‹ La Beauté de Paris et la LoiChapitre 58 sur 96 · Bonnier. Gonférence sur les règlements de voirie, p · texte numérisé non relu

Bonnier. Gonférence sur les règlements de voirie, p

vous n'êtes plus absolument chez vous, vous êtes chez le passant. Les immeubles qui bordent une voie publique font partie de cette voie. [ls sont eux aussi des éléments du domaine publie tout au moins quant à leur partie extérieure, qui s’offre à tous les regards. La rue est à tous,les façades qui la bordent relèvent de la collectivité.

Cette idée a été magistralement exprimée dans une page de Charles Blanc, qu’il nous est impossible de ne pas reproduire en son entier :

« Dépourvu de beauté, un édifice peut être un ouvrage d'industrie ; ce n’est plus une œuvre d’art. La définition même de l'architecture lui impose donc la loi d'être belle. Mais un autre sentiment le lui commande, un sentiment vague, non défini encore et qui cependant réside au fond de la conscience universelle.

« Si l’homme vivait dans le désert et qu’il eût la puissance d'élever à lui seul des bâtiments, il lui serait loisible de les concevoir bizarres, laids, grotesques même, puisqu'ils plairaient au constructeur et n'offenseraient les regards de personne ; mais dès qu’une société se forme, dès qu’elle occupe une étendue de pays limitée par des montagnes, des fleuves ou des mers, dès qu’elle se réunit dans des cités, le droit d'ériger des construclions ne peut plus étre séparé du devoir de les

faire belles. Tout édifice intercepte l'air que nous respirons, la lumière qui nous réchauffe, le jour qui nous éclaire ; il couvre une portion de la surface du globe où se meurt notre existence: il est done juste qu’il nous dédommage, au moins par sa beauté, des bienfaits dont il nous prive. Qu’estce à dire? On pourrait obstruer la circulation, comprimer l'air, nous dérober les rayons du soleil, et cela sans compensation? L'on nous cacherait la vue du ciel, la grâce du paysage ou l’horizon de la mer, les beautés de la nature enfin, sans nous offrir en échange le spectacle d’une autre beauté ? Et que serait-ce donc si au droit de limiter et de bâtir l’on ajoutait encore la faculté d’affliger nos yeux par l’image de la laideur? Le caprice d’un seul pourrait-il nous condamner, nous et nos descendants, à subir, comme un supplice de tous les jours, une difformité en pierre de taille? Non, les sociétés ne se formèrent pas à de pareilles conditions. Le respect qui leur est dû oblige le consiructeur à devenir archilecte, et lut fait du culte de la beauté un devoir.

« Le philosophe américain Emerson appelle égoïste tout ce qui est bâti sans art et ce mot renferme une pensée profonde qu’a développée en ces termes un artiste anglais, M. Garbett (Rudimenlary Trealise on design) : « Le déplaisir que nous cause un bâtiment sans architecture est vu et senti

quoique la masse des spectateurs ne sache pas se rendre raison du défaut qui la choque dans la construction. Ce défaut, c’est l’égoïsme (se//fishness). On peut rire si l’on veut, on peut me dire que c’est là un vice moral qui n’a rien à faire avec des pierres et des briques ; je maintiens, moi, que l'expression de ce vice moral ou de tout autre de la même nature a beaucoup à faire avec la beauté d’un édifice, ear c’est l’esprit qui voit : l'œil se borne à lui présenter les objets; c’est l'esprit qui les discerne. S'il en est ainsi, n’est-il pas évident que les qualités qui nous plaisent ou les défauts qui nous déplaisent dans un édifice appartiennent à l’ordre moral? Est-il possible que le blanc et le noir, la ligne droite et la ligne courbe affectent l'esprit, si ce n’est par l’idée qu'ils représentent ? Un édifice blesse les regards de tous les spectateurs lorsqu'ils sentent qu’on l’a élevé sans penser à eux, sans s'inquiéter s’il y avait des yeux au dehors comme au dedans. Cette rudesse égoïste doit être adoucie par la politesse et cette politesse nous l’appelons architecture. »

« Dans les temps antiques, le soin de veiller à la dignité des bâtiments était une magistrature enviée. De même que la police de nos cités interdit sur la voie publique des dissonnances trop cruelles, de même l’édile antique protégeait la vue des

citoyens contre la laideur et représentait ainsi la beauté dans la loi (1). »

À Rome tout ce qui pouvait nuire au point de vue architectural à la beauté de la ville était sévèrement prohibé. C’est ce qu'’on'exprimait par la formule presque sacramentelle: Ne aspectus urbis deformelur (2). De nombreux règlements chargèrent successivement les prêteurs de veiller à la bonne construction des bâtiments et d’en assurer la commodité et l'élégance. On alla même jusqu’à prescrire la destruction de tous ceux qui seraient susceptibles de contrarier l’ornement et la décoration extérieure des cités (3).

La Ville Lumière n’a-t-elle pas lieu de s’inspirer de l’exemple de la Ville Éternelle ? D’autres villes tiennent leur réputation de leur commerce, de leur emplacement pittoresque, ou de leur climat, Paris tient la sienne de sa beauté. Peut-il être permis à ses représentants, aux représentants de la France, aux autorités chargées de veiller sur elle, de s’en désintéresser au point de la laisser succomber sous « les fantaisies architecturales d’un mer-

cantilisme grossier ». Et peut-on concevoir que

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