Paul Léon, op. cit
D'où vient que les effets du décret aient été à ce point à l'encontre de la pensée de ses auteurs ?
Tout d’abord nous pouvons constater que les auteurs du décret ne semblent pas avoir étudié particulièrement la question de lahauteur des maisons. Ce n’est en effet qu’indirectement, incidemment même, qu’ils ont été amenés à la réglementer. Leur préoccupation avait exclusivement pour objet les saillies et, comme nous l’avons déjà dit, c’est la nécessité de raccorder les saillies importantes, désormais permises, avec les toitures qui a déterminé un remaniement du décret de 1884 dans le sens d’une augmentation des hauteurs.
M. Magny conclut ainsi le chapitre de sa thèse où est étudiée très minutieusement l’élaboration du décret de 1902(1) : « Les auteurs de la nouvelle réglementation ne soupçonnèrent pas la portée artistique de leur œuvre, en ce qui concerne la modification apportée au décret de 1884 relatif à
1. M. Magny est un défenseur du décret de 1902. Il s'exprime (p. 89 en ces termes : « Le décret de 1902 a été évidemment conçu dans une pensée artistique et il n’est guère possible de soutenir, à propos de la beauté de Paris, qu'il soit la cause de tous les maux et qu'il importe
non pas de le réviser, mais de le supprimer complètement, »
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la hauteur des maisons, ils ne virent là, surtout, qu'un progrès dans l'hygiène et la salubrité (1). »
Mais quelles qu’aient été les vues des auteurs du décret ; qu'il s'agisse de saillies ou de surélévations, ledit décret n’en devait pas moins engendrer indifféremment et cumulativement les déplorables conséquences que nous avons indiquées plus haut (2) !
Quelles ont donc étélesraisons de ce fiasco ?
La première cause de la plaie architecturale dont le décret de 1902 a été le point de départ, c’est la spéculation (3). Les propriétaires ont vu dans les
1, Magny, p. 71.
2. « Les règlements en vigueur pour la hauteur des maisons ont été faits précisément parce qu'on trouvait que les précédents obligeaient à une trop grande uniformité pour les constructions. Comme il eût fallu le prévoir, le résultat obtenu au point de vue esthétique est tout le contraire de ce qu'on attendait, qui n’était assurément pas le dévergondage de lignes et de formes que les architectes, dont la plupart ne sont que des artistes d'occasion, ont données à nos nouvelles maisons. » (M. Moyaux).
3. Rarement prophétie fut plus contredite par les faits que celle de Viollet-le-Duc lorsqu'il écrivait, en 1872 : « L’individu, la famille tendront à s’isoler de plus en plus. La graide maison à location ne trouvera plus de locataires. Ce ne sont plus des maisons à cinq étages que l'on bâtira, mais de petites maisons propres à contenir une ou deux familles. » Viollet-le-Duc n'avait pas prévu l’accroissement du prix des terrains et les progrès réalisés par l'industrie pour faciliter l’accès des étages supérieurs, faits qui devaient nécessairement engen-
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latitudes que leur octroyait si généreusement la réglementation nouvelle le moyen d’augmenter le rendement locatif de leurs immeubles. Là où le terrain vaut des centaines et des milliers de francs le mètre (1), là oùlesloyers s’enlèvent comme du pain et à des prix toujours plus élevés, l’on conçoitque la tentation ait été forte de mettre à profit les dispositions du nouveau décret soit en élargissant les pièces au moyen de bow-windows avançant autant que possible sur la rue, soit en donnant aux maisons le maximum d’étages et ce en portant leur hauteur aux limites extrêmes posées par le décret. Le soin de la décoration le cède chez cet
drer la spéculation sur les terrains et pousser au maximum de construction,
M. Magny reconnaît lui-même que ces circonstances eurent malheureusement pour effet de détourner les réformes de 1902 de leur véritable but.
1. Quand le terrain vaut aujourd’hui comme sur certains points de Paris 3.000 francs le mètre, on cherche logiquement à l'utiliser davantage que quand il y a cinquante ans, il valait 106 francs. En 1859 les terrains du promenoir de Chaillot valaient 100 francs le mètre, les mêmes terrains aujourd’hui valent 1.000 francs le mètre.
Un fait récent donnera une idée de l’augmentation prodigieuse du prix des terrains à Paris : Le propriétaire de l'immeuble de l’Equitable des États-Unis en avait loué le rez-de-chaussée et l’entresol à M. Tiffany, joailler, pour la somme de 200.000 francs par an. Le contrat prévoyait un dédit de 100,000 francs, Un commerçant survint, jaloux de l'emplacement occupé par M. Tiffany, il versa au propriétaire le montant du dédit et lui offrit un loyer de 300.000 francs par an. Mais M. Tiffany renchérit encore et pour un loyer par jour de 1,000 francs maintint ses positions.
homme pratique aux préoccupations utilitaires. Il use jusqu'à l’abus de la latitude de projeter des avant-corps sur la façade de ses immeubles et d’entasser les étages sous des toitures démesurément enflées, mais il ignore la faculté qui lui est offerte de décorer ses entrées, de leur donner plus de relief, des dimensions plus monumentales, bref de les mettre en harmonie avec l’ensemble des édifices agrandis (1). C’est que ces entrées plus larges et plus riches, outre qu’elles coûteraient fort cher, mangeraient sur les boutiques et les appartements. Foin du luxe qui ne rapporte pas!
Ainsi le décret de 1902, bien contrairement à la pensée de ses auteurs, sera pour lui non le moyen de varier sa façade, de faire de l’original et du pittoresque, mais celui de s’assurer par des étages supplémentaires et des appartements artificieusement agrandis, le revenu maximum. « De plus en plus, écrit M. Paul Léon (2), l'architecture à des exigences utilitaires. La maison à loyer qui prédomine aujourd’hui à Paris, est le plus souvent construite par des spéculateurs, sans autre préoccupation que le rendement des capitaux engagés. Le propriétaire n’habite pas son immeuble. Inconnu du passant, il n'encourtaucune