I.— TEXTES
" Si vous voulez observer mes commandements, ils vous garderont. . . En face de V homme sont le bien et le mal : on lui donnera selon qu'il aura choisi."' (Eccl, 15, 18.) — "Heureux le riche qui s'est montré sans tache ... et pouvant violer la loi, il ne Va point violée ; pouvant faire le mal, il ne Va point commis. C'est pourquoi ses biens sont assurés et toute la société des saints publiera ses bienfaits." (It. 31, 8.) — " Efforcez-vous, de plus en plus, de rendre certaines, par vos bonnes œuvres, votre vocation et votre élection, car ainsi vous ne pécherez jamais." (II Pet. 1, 10.)
Ces textes inspirés établissent comment, munie de la grâce, l'âme juste ou relativement parfaite, garde néanmoins le privilège de sa liberté dans le bien. Il est certain que la foi seule ne saurait sanctifier sans les bonnes œuvres ; que les moindres actes sont libres, méritoires avec les secours d'en-haut ; que ce n'est pas un mal de faire le bien en vue de la récompense céleste. Ainsi les imperfections limitent le nombre des actions bonnes : mais la liberté demeure intacte si elle les omet, bien que les grâces sollicitent Fàme à faire plus et viieux.
IL— CONSIDÉRATIONS
I. — La beauté des âines est limitée par les causes phy-iques et morales des imperfections, principalement le tempérament et le caractère.
Le tempérament n'est autre chose que la constitution propre à chaque personne, résultant des éléments qui y prédominent et s'y équilibrent. Le caractère
est la manière habituelle à chacune de penser, de sentir, de parler, d'agir. Le premier concerne la nature du corps ; le second, la physionomie de l'âme : l'un est fatal, l'autre moral. Tous deux sont associés intimement et se manifestent diversement, selon la maîtrise et l'empire de l'âme sur le corps. Notez que parfois ces deux mots sont identiques, dans le langage.
Le tempérament lymphatique a pour marques spéciales : en vue du bien, la tranquillité, l'égallité, la patience ; en vue du mal, la paresse, la lenteur, l'insensibilité.
Le tempérament sanguin a pour le bien, la vivacité, la sensibilité, l'amour, la générosité ; pour le mal, le plaisir sous tous ses aspects, la volupté sensuelle, l'horreur de l'effort et de la peine, l'inconstance dans ses desseins.
Le tempérament bilieux offre pour le bien, la hardiesse des grands projets et leur exécution, la fermeté, la tempérance et une continence faciles ; pour le mal, l'orgueil, l'obstination, la colère concentrée jusqu'à la rancune.
Le tempérament mélancolique présente pour la vertu les ressources de la modération, de la méditation, de l'austérité ; et pour le vice, les inconvénients de la tristesse, de la méfiance, de la jalousie, du scrupule.
Le tempérament nerveux est accessible à la piété et à la perfection par sa profonde sensiblité et le besoin d'émotions fortes ; mais il est entraîné par la mobilité des impressions et s'égare souvent par la susceptibilité et l'irritabilité faciles.
Chacun de ces tempéraments n'est jamais isolé: il est mêlé à l'un et à l'autre voisin. C'est ce qui
LA BEAUTÉ DE l'aME INDIVIDUELLE 359
mesure l'influence de l'organisme sur le moral ou le caractère. Mais la complexion individuelle se spécifie par l'élément qui prédomine toujours dans la même personne.
Tout de suite, il est aisé de discerner le défaut dominanty résultante des impulsions vers le mal, et Vattrait dominant, résultante des ressources pour le bien.
Il est expérimentalement constaté que le péché grave, aussi bien que le véniel et les omissions, prend son origine dans le tempérament et le caractère. Le^ imperfections subissent la même loi dans ses conséquences.
L'on admet aujourd'hui que Vhércdité exerce une énorme influence sur le tempérament : les parents transmettent à leurs enfants les éléments de la constitution naturelle ou organisme. Néanmoins, l'éducation, les saines habitudes, l'usage dominant de la volonté libre seront les contre-poids des tares héréditaires, car l'âme spirituelle vient de Dieu et non de la génération.
II. — La beauté des âmes est limitée par les habitudes, autre cause d'imperfections, aussi bien que la prédominance d'un défaut ou d'un vice.
L'âme constracte une habitude par sa disposition ou manière usuelle de penser, de sentir, de s'exprimer, d'agir. Dirigée vers le bien — la piété et l'obéissance par exemple — cette inclination ou manière usuelle devient l'habitude ou la vertu. Tournée vers le mal — le mensonge et la colère par exemple — l'inclination devient un vice ou le péché habituel.
Toute âme s'accoutume aux actes souvent répétés, à ce point qu'ils finissent par constituer en elle
comme une sorte de nécessité impérieuse : ainsi l'habitude est appelée une seconde nature. Lorsque surtout l'habitude répond à une inclination du tempérament, comme la rapidité du langage chez une personne très nerveuse, elle s'impose avec une tyrannie presque irrésistible. On ne la corrige que par l'usage contraire.
L'habitude acquise, bonne ou mauvaise^ vertu ou vicey est naturelle, morale, spirituelle : elle ne se forme que lentement, par des actes nombreux et fréquents, comme se façonne le talent d'un artiste, au violon ou au piano. L'inclination, l'habileté, la force s'accumulent par l'habitude et acte par acte, semblable à un muscle qui s'exerce et s'assoui^lit par les mouvements de l'art athlétique.
Aussi bien, au moral surnaturel, le péché mortel ne détruit point les bonnes habitudes ou vertus naturelles. Dans une circonstance malheureuse, l'âme est mortellement blessée : la voilà dépouillée de la grâce sanctifiante et des vertus infuses. Et malgré ces pertes, elle est absolument la même en apparence : aussi charitable, aussi patiente, aussi dévouée. Pourquoi ? C'est que les habitudes naturelles subsistent réellement. Remarquez bien, toutefois, qu'il n'en serait plus ainsi à la longue, si l'âme retombait dans les fautes graves fréquemment.
Affermie dans les vertus naturelles, l'âme chrétienne, religieuse, sacerdotale, est apte à suivre l'attrait dominant, qui réagit sans cesse et dans le^ moindres détails, qui l'élève par habitude aux sommets de la ferveur et de ses résultats.
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 361
III. — La beauté des âmes est restreinte par les actes imparfaits, si voisins des péchés véniels d'omission.
U imperfection, dans le sens de disposition habituelle et permanente, sera ainsi : une sensiblité excessive, un tempérament colère, emporté, un caractère violent, un cœur aimant et passionné . . .
JJ imperfection sera aussi un acte, moins conforme à la vertu : la perte du temps au travail, les abondances de langage, l'absence d'un exercice régulier . . . Et l'âme se dit : " J'ai commis là une imperfection ! "
Les conseils sont la matière de ces actes ; comme les commandements le sont des péchés. De même que l'âme baptisée n'est pas atteinte par tous les préceptes, elle n'est pas non plus invitée à tons les conseils. Dieu ne lui demande pas ce qu'il demande aux âmes saintes, ni maintenant, ce qu'il pourra lui demander un jour. On peut ainsi admirer bien des actes parfaits, comme la messe et la communion quotidiennes, sans être appelé à les accomplir.
L'acte imparfait se rapproche du péché véniel : comme celui-ci, il est volontaire. Néanmoins il en diffère : l'un est la violation légère de la loi de Dieu ou de l'Église ; l'autre est contre la préférence de Dieu suffisamment manifestée. Ainsi : omettre la messe en semaine est un acte imparfait, tandis que parler à l'église sans nécessité constituerait, en y assistant, une faute vénielle.
L'acte d'imperfection est toujours une résistance à la grâce ; non point, encore une fois, à la grâce qui commande cet acte, mais à la grâce que sollicite l'âme à faire mieux et plus pour son avancement en beauté et en perfection. Par ce principe énoncé, on
comprend aussitôt le vœu du plus parfait, dont il est fait mention dans la vie des plus belles âmes en sainteté.
Les actes d'imperfection ne sont pas soumis à l'absolution sacramentelle : celle-ci n'atteint que les péchés. Faut-il les accuser? Non assurément. Pourquoi tant de milliers d'âmes en font-elles l'aveu, presque à chaque confession ?
Parce que cet aveu provoque l'âme au regret et à l'humiliation, qui sont de l'essence du sacrement : donc il est utile en pratique.
Parce que ces actes, il est très difficile de les discerner des fautes légères véritables, ou dans leurs causes, ou dans leurs effets. Les docteurs en médecine avouent leur impuissance à analyser les phénomènes des maladies : les âmes les plus habiles ont peine à saisir ceux de la conscience et de la vie spirituelle, la plus insaisissable de toutes . . . Dieu seul a la vision exacte de tous les phénomènes surnaturels dans chaque âme.
Parce que aussi cet aveu, adopté universellement, semble attester une des ces lois divines dont la promulgation se fait, par le sentiment chrétien, sous l'inspiration du Saint-Esprit.
Parce que cet aveu paraît tenir aux délicates tendresses de l'amitié qui unit les âmes à Jésus : elle subsiste entière, cependant. Mais on veut renouveler dans son Sang la pureté et la vigueur de l'amour.
L'inconvénient serait de faire des aveux inutiles, longs, sans portée et sans regrets : ils seront courts, nets, s'attachant à un objet spécial, comme l'aveu même d'un ou deux péchés véniels très précis ! . . .
Article V. — La Beauté, menacée par les tentations