, Dieu s’apaise, Dieu punit. Des intelligences que l’étude n’a point développées ne peuvent contenir que des idées étroites, et la pensée de l’univers y est forcément restreinte. À mesure que l’intelligence grandit, les fantômes et les erreurs disparaissent. Mais l’imagination ne perd pas ses droits ; le rêve subsiste et lutte toujours ; les conceptions étranges continuent de hanter l’esprit, sur lequel la réalité fait des empreintes selon sa nature, selon son état de santé, selon son énergie ou sa faiblesse (i). A cette seule question : Qu’est-ce que la beauté dans l’art? les têtes s’échauffent, des écoles se forment, des partis s’unissent, et les discussions vont jusqu’à la passion,

(1) Est-ce que le spiritisme même, malgré ses extravagances, n’est pas rattaché à la réalité par les phénomènes inexpliqués du magnétisme et de la biologie?

LUTTE ENTRE LE RÉEL ET LE RÊVE

jusqu'à la colère. Les uns veulent réglementer, ce sont les esprits enclins à l’absolu; les autres proclament la nécessité de la liberté, ce sont les esprits disposés à croire au pouvoir de l’initiative personnelle. Entre ces extrêmes flottent les innombrables partisans des théories toutes faites, les timides, les passifs, les enthousiastes de la dernière heure, les médiocres, les lents, toute la foule qui compose l’empire du milieu du monde intellectuel. Tant qu’il y aura des tempéraments divers — c’est-àdire toujours — la lutte continuera, avec des alternatives de fatigue et d’acharnement. La beauté dans l’art affectera des formes diverses selon que l’une ou l’autre intelligence dominera et fera admettre ses conceptions. Mais, comme l’observe avec raison Winkelman, il sera toujours difficile de dire ce que c’est que la beauté dans l’art, l’idéal, pour chacun de nous, restant toujours une aspiration personnelle que l’on n’en-

LA BEAUTÉ DANS LART

fermera jamais dans un règlement indiscutable.

Une des qualités dominantes de la beauté dans l’art, c’est le style, et le style est un produit du cerveau. Or, le style, en tant qu’idéalité, n’existe pas ; on n’a pu encore s’entendre sur les règles qui le déterminent. Chacun de nous le conçoit selon sa nature. Il n’y a point de style, comme l’entendent les artistes, dans les êtres et les choses de la réalité. On connaît des espèces, des races, des hommes de constitution et de coloration différentes, des animaux, des arbres, des plantes ayant telles formes typiques. Mais on ne peut dire de l’un ou de l’autre : il a du style.

Le style est en nous ; c’est une manière d’être de notre pensée et de son expression.

Les êtres vivants, animaux de toutes formes, ou les plantes, à proprement parler n’ont point de style, justement parce qu’ils ne sont point œuvre

LUTTE ENTRE LE RÉEL ET LE RÊVE

humaine. Le caractère qui les distingue appartient à leur famille ; et, bien que chacun d’eux ait sa physionomie, ses allures, sa personnalité, ce n’est que leur interprétation par une intelligence qui donne à ce caractère l’accent significatif que nous avons nommé le style, et qui est un des attributs de la beauté dans fart.

La lutte entre le réel et l’imaginé produit le style; c’est dans l’exécution de l’œuvre que se manifestent les particularités du génie de l’artiste ; les formes réelles, à leur passage dans l’intelligence, sont en quelque sorte soumises à un examen critique et subissent des retouches où l’on reconnaît l’empreinte d’une personnalité. Cette empreinte, c’est le style. Supposez Rubens, Titien, Raphaël et Rembrandt devant le même modèle : chacun d’eux, très sincèrement, en obéissant à son instinct, à son goût, à ses facultés, produira une étude marquée du sceau de sa personnalité. Ce sceau, c’est le style. Tous

LA BEAUTÉ DANS LART

les grands artistes impriment à leurs œuvres cet accent auquel on les reconnaît. Il y a un monde entre lé style de Durer et celui de Van Dyck, entre le style d’Holbein et celui de Jordaens, entre le style de Corrège et celui de Fra Angélico. Ainsi la beauté dans l’art se manifeste sous mille formes différentes, d’une variété qui ne cesse jamais d’être intéressante et séduisante.

Dans l’ère moderne, les écoles tendaient — tendent encore — à terminer la lutte entre le réel et le rêve, à supprimer la liberté de l’artiste, à sacrifier l’individualité au bénéfice de la réglementation. On désirait enfermer la beauté dans des matrices, la mettre à l’abri des outrages personnels, la cuirasser contre les fantaisies ou les extravagances des cerveaux indisciplinés. On disait aux artistes : Vous servirez un principe, vous abandonnerez toute initiative, vous adorerez une beauté légale, vous n’aurez pas d’autre esprit que celui de tout le monde.

LUTTE ENTRE LE RÉEL ET LE REVE

C’était là une tentative contraire à la nature meme de l’homme; elle n’a eu que des résultats partiels, pour la bonne raison qu’il était impossible d’empêcher que la réalité ne fît sur chaque personnalité humaine une impression différente, et que la conception ne fût concordante à la nature de l’esprit.

observateurs; aptitudes spéciales.

Outre que chacun a sa manière de voir les choses et les considère selon l’effet qu’elles produisent sur l’esprit, outre que nos sentiments personnels nous empêchent d’accepter les opinions d’autrui sur la beauté, les facultés indispensables pour juger les œuvres d’art sont d’une nature différente des facultés proprement dites de l’intelligence.

Un homme de grand esprit peut n’être pas observateur; il peut également n’avoir aucune idée de la beauté dans la réalité et dans l’art.

On est observateur ; on ne le devient pas.

observateurs; aptitudes SPÉCIALES

L’observation est une vision innée, une clairvoyance, une perspicacité que l’étude ne fait point acquérir. On est observateur comme on est blond ou noir, comme on est petit ou grand. Une certaine sagacité de l’esprit montre les objets selon leur caractéristique, et les êtres apparaissent sous leur aspect significatif à celui qui sait voir. Pour ces clairvoyants, la physionomie humaine, si complexe, si trompeuse, si changeante, n’a guère de secrets; ils lisent pour ainsi dire dans la conscience à travers les mobilités du masque; ils devinent les instincts en examinant la marche et les mouvements, en écoutant la musique de la voix, en scrutant les éclipses du regard. Le caractère moral est dévoilé dans les expansions ou les troubles physiques.

Les grands artistes ont cette faculté très développée. C’est à l’aide de cet instrument puissant qu’ils questionnent la nature et en sai-

LA BEAUTÉ DANS l’ART

sissent les beautés. Les uns sont frappés surtout

par la forme; c’est la structure qui les intéresse et qui éveille leur attention. La pondération des diverses parties d’un être, la souplesse des lignes, une harmonie extraordinaire des proportions, une grandeur dans l’ensemble, les émeuvent. Ils sont sollicités par un geste, par la tournure, par le port de la tête, par la cambrure du pied, par je ne sais quoi de noble, de gracieux, de viril, d’abandonné dans tout l’être; la coloration les laisse indifférents en général : ils ne la voient pas.

D’autres au contraire sont attirés par l’accord des couleurs. Leur faculté visuelle est d’une nature particulière. Ce qui les charme, c’est la lumière et l’ombre, avec des nuances infinies, qui relient les diverses parties d’un paysage, d’une assemblée, d’un intérieur. Nuis contours ne sont arrêtés pour eux, nuis accents de la forme ne les attirent particulièrement. Les choses

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