CHAPITRE
La conservation des monuments historiques
Imaginez-vons cette ville universelle où chaque pas sur un pont ou sur une place rappelle un grand passé, où, à chaque coin de rue, s’est déroulé un fragment d'histoire.
GosrTas,.
« Si jamais vous faites des révolutions, surtout ne démolissez pas. Renversez les régimes, ne renversez pas Les pierres », nous disait au lycée notre professeur d'histoire. « Quelle ville unique au monde serait Paris s’il avait conservé sa Bastille, son Temple. Combien Paris parlerait mieux à ceux qui le visitent et surtout à ses propres habitants si les témoins de son histoiré, plus vieille et plus palpitante de vie et d'intérêt que celle d'aucune autre cité de fondation aussi ancienne, étaient restés debout ! »
L'intérêt d’une ville, sa beauté dans un sens, dépendent de ses richesses archéologiques, des
monuments de son passé. Ceux-ci, plus encore que les voies modernes tirées au cordeau, assurent aux villes leur réputation. Ces larges et longues artères, malgré l'impression de grandeur qui s’en peut dégager, leur donnent un air de monotonie et de banalité forcées. Les vieilles églises, les vieux palais, les vieux hôtels sauvegardent son originalité, son caractère propre, sa physionomie distincte. Gardons nos vieilles pierres ! Le plus souvent ce sont de véritables œuvres d’art, et à ce titre elles sont absolument respectables ; de plus elles évoquent les temps de notre histoire, ce sont des souvenirs, des legs des ancêtres. Elles nous rattachent au passé et nous donnent une conscience plus nette de ce que nous sommes. Elles assurent la continuité de la vie d’un peuple. Les jeter à bas est un crime de lèse-nation en même temps qu'un crime contre l’art.
Comme le ditsi bien M. Farges (1), l’œuvre d’art ancienne « est la trace persistante des efforts accumulés des ancêtres. Elle nous garde le souvenir de leurs peines et de leurs joies, de leurs malheurs et de leurs gloires, de leur fécond et continu labeur. Par elle nous sentons la solidarité qui réunit tous les êtres ; elle contribue à nous détacher de l’amour
1. Conférence sur la protection des sites et monuments de France, p' 13.
de nous-mêmes pour nous élever à la conception et à l’amour de ces grandes personnalités morales : la cité, la province, la patrie, humanité. Les monuments nous relient ainsi au passé par le culte sacré des souvenirs et ils assurent la perpétuité de l’œuvre humaine dans l'avenir en nous inspirant le désir d’en maintenir la suite, au besoin par la pratique de la plus noble des vertus humaines, le sacrifice de l'individu à la collectivité ». « Les longs souvenirs font les grands peuples. Une nation meurt quand elle oublie. » M. Hallays a, dans les lignes qui suivent, admirablement résumé les raisons qui nous font un devoir de veiller pieusement sur les monuments du passé ;
« Au xvi° siècle personne n’eût pensé commettre un crime en détruisant les édifices légués par les ancêtres. Ce que nous appelons le vandalisme semblait la chose du monde la plus licite et la plus naturelle. On ne se croyait de devoirs ni envers l’histoire, ni envers la beauté.
« Mais au xix° siècle les idées ont changé.
« D'une part les hommes se sont aperçus qu'ils n'avaient pas le droit de renier leurs aïeuxet qu'ils demeuraientsolidaires des vertus et des fautes, des gloires et des malheurs de leurs prédécesseurs. D'autre part, c’est maintehant un principe à peu près admis par tous les civilisés qu'une œuvre d’art, même si ellen’est pas conforme à nos modes
et à nos goûts, mérite cependant d’être respectée comme une créature vivante et que nous avons le devoir de la protéger contre les injures du temps, sans jamais porter sur ellé une main sacrilège.
«Ce double devoir, c’est le devoir historique et le devoir esthétique. Ils se confondent pour nous imposer le respect des monuments du passé (1). »
Cependant les vieilles pierres de Paris, celles qui feraient de cette ville, si elles avaient été respectées, la première cité du monde après Athènes et Rome pour l'intérêt ärchéologique et historique, ont été depuis la Révolution mises en véritable coupe réglée. Paris avec ses innombrables merveilles aété l’objet d’une destruction systématique. Les régimes se sont succédés et chacun a payé son large tribut à la fureur de démolition qu’à éprouvée notre malheureuse ville, aujourd’hui presque entièrement décapitée des témoins de son passé. $
«Au début du dernier siècle ont été ruinées les plus anciennes églises de Paris, à l’intérieur et aux entours de la Cité. En 1800 sur l'emplacement de Saint-Pierre-des-Arcs on ouvre la rue du Marché-aux-Fleurs. En 1802, disparaissent les murs du Temple, en 1804, les bâtiments des Capucins el des Feuillants, éventrés pour le dégagement du
1. Conférence sur l'esthétique des villes. Bulletin de la société industrielle de Mulhouse, septembre 1903, p. 261.
quartier Saint-Honoré, en 1806 l'antique église Saint-Marcel dont la rue de la Collégiale nous rappelle seule l'existence, en 1807l'abbaye de Sainte- Geneviève sur les débris de laquelle est tracée la rue Clovis. En 1808, l’église Saint-Martin tombe sous la pioche. En 1809 le couvent des Grands. Augustins devient un marché de volaille ; en 1813, Saint-Victor fait place à la Halle aux vins. En 1812 l’église Saint-Landri est transformée en atelier de menuiserie, en 1829 elle est supprimée. Les bâtiments des Cordeliers sont rasés pour ouvrir la rue de l’'École-de-Médecine. Saint-Côme sert de salle de dissection. L'église du Collège-de-Cuny qui, par l'élégance de son style, rappelait la Sainte-Chapelle est démolie. Sous les voûtes de Saint-Benoît s'installe d’abord une menuiserie, puis un théâtre de quartier. L'église Saint-Pierre-aux-Bœufs est convertie en ateliers et, dans la suite, jetée à bas. En 1841, le fameux hôtel de la Trémoille est détruit (1).
«Lesecond Empire fut un grand massacreur.On n’a jamais plus parfaitement méprisé Paris, écrit M. Hallays (2) que ne le fit le baron Haussmann. Impitoyablement, il a, sur le passage des voies