I. — La notion de la grâce sanctifiante ou
habituelle comporte l'idée de hautes et touchantes significations.
Grâcey du latin gratiam, signifie d'abord don gracieux, faveur non méiitée, purement libérale, indue à l'âme. Quel droit, en effet, peut-on avoir d'exiger l'état surnaturel, état que nulle ame n'aurait jamais pu même soupçonner ?
Grâce désigne aussi l'agrément qui réside dans une personne ou qui est répandu dans les choses : un enfant est gracieux, ainsi qu'un vase de fleurs variées. Or la grâce rend l'âme si belle qu'elle la fait agréable à Dieu : il reconnaît en elle les traits de Jésus et il aime à entendre les accents ineffables de son Esprit d'amour.
Grâce comprend ces deux acceptions, les justifie et les complète : elle est la transformation qui divinise l'âme innocente. C'est le principe de sa vie surnaturelle.
Comme elle est invisible, ainsi que Tâme elle-même, il convient de recourir à des comparaisons : les saints Pères les ont employées avant nous, au moins quelques-unes.
Un iissuy fin ou grossier, résistant ou faible, est jeté dans une teinture de pourpre : multipliez les immersions, ses teintes deviennent plus vives, sa beauté et son prix s'accroissent; mais le fond du tissu n'est pas changé : ainsi, de la grâce sur l'âme.
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 279
La pièce de fer, plongée dans la fournaise, prend les propriétés du feu, celles d'éclairer, de chauffer, de brûler : elle ne cesse de rester du fer dans ses molécules et ses atomes.
Le globe de cristal est exposé au soleil qui le pénètre de ses rayons, au point de le rendre lumineux et, pour ainsi dire, tout soleil : il a gardé cependant sa nature et ses qualités. Ainsi est-il de l'âme avec la grâce.
La lampe électrique se compose d'un fil et d'un verre : dès que le courant est ouvert, l'un et l'autre projettent une lumière étincelante qui éblouit les yeux portés à les fixement regarder. La lumière disparue avec le courant, tous deux ont conservé leur nature respective.
La greffe vit de la sève qui circule dans le tronc qui la supporte : croissance des ramures, feuilles, fleurs, fruits sont propres à la greffe, bien que le tronc soit de nature différente. " Je suis le cep, vos âmes sont les branches vivifiées de sa sève."
L'on peut ainsi, non point comprendre tout-à-fait, mais constater dans l'âme la présence de la grâce sanctifiante.
Elle adhère à la substance même de l'âme, la pénètre et la transfigure en l'image de Dieu, la divinise, sans changer »a nature, ocs qualités, ses défauts. Ce n'est point une impossible fusion de la nature divine avec une nature humaine, mais une communication mystérieuse, une participation accidentelle et ineffable de la divinité. " On nous appelle enfants de Dieu et nous le sommes ". (Jean 3, 1.)
Les facultés sont pour l'âme ce que les organes des sen^ sont au corps. Intelligence et volonté,
mémoire, imagination et sensibilité sont transformées par les vertus infuses, pour les faire agir divinement et méritoirement : ce sont alors comme des sens nouveaux . . . Est-il rêve plus beau sur terre ? Que d*âmes Tignorent ! . . .
II. — La grâce sanctifiante confère à l'âme des prérogatives inco mparable ^ .
Par elle, l'âme exprime, représente, reproduit les perfections divines que nous avons énumérées, d'une manière tellement exacte et fidèle que, si l'on voyait cette belle âme, on croirait voir Dieu luimême. Tel le cristal illuminé reflète, avec ses multiples facettes miroitantes, le soleil dont il semble avoi^ pris la nature.
Elle est un principe de vie surnaturelle, rendant l'âme apte à des actes de la gloire, à voir Dieu et à en jouir, ce qui s'appelle vision intuitive et vision béatifique, en supposant que, à la mort, elle aille droit au ciel. Grâce et gloire sont du même ordre, la première à l'état de germe (texte de saint Jean), la seconde à l'état d* épanouissement. C'est franchir les bornes de notre nature et de nos rêves les plus exaltés.
Elle est un principe de dignité personnelle, de grandeur unique. Par elle l'élévation de notre âme lui fait partager la supériorité de Dieu sur toute la création. Évoquez toutes les beautés naturelles et humaines, artistiques et morales, et dites-leur : *' Je suis plus grande que vous ! " C'est cette âme de pauvre femme, aux traits ridés et fanés, qui, dans son ignorance de tout, prie dans une église déserte ; c'est la petite orpheline aveugle qui balbutie le nom de Jésus !
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 281
Elle fait de l'âme un enfant de Dieu. Dieu, par la création, n'est point notre Père : il faut à l'âme le baptême avec la grâce qu'il confère. Là il lui donne, non pas sa propre nature, mais une qualité et une image de lui, douée d'aptitudes analogue^ aux oiennes. C'est le mot de saint Jean : " Ceux qui sont nés de Dieu^ ont le pouvoir de devenir ses fils ". Au Verbe, le Père a communiqué toute sa nature ; à l'âme il donne la filiation par adoption.
Elle rend l'âme héritière de ses biens, c'est-à-dire de son bonheur même. Son droit n'est pas un titre seulement : il est fondé sur un état d'être ressemblant. Divinisée, l'âme demande sa place au sein de la divinité.
Elle la fait cohéritière du Christ. Serait-elle donc en même situation que Jésus ? Oui, en face du même héritage ; non, quant à ses droit?», oon rang, à la façon dont il en jouit. Tous les justes sont donc les frères de Jésus et les fils de ^a Mère.
Elle rend les âmes qui la possèdent agréables à Dieu, justes ou saintes, éminemment belles de blancheur, semblables à Jésus et à Marie, membres du corps mystique du Christ.
La grâce met en l'âme quelque chose de divin ou d'espèce divine, mais non quelque chose de Dieu, ni rien de sa nature divine. Il faut se contenter de savoir que cela est, et essayer de s'en faire une idée par des images . . . Nous sommes semblables à un enfant, pauvre et exilé, qui se découvre soudain fils de roi, à un aveugle qui apprend que ses yeux s'ouvriront un jour sur de ravissants spectacles ! . . .
Et combien d'âmes très belles quittent la terre, «ans avoir jamais assez estimé ces trésors cachés,
sans en avoir assez remercié et béni le Père céleste et son Fils, Jésus-Christ ! (V. Etudes, sept., octobre, 1920.)
Article IV. — La Beauté de l'État de persévérance
I — TEXTES
" Sans moi, vous ne pouvez rien faire {suriiaturellement) ." (Jean 15.) — " Celui qui a commencé en vous ce bon ouvrage, le perfectionnera jusqu'au jour du Christ Jésus." (Phil. 1, 6.) — " Opérez votre salut avec crainte et tremblement, car cest Dieu qui opère en tout le vouloir et le faire, selon son bon plaisir." (It. 2, 12.) — " Celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé." (Matt. 10. 22.)
La beauté de Tétat de grâce est d'ordie surnaturel. Le progrès ou l'avancement dans cet état est du même ordre : la nature morale, par ses bonnes habitudes, donne à l'action de la grâce sa facilité : c'est la loi du perfectionnement intérieur . . . Mais la vie intime de l'âme est mise en mouvement et en constante activité par la grâce actuelle : son concours est indispensable. *' La grâce de Dieu avec moi ! " (I Cor. 15, 10) ... La nature déchue présente à la grâce des obstacles : elle tend de soi à l'abus et au moindie effort : c'est la loi de la pénitence extérieure et intérieure.
IL— CONSIDÉRATIONS