II.— CONSIDÉRATIONS
I. — La réparation du péché, au moyen des douleurs corporelles et des souffrances morales.
Jésus, " qui s'est fait pécheur ou péché ", est le parfait modèle de la pénitence, proposé aux âmes. ** Il nous laisse entendre que la pénitence peut être sanctifiante pour nous sans l'innocence conservée et que jamais, même pour lui, l'innocence ne saurait plaire à Dieu sans la pénitence." (Faber, Progr. spir. ch. 23.)
Le fait dominant de sa vie est bien que la douleur expiatrice du péché s'attache à sa personne, de la crèche à la croix, en dépit de son impeccabilité et de sa sainteté. Leron fondamentale à retenir ; car ce que Jésus enseigne est nécessairement vrai, ce qu'il commande est nécessairement bon et beau !
Ses actions physiques sont marquées du sceau de la douleur réparatrice, le long des trois années de son apostolat. Il l'a inauguré par le jeûne de quarante jours : le désert sans verdure et sans fleurs, sans vie
et sans ami, loin de sa mère, les genoux meurtris sur les rochers, étendu sur la terre dure, le corps endolori . . . Quelle mortification !
Les parcours incessants, à travers la Galilée, la Samarie et la Judée, sur les chemins poudreux ou détrempés, par monts et vallées, *' fatigues, dit l'Évangile, de ces voyages à pied " sans souci des repos réguliers, du repos ordinaire et nécessaire, sans doute la sueur ruisselant sur son auguste visage et sur son corps virginal, sans nuls vêtements de rechange, sans nul asile d'hospitalité prévu d'avance ! . . . Quel zèle !
Les prédications le retiennent sans répit en présence ou des groupements villageois, ou des multitudes venues de toutes les directions. Il a pitié des foules et il multiplie quelques pains pour leur réfection : luimême ne songe guère à s'alimenter, car ** sa nourriture est la gloire de la divinité' et le salut des âmes. Les disciples affamés cueillent des épis au passage : lui, jamais !
La nuit tombe : il se retire dans la montagne ou la colline pour veiller et prier. Tantôt il monte sur une barque à flot et y prend son sommeil, sans nul souci de la tempête qui la met en péril ; tantôt il aide aux disciples pêcheurs qui ramènent au rivage leurs filets remplis de poissons.
Sa Personne est partout harcelée, ou par les cris des lépreux ou des aveugles, ou par les insistances des parents et amis des malades, ou par les émissaires de ses ennemis jaloux. Scribes et Pharisiens, qui tentent de le surprendre en défaut, soit contre la Loi mosaïque, soit contre la loi civile.
Et ces trois années se terminent par le drame sanglant de la Passion. Il suffit de mentionner les cinq Mystères douloureux du Rosaire : Agonie, Flagellation, Couronnement d'épines. Portement de la croix, Crucifiement. Durant vingt-quatre heures, quelles tortures subit son corps innocent, avec le supplice atroce de la soif et de la faim, les couj)» de poings sur le visage et les ignobles crachats, les meurtrissures et la bastonnade des soldats romains, la suspension sur ses plaies î. . .
Ses souffrances morales se sont amoncelées sur son âme en lui brisant le cœur. Dès le départ de Nazareth, il a subi les déchirements de la séparation de sa mère, de ses parents, de ses amis, de ses connaissances.
Dès son arrivée au Jourdain, *' où Jean baptisait les foules ", il se range parmi les pécheurs en recevant le baptême. Quelle confusion humiliante ! 11 est pourtant ** V Agneau sans tache ".
Il s'abaisse jusqu'à la tentation démoniaque extérieure et remporte une éclatante victoire pour notre consolation.
Puis il est chassé de Nazareth, où il a paru à la synagogue ; il est poursuivi à travers les rues et poudsé ver» le sommet de la roche qui domine la ville pour en êcre précipité. Et il s'en éloigne comme un exilé, seul, triste, navré : il voyait dans Tavenir les déceptions et les amertumes de milliers d'âmes !
Rendu au Temple, il y rencontre les vendeurs qui le profanent : le zèle de la gloire de Dieu soulève son cœur endolori et il purifie le lieu saint de la tourbe altérée de gain inopportun. Deux fois, il se
sentira blessé de la même profanation ; deux fois il maintiendra les droits de son Père.
Passant en Samarie il rencontre à dessein une pécheresse au puits de Jacob: ému sur son inconduite, il convertit la Samaritaine : première conquête, suivie de tant d*autres durant son apostolat . . . C*est l'une de ses plus poignantes souffrances ; " les brebis d'Israël qui se perdent ! "
Quand il prédit l'institution eucharistique, ses disciples en grand nombre refusent d'y croire et l'abandonnent! Quel serrement de cœur pour le bon Maître !
Les douze apôtres, qu'il a choisis, ne cessent de le froisser. En somme, ils étaient inintelligents de sa mission divine, demeurant obstinément fascinée par l'attente d'un Messie temporel et glorieux, ne rêvant que grandeurs et honneurs dans son royaume. Ainsi, quand Jésus insiste à prédire sa mort ignominieuse, " ils ne comprenaient rien.'' Si on les accueille avec dédain dans une bourgade, ils lui demandent d'y ^^ faire descendre le feu du ciel'\ Philippe l'entend parler de son Père. '* Montrez-nous ce Père ! " dit-il aussitôt. L'aveugle de Jéricho s'écrie plusieurs fois : '* Ayez pitié de moi. Fils de David I " Les apôtres le malmènent, mais Jésus le guérit. Les petits enfants se pressent autour de Jésus : les disciples les repoussent et Jésus dit : *' Laissez-les venir à moi ! " Ils se montrent cupides, intéressés, ambitieux : " Nous avons tout quitté, que nous donner ez-vousf " Et la mère des Zébédées : ** Faites que tous deux soient assis, Vun à votre droite. Vautre à votre gauche ! " Ils étaient peureux et lâches : trois fois de suite '* il
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les trouva endormis ! ** Et tôt après : " Tous prirent la fuite ! "
Essayez, en faee de ces souvenirs, de vous représenter ce que Jésus, au cœur si exquis, a dû souffrir de l'entourage : vous n'y réussirez point. La vérité dépasse toute conception. Remarquez qu'un jour, en voyage de déplacement, marchant en arrière du Maître, ils se disputent entre eux le premier rang !
D'autres humiliations fondent sur le cœur de Jésus. L'on a compté contre lui, avant de le mettre à mort, dix-huit accusations fausses : et plus fausses ou cuisantes, les unes que les autres. Ses ennemis ont aflSrmé successivement : " Cet homme est l'ami des pécheurs et des pécheresses publiques ; il refuse de payer le tribut à César ou à l'empereur romain ; il est un buveur de vin ; il est un misérable pécheur contre l'observation du sabbat et de la Loi ; il est possédé du démon ; il est le démon en personne ; il est blasphémateur, puisqu'il se proclame le Fils de Dieu. . ." Et c'est la raison qui légitime, de la part d'Anne et de Caïphe, la peine capitale ou la sentence de mort.
Ajoutez à ces faussetés les opprobes de sa Passion : abandon des apôtres, saint Jean excepté, trahison de Judas, triple reniement de Pierre, accusations injustes, comparaison avec Barrabas, insultes, dérisions, railleries, moqueries, honte impudente du déshabillement, provocations insultantes à sa puissance divine, calomnies mensongères, suspension infamante entre deux scélérats ... : tout le calice débordant des souffrances de l'âme, associées aux tortures du corps. Voilà la victime du grand sacrifice ! Tel est l'enseignement laissé aux âmes de l'avenir.
Comment le concilier avec l'orgueil, la vanité, la présomption ?..
II. — L'amour de son Père par l'exécution de ses volontés constitue le deuxième principe essentiel de ses œuvres.
Jésus a aimé son Père d'un amour de compassion, si Ton peut dire, et par les délicats sentiments de son Cœur sacré, et par les douleurs physiques et morales ; car sa vie pénitente n'est autre chose que la manifestation de cet amour réparateur.
Jésus a aimé son Père d'un amour de complaisance, comme son Père l'a proclamé au Thabor qu'il " mettait en lui la même complaisance ". C'est dans ce dessein qu'il a aim.é sa mère, saint Jean dont l'âme était si belle, les petits enfants innocents qu'il baisait, bénissait et protégeait contre le scandale.
Jésus a aimé son Père d'un amour de bienveillance^ lui attribuant l'honneur et la gloire de chacune de ses œuvres. " Ce qui lui pla't, je le fais toujours.'' — ** Je ne cherche point ma gloire : il en est un qui examinera et jugera.'' (Jean 8, 50.)
Jésus a aimé son Père d'un amour de préférence, mettant sa volonté au dessus de tout : père, mère, disciples, amis, vie même. Jamais la moindre recherche de lui-même, de ses goûts ou de ses désirs, de son jugement ou de son amour personnel. " // fait sa nourriture de la volonté paternelle."
Jésus a aimé son Père d'un amour effectif, par la plus minutieuse exécution de ses desseins. '* Le ciel et la terre passeront, avant que une seule lettre ou un seul point ne passe de la Loi, et que tout soit accompli." Il n'omet, eu effet, ni la bénédiction avant la Cène, ni l'action de grâce qui vient la clore.
L'Évangile manifeste à tous qu'il étendait ces divers degrés d'amour aux âmes qu'il venait instruire et racheter.
Il s'incline vers les petits enfants, les bénit, les couvre de sa protection " Laissez-les venir à moi ! "
Il s'émeut des fatigues et de la faim de la foule immense qui se presse autour de lui : deux fois ils rassasie cinq et quatre mille personnes environ.
Il enveloppe de compassion et de bienveillance les âmes pécheresses : Zachée, la Samaritaine, la femme adultère, Madeleine, le Bon Larron . . .
Au traître qui lui donne un baiser, il dit: ** Mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici ? " (Matt. 26 et Luc 29.) Quel héroïque oubli de l'injure ! Quelle tendre bonté !
Aux soldats qui l'enchaînent : *' Si c*est moi que vous cherchez, ne touchez pas à mes disciples.'* (Jean 18.) Quelle marque de prévenance !
Aux saintes femmes qui pleurent : '* Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes ! " (Luc 23.) Quelle charitable commisération !
Au valet qui le frappe au visage : *' Si fai mal parlé, montrez-le moi ; mais si fai bien parlé, pourquoi me frapper? " (Jean 18.) Quelle douceur dans le reproche et quel appel mesuré au droit et à la justice !
A Pilate qui l'interroge sur sa royauté: ''Elle n'est pas de ce monde, sinon mes serviteurs eussent combattu pour moi: je suis venu rendre témoignage à la vérité.** (Jean 18.) Quelle élévation d'esprit et quelle absence de vulgaire préoccupation devant un tribunal !
Au larron qui l'implore : ** Vous serez avec moi aujourd'hui au paradis ! " (Luc 23.) Quel langage
débonnaire envers un scélérat, naguère désespéré.
A son Père pour ses propres bourreaux : " Pardonnez-leur, mon Père, ils ignorent ce qu'ils font! *' (Ibid,) Quelle miséricorde infinie !
A sa mère et au bien aimé diBciple'/' Femme, voilà voire fils. Enfant, voici ta mère.'" (Jean 19.) Quelle exquise prévoyance au milieu des douleurs d'angoisse.
C'est la compassion, la bienveillance, l'amour qui ont amené dans ses yeux les larmes qu'il a versées sur Jérusalem et sa patrie, sur Lazare et sa famille, sur le mauvais larron et les impénitents ; qui ont mis sur ses lèvres tant de paroles consolatrices et réconfortantes, expressions des sentiments de son grand cœur ; qui lui ont inspiré la guérison du serviteur du grand-prêtre, blessé par un disciple, et la conversion du brigand appelant son pardon, ainsi que l'aveu solennel du Centurion et la coulpe que battent sur leur poitrine les premiers croyants. "Vraiment, c'est le Fils de Dieu ! "
Après sa résurrection, tout manifeste en lui la paix, la bonté et la miséricorde, l'oubli et le pardon, la plus émouvante tendresse.